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Métèque, vous avez dit métèque ?

par Lionel Bourg

Si de l’Europe - l’Europe ! que cet éperon d’un continent dont le bloc ou
la masse, asiatique en diable, s’échine à épuiser le mandat du ciel
mandarinal ou prolétarien cher à ses maîtres successifs, que cette pointe
donc, se soit érigée en cap intellectuel loin avancé dans l’océan de
l’ignorance, voici qui mériterait d’ores et déjà plus qu’une longue analyse
mais, puisque Europe il y a, ou il eut, ou il faillit y avoir, ou il y aura,
ne chipotons pas : nous avons su montrer à suffisance aux peuples adjacents
de quel bois l’Histoire, notre Histoire, se chauffait… -, si de l’Europe en
tant que culture(s) de prime abord je retiens, comme la plupart d’entre vous
j’imagine, la marque pluralisant entre de prudentes parenthèses une notion,
un concept, une réalité tangible ou je ne sais quelle tension sans trêve
réactivée (l’Europe cistercienne, l’Europe de Mussolini ou de Salazar,
l’Europe footballistique, l’Europe cheeseburger cent pour cent Roquefort ou
en son mitan, au plein coeur de la « mère des arts, des armes et des lois »,
dysneylandisée sous le règne d’un politicien imbu de culture, aïe !), c’est
parce qu’un tel signe grammatical stipule certes la diversité mais aussi, et
peut-être avant tout, parce que cette diversité s’élabore non sur les seules
bases autochtones, parfois frileuses, rivales, contradictoires souvent, qui
en partie la fonde, mais grâce aux apports multiples de populations que
tous, baltes ou ibères, lusitaniens et germains, francs, grecs, macédoniens,
allobroges et visigoths - venus d’où pardi ? - avons tour à tour et avec une
rage conquérante sans appel colonisés. Je pense évidemment aux cultures du
Maghreb, à celle de l’Amérique dite latine et à diverses enclaves
septentrionales de l’espace américain, je songe à l’Afrique dont nous sommes
les joyeux, les hardis, les vaillants, les sempiternels décolonisateurs
depuis que nous octroyâmes l’indépendance à des nations délimitées, tracées
au cordeau par nos soins, qui firent mine de la conquérir sous l’habile
travestissement d’oligarchies ou de gangs locaux comme sous l’amicale férule
pétrolière de compagnies aussi philanthropiques, aussi prévenantes qu’Elf
Aquitaine, Total Fina et de toute une série de conglomérats miniers
s’intéressant d’une main au sauvetage des âmes, à l’alphabétisation de la
jeunesse et, pourquoi faire la fine bouche ? à l’édification du socialisme,
de l’autre au pillage des ressources en manganèse, tungstène et titane dont
elles paient leurs mercenaires, de sorte qu’une espèce de dialectique me
semble à l’oeuvre, inversant les échanges, les soumis d’hier (allons,
certains, au Moyen Age, nous apprirent la poésie : il est d’étranges retours
de flammes), nous instruisant et de leurs propres mythologies ou
philosophies et de ce qu’ils ont cannibalisé, pardon, je guette vos
sourires, des nôtres, les modifiant du coup, quand ils ne nous destinent pas
sous forme de renvoi à l’expéditeur (à l’expéditionnaire…) la camelote que
nous leur fourguions jadis : la verroterie spirituelle, à l’image de celle
que nous utilisâmes lors de transactions permettant, en toute foi tout
honneur, de dépouiller nos hôtes involontaires, nous revient sous couleur de
bimbeloterie artistique où la mort d’une culture primitive - « première »,
on minaude première, c’est plus chic, moins désobligeant, branché quoi… -
greffe sa dépouille à l’encombrant cadavre des cultures dominantes.
Qu’en est-il au juste ? Je ne voudrais pas passer pour un marxiste attardé - un marxien, devrais-je me rengorger en ces jours où la chose est mal vue,
or le terme a précédemment souffert un tel ridicule, à la louche du côté des
stalinolâtres papistes de « Tel Quel », de l’extrémité des pincettes rayons
amateurs de dispositifs pulsionnels, que, n’ayant pour ma part pas cru bon
de compter parmi les zélotes d’une quelconque planète rouge, j’en abandonne
sans regret l’emploi aux Trissotins de l’abstraction -, mais, parlant de
dialectique, j’avais en tête l’idée qu’une culture représente,
l’excèderait-elle à l’évidence, un type de société et que « l’Europe en tant
