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Sortons Marx et Smith du ring de nos pensées

Le libéralisme et le communisme ont enfanté d’un monstre planétaire incontrôlable : la mondialisation marchande. L’après-développement et la décroissance sont la seule issue possible. Rangez votre scepticisme et ouvrez vos esprits. Il en va de l’avenir de l’humanité au sens plein du terme.

L’ancestrale antinomie opposant le camps de la droite à celui de la gauche a suffisamment duré. Outre les mutations successives que l’un et l’autre ont connu dans leur histoire, outre le fait qu’ils échangent actuellement nombre de leurs prérogatives historiques, il faut bien reconnaître la vanité d’un tel clivage. Comme si l’on avait voulu partager le théâtre de la pensée politique en deux camps bien tranchés, permettant tour à tour d’accuser l’adversaire de tous les maux de la terre et de se féliciter de sa propre clairvoyance. La guerre froide fut d’ailleurs si froide qu’elle gela les choses en l’état, fixant pour l’éternité les limites du débat. Nous sommes donc sommés, depuis, de nous identifier aux idéaux socialisants ou d’accepter la fable libérale sans rien ajouter ni retrancher.

Jusqu’ici, nous n’avions pour éviter la grossière séquestration des termes « droite » et « gauche », que la seule option keynésienne. La troisième voix ainsi offerte relevait en fait du compromis parfait entre l’un et l’autre. Placer le centre de gravité de l’économie au niveau de la consommation permettait en effet de ne plus se chamailler sans cesse sur la question de la production, du travail, de la propriété des outils ou du mode de gestion et d’organisation des travailleurs. Keynes nous a extirpé de notre seule fonction productrice, pour nous jeter dans l’uniforme monochrome du parfait consommateur. L’individu réconcilié avec la collectivité, sous l’aile protectrice d’un Etat bienfaisant, pour le bien de chacun et de tout le monde, et surtout pour le bien de la grande machine économique. Et pourtant, force est aujourd’hui de constater. Constater, faire cet effort douloureux et porter nos regards sur l’édifice fragile que nous avons bâti. Est-il vraiment besoin ici d’énumérer les échecs, de lister les impasses où nous nous sommes blottis et où notre avenir échoue ? Non, trop de sciences sont concernées pour ma maigre culture. Des sciences exactes, comme l’écologie ou l’agronomie, et des sciences humaines, venues en nombre impressionnant témoigner de notre egocide collectif et nonchalant. Est-il seulement besoin de répondre à ces optimistes panglossiens qui nous répètent sans cesse que nous allons mieux que jadis, que mes états d’âmes sont ceux d’une adolescence qui ne passe pas ? Non plus, je ne perdrai pas mon encre à expliquer leur inconscience à ces inconscients.

Une question se pose en revanche aujourd’hui. Elle se pose depuis longtemps en réalité, mais nous sommes plus nombreux que jamais à la poser. Si le compromis entre ces deux énormes mystifications idéologiques se révèle pire encore que le mal qu’il voulait combattre, ce n’est pas sans raison. Nous dirons simplement que l’option keynésienne n’a gardé des deux postures traditionnelles que le pire de chacune. Nous dirons aussi qu’il serait temps que nous le réalisions, et que nous cessions de croire l’inverse. Parce que le défaut essentiel du communisme, ce n’est pas de nous avoir conduit jusqu’au stalinisme, mais bien son rêve d’universalité systémique, sa mise de chacun au service de tous au sens planétaire du terme. Et le défaut du libéralisme ne fut pas de miser sur l’égoïsme de tous pour faire le bien de chacun, mais bien plutôt de favoriser l’excès et là encore de viser l’universalité.

Alors notre victoire face aux suppôts du CPE ne doit pas nous faire perdre de vue la forêt qui se cache derrière l’arbuste que nous avons coupé sans même le déraciner. L’aliénation de l’homme par lui-même, la soumission devant la technostructure sont bien loin d’avoir jeté l’éponge, ou même d’avoir reculé. Il est tant de comprendre que Keynes n’a rien arrangé, et qu’une autre issue s’offre à nous maintenant.

Si le compromis entre les deux blocs n’a pas porté ses fruits, peut-être serait-il temps de les refuser l’un et l’autre. De rejeter enfin leurs dénominateurs communs, ces deux terribles caractéristiques qu’ils partagent : l’idéologie de la croissance et du progrès développementiste d’une part, et la globalisation d’autre part. Parce que ce qui nous tue, c’est d’abord l’hypertrophie dont souffre notre espace social. Cet horizon interminable et indépassable où se promènent nos emplois, nos familles et nos amis, cette perte de la terre comme seul repère. Nous ne sommes pas fait pour n’être de nulle part. Le monde ne peut, ne doit pas être un village. L’universalisme nous étouffe par l’immensité de son aire d’influence. Ce qui nous tue, c’est ensuite cette boulimie consumériste que l’on présente comme le développement. Notre folie des grandeurs est assassine, et plus aucun combat n’a de sens si nous l’oublions. L’équipage persiste à ne pas écouter les avertissements du mousse de « La Nef Des Fous », la courte nouvelle écrite par Théodore Kaczinski, et le navire file droit sur l’iceberg.

Il est temps désormais de retenir les leçons du passé autant que celles du présent, et de sortir de notre torpeur optimisante hypnotisée.

