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Les lois du chaos

Pourquoi l’Algérie a-t-elle plongée dans la nuit au seuil des années 1990 ? Voilà une question qui ne doit pas se cacher derrière le voile de la guerre civile ou de l’affrontement laïcs contre religieux. C’est pourquoi le livre d’Abderrahmane Moussaoui est essentiel car il ose prendre le problème dans sa globalité et briser les tabous de la société algérienne si complexe, tiraillée entre ses références islamiques (djihad, umma ...) et son histoire contemporaine.

Personne n’avait, jusqu’ici, pris le parti d’étudier le déferlement de violence aveugle qui ensanglanta l’Algérie en axant ses recherches sur une approche anthropologique afin d’apporter une réponse à ce qui, une nouvelle fois, dépasse l’entendement. Cette cruauté sophistiquée - et apparemment gratuite - rend difficilement plausible l’explication du point de vue instrumentaliste. C’est cette part de la violence, rébarbative à la classification, qui incita l’auteur à aller au-delà des approches habituelles, pour s’efforcer de percer le sens de ce qui se présente au premier regard comme un non-sens. Pour tenter de comprendre il est impératif de se départir des explications par trop simplistes et des théories exclusivistes. Privilégiant le fait sur le discours, Abderrahmane Moussaoui a pris en compte les représentations que les concernés et les acteurs attribuent à ces faits. En effet, l’ethnographie du terrain et l’observation des acteurs ne suffisent pas à percer le sens dans sa totalité. Peu de réponses mais de nombreuses questions : des raisons contingentes voire très prosaïques ont permis de cerner une situation. Ainsi, la cécité d’un leader, la bêtise de certains acteurs, la conjoncture locale, le contexte international sont capables d’influer sur le cours des événements et la réalité des choses ; ils peuvent alors servir de clés à la compréhension et à la mise en ordre de données si fragmentées qu’elles paraissent n’obéir à aucune logique d’ensemble.

Ce travail entrepris depuis des années à permis de mettre en évidence que cette violence "gratuite" dépasse les frontières étroites des explications partielles se confinant une fois à la crise économique, une fois à la psychologie humaine. La problématique de groupe renvoie à un examen du lien social. Et pour l’Algérie, il ne faut jamais oublier d’incorporer dans l’analyse la référence du mahdi, cette catégorie de l’eschatologie musulmane dont se réclament tous les musulmans (chiites et sunnites). En effet, l’histoire des insurgés du monde musulman est marquée par la figure du mahdi qui a toujours tenté l’actualisation de la mission prophétique en ambitionnant de corriger les déviances qui écartent l’humanité de la voie du salut. Ce messie de l’islam associe les deux formes d’actions les plus méritoires : l’idjtihâd (l’effort d’interprétation) et l’istishhâd (l’acceptation du martyr).

Abderrahmane Moussaoui ne nous dresse donc pas une analyse politique