que culture(s) » pourrait à cet égard s’avérer n’être que l’alibi
idéologique d’un monde rigoureusement totalitaire, où tout égale tout, où
tout jouit d’accéder à la souveraineté quasi morale des marchandises, si
bien que ce cache-misère serait à cette heure, accordez-moi qu’il n’en va ni
d’une fiction ni d’une absurde hypothèse, la pudique vêture dont les
différents pouvoirs drapent leurs exactions. Ne m’en veuillez-pas
d’insister. Qu’elle soit monolithique ou, mosaïque, kaléidoscope
d’imaginaires se complétant à merveille, cette Europe impériale, déguisée en
dame patronnesse tour à tour ou en séductrice de bastringue, en ordonnatrice
des pompes d’une civilisation modèle ou, tout crûment, en entraîneuse façon
« viens-chéri-je-te-montrerai-mes-oeuvres-complètes-de-Georges-Bataille »,
cette maquerelle en somme, qui pare de lanternes vénitiennes les coups de
force de l’OTAN tout en multipliant séminaires et colloques consacrés aux
droits de l’Homme ou à la démocratie - des penseurs , ne rigolez pas, vont
jusqu’à soutenir que c’est là l’organisation « naturelle » de l’être humain,
nécessaire, mieux, indispensable à la liberté du marché, celui-ci devenant
ni une ni deux de l’ordre de la naturalité itou : on comprend ainsi que
nommer un Kouchner prince de Kosovo, c’est-à-dire habiller un domestique qui
se cure les ongles d’une plus représentative livrée, demeure de la roupie de
sansonnet ou une véritable farce en regard de l’affligeante servilité
médiatique des universitaires -, cette Europe, allez, je ne suis pas une
brute, j’appelle un chat un chat et baptise comme vous notre bout de rocher
politico-économique du prénom d’une fille engrossée par Zeus, on ne peut
être plus élégant, cette Europe, où l’intelligence consisterait à s’abêtir
entre le soutien de tyrans balkaniques et le léchage des bottes de truands
parfois élus dont la Technologie, avec un grand T, et l’armée ne sont que
les rapides ambassadrices - ô B.H.L ! ô Sophie Marceau ! ô prélats intègres
de ce nouveau culte de la charogne, les larmes des caïmans sortis de leurs
bayous ni les sermons dominicaux dans les stades n’y changeront rien -,
cette Union enfin, donneuse de leçons, pourvoyeuse de crimes, trafiquante et
blanchisseuse d’argent sale, qui bat monnaie de singe laïque à rendre jaloux
nos malheureux jésuites, me répugne de me cacher au visage depuis mon
enfance. Que l’on ne vienne pas alors me rappeler, l’air sournois, la lippe
tremblotante de feinte émotion, la célèbre formule de qui, entendant
précisément le mot « culture », promettait la prestissime apparition de son
revolver, et que l’on vienne moins encore esquisser le geste de m’en
souffleter en guise de non-réponse à mon argumentation, ou d’insulte, je
suis trop bien placé pour en saisir le sens : la culture, c’est elle aussi
un revolver, sinon, assénait le même propagandiste, c’est de l’art dégénéré,
nègre, juive, « détails » si légers n’est-ce pas qu’ils ne choquèrent outre
mesure le philosophe de l’Être et du Temps que l’on ne saurait oublier, de
même qu’ils ne rebutèrent pas l’immense écrivain qui, distrait, ne trouva
rien à inscrire dans son Journal parisien le jour de rafle du Vel d’Hiv’…
Permettez-moi une anecdote. En cette grande époque, l’expression est de
Karl Kraus, qui voit le magistère primordial et le papotage post-moderne
garantir la teneur humaniste des répressions futures, qui, par la bouche
d’un ministre - démissionnaire depuis - plaisante à propos des « sauvageons
 », il n’est pas rare d’être confronté à des doctes soulignant que les exclus
ne sont que vils barbares, les plus cultivés de ces censeurs n’omettant pas
d’instruire leur procès en se réclamant des us athéniens qualifiant
l’étranger dépourvu de droit politique mais admis à résidence et bénéficiant
des droits civils de métèque. La fille de ma compagne, Arabe par son père,
dut sur ce pied subir un soir l’affront mielleux d’un étudiant, mais si !
peaufinant une maîtrise de Lettres dont le sujet gravitait autour de la
poésie baroque. Manière de la blesser avec les gants de la courtoisie dont
les cuistres de ce calibre possèdent le privilège, il lui en servit tout de