La décroissance n’est pas une fin en soi. Elle n’est qu’une absolue nécessité. Un premier pas indispensable dans le bon sens. Et la décroissance n’est pas seule.
L’après-développement l’accompagne dans cette marche vers l’urgence de prendre son temps. Parce qu’il n’existe aucune solution clé en main, parce qu’aucun système n’est souhaitable pour le monde, parce que moins vaudra toujours mieux que trop, il est indispensable de voir les choses sous cet angle nouveau. Je ne suis pas un savant, je ne suis spécialiste de rien, même plus de ma propre existence ; mais je sais, ou plutôt je sens avec la certitude du cœur, que non seulement nous allons dans le mauvais sens, mais qu’en plus nous y allons de plus en plus vite, et qu’on exige du monde entier qu’il y aille avec nous (en marchant derrière si possible). Je connais bien le scepticisme de ceux qui liront ces lignes, je sais bien qu’ils trouveront toujours à redire. Il faudrait pourtant que nous arrêtions de redire pour redire, de jouir du désaccord pour le seul plaisir du débat et de la contradiction. J’appelle tous ceux qui refusent la logique actuelle à se rendre à l’évidence, à rompre les amarres de leur pensée. Nous sommes peu nombreux à réfléchir et à chercher avec intégrité l’issue de secours dont nous avons tant besoin. Unissons-nous dans une lutte saine et assumée, pour convaincre ceux qu’il est encore possible de convaincre, et pour désarmer les autres.

Rendons à l’être humain sa souveraineté sur lui-même, rétablissons ce lien vital bien que douloureux qui doit l’unir à la nature. L’avenir nous jugera inévitablement pour notre complicité, qu’elle soit passive ou active, dans le grand crime contre la vie et l’humanité que nous sommes en train de perpétrer allégrement. Les risques que nous prenons en imaginant que notre science et nos technologies résoudront les problèmes posés par notre mode de vie, ces risques-là sont absolument inconsidérés, et mettent en péril la totalité de notre réalité. Cet ensemble écologique et humain se meurt aujourd’hui, et ceux qui ne font rien pour arrêter le massacre sont complices. Refusons de tremper dans cette sombre affaire. Il ne s’agit plus de mettre Marx et Smith d’accord. Il n’est plus question de donner à leurs pavés respectifs valeur d’évangile. L’exégèse est bien malsaine en la matière. Ils se sont trompés, le temps nous l’a dit. Il est temps maintenant de les sortir du ring. Et de comprendre enfin que le monde qu’ils décrivaient tous deux n’existe plus. Le nôtre en revanche est bien là, devant nous, agonisant dans une flaque de pétrole. Et dans son agonie, le monde nous supplie de l’épargner. Ou de l’achever. J’ai fait mon choix...


 
P.S.

pour la "nef des fous", une courte recherche sur internet devrait suffire à la trouver traduite et integrale.

 
 
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2 commentaires
  • > Sortons Marx et Smith du ring de nos pensées 27 avril 2006 04:53, par Christian Pose

    Tout à fait avec toi Gregsameer même si je pense que Marx nous fournit encore les bases d’une reflexion profonde sur la monnaie ou la marchandise (je demeure malgré tout très subversif quant à l’interprétation du Capital), une explication valable de l’accumulation et même d’excellents outils pour vaincre l’égoisme politique et donc, pour qui veut bien un peu de subversion post socialiste, la mécanique capitaliste bipartisanne du socialisme d’Etat, du collectivisme, du libre-échange ou du néolibéralisme ; je parle de cette double mécanique du profit global et particulier dont l’entropie est le reflet.
    Je suis également d’accord avec ton analyse de Smith, nous sommes bien dans une situation d’impasse ou de crise scientifique, sociale, politique, culturelle.
    Si tu le permets et pour illustrer ton propos sur l’impasse, si évident mais a priori par pour tout le monde puique cela dure, encore et encore, je te propose une nouvelle que je viens d’écrire "Paradigme" diffusée sur linked222, son adresse http://linked222.free.fr
    J’ai par ailleurs présenté il y a quelques mois, toujours sur linked222, un nouveau livre, un essai en fait, écrit par un sociologue ami alter et Québécois André Thibault ; son titre "Ses propres moyens". Il est diffusé sur Nota Bene/Montréal.
    Cet essai fournit de très nombreuses critiques sur la logique et la psychologie de l’impasse et de remarquables outils pratiques, à mon sens, pour appréhender le présent et finalement la remise en question/réfutation des modèles théoriques et pratiques des trois Parques : Marx, Smith, Keynes.

    Fraternellement à Oulala.net,

    Christian Pose

    Voir en ligne : http://linked222.free.fr

  • Cher monsieur,

    J’ai lu votre article puisqu’il s’agit de Marx et d’accessoirement de Smith et Keynes qui seraient parfaitement inconnus du plus grand nombre sans l’apport du matérialisme historique et dialectique.
    Le mérite du mouvement populaire en France, contre le CPE aujourd’hui, est qu’il réactive toujours ce courant révolutionnaire qui selon moi a suscité votre réaction.
    Je crois ne pas me tromper en supposant que vous ayez du prendre une part active à la lutte idéologique autour du CPE.
    Vous avez pu être témoin comme moi (je suis un étudiant retraité) de l’extrême maturité des étudiants en lutte et de la rapidité avec laquelle les idées de révolution, de renversement du capitalisme, se propageaient au fil des cortèges et assembées générales.
    Aussi votre appel pour un monde libéré de toutes les tares d’aujourd’hui que vous dénoncez est-il en phase avec les aspirations révolutionnaires qui sourdent au sein des conflits et qui affolent tant la grande bourgeoisie et le personnel politique à son service.
    Bon courage et tous mes voeux de succès pour les idées que vous défendez.
    Marchons cote à cote et frappons ensemble !
    Avec mes sentiments les meilleurs,

    Jean-Louis Caubin

 
 
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