go au dessert, du « métèque » - ma belle-fille avait eu l’imprudence
d’accepter une invitation de la fort catholique famille du garçon qu’erreur
de casting, fatigue, neurasthénie, naïveté ou faiblesse passagère, elle
fréquentait alors -, l’incitant à se pencher sur l’étude de l’hospitalité à
travers les siècles. Nadia, c’est son nom et c’est, aurait précisé André
Breton, le début de celui de l’espérance, ne se le fit pas répéter, conviant
sans retard l’imbécile à descendre discuter dans la rue - sûr ! sûr ! cela
n’arrange pas tout mais, double ou triple culture grommellerez-vous, Nadia
préparant l’agrégation de philosophie tout en sachant jouer des poings et
jargonner le patois des quartiers périphériques, décidément, il y en a qui
n’ont pas de figure… Trêve d’illustrations personnelles. Ce que je viens de
narrer pourtant, le contexte au vif de quoi ce bref morceau vécu s’articule,
posent un problème, lequel tient en ceci que nous ne pourrons pas nous
soustraire à un choix décisif si jamais l’Europe en tant que culture(s) se
met en devoir d’attaquer intestinement, ou de répliquer à l’assaut de
l’Europe en tant que délinquance(s) sociale(s), question que je laisse en
dépit de mes allures bravaches en suspens provisoire, ne me sentant à l’aise
ni dans la première ni dans la seconde pour la bonne raison qu’issu d’une
part de cette dernière j’en connais les limites et les vices, traînant
d’autre part mes basques sur les territoires, fussent-ils marginaux, de son
double savant, le comportement des Sadarnapales de café littéraire me
dégoûte : entendre à la télévision un Trichet, gouverneur de la Banque de
France, s’entretenir de Rimbaud avec d’obséquieux Patrice Delbourg et
Jacques Roubaud, suffit au demeurant à m’inquiéter ; le capital trouve sa
valetaille là où il l’éduque.
Où se situer, demanderez-vous ? Et qu’est-ce pour conclure que cette Europe
en tant que culture(s) dont je peine à trouver la porte ? Eh bien, je ferai
simplement remarquer que si cette perspective existe, elle migre ou erre,
s’enfonce et se désagrège tout en se réaffirmant par des zones et des durées
elles-mêmes mouvantes, et qu’Européen de « souche » ayant en d’autres
circonstances assez clairement indiqué de quel côté le choix évoqué à
l’instant le conduirait (diantre ! on ne se refait pas : je préfèrerais
toujours abattre une colonne Vendôme que d’escorter de ma plume les
prochains Versaillais), je ne souhaite l’être qu’à condition d’inventer, si
cela se confirme viable, une langue ou un genre aptes, pour ce qui concerne
mon domaine qui est, c’est sentence approximative, la littérature, à
recomposer le monde en ses contradictions, ses halètements, ses horreurs,
ses beautés spasmodiques et ses désespoirs. Au reste, ne nous y trompons pas
 : de l’Angola à l’Algérie, du Maroc au Surinam, des exbastions coloniaux
allemands, hollandais, belges, français, espagnols, portugais, anglais, en
Afrique ou sur les rivages des Indes, de l’Erythrée au Brésil, les femmes et
les hommes qui nous considèrent en savent long sur nous et sur nos
intentions. L’Europe à laquelle d’honnêtes gens aspirent aurait intérêt à
être capable de les écouter et, sur ce plan qu’elle revendique très haut -
la, les culture(s)1 - de leur répondre autrement qu’avec la députation
d’oulipiens repus ou l’adresse de sacs de farine décorés par d’ultimes
émules de Buren. Homme de style et de culture, le sous-commandant Marcos,
mais il n’est pas unique en son genre et, idole new-look, new-age, new-left,
la notoriété le menace, aurait ici pas mal de bricoles à nous dire…

1. Walter Benjamin expliquait quant à lui, en 1940, qu’il « n’est aucun
document de culture qui ne soit aussi document de barbarie », les biens
culturels n’étant pas « nés du seul effort des grands génies qui les
créèrent, mais en même temps de l’anonyme corvée imposée aux contemporains
de ces génies » (« Thèses sur la philosophie de l’Histoire », in l’Homme, le
langage et la culture, traduction de Maurice de Gandillac, Denoël), analyse
décisive à laquelle je souscris sans réserve.

Lionel BOURG
Octobre 2001


 
 
 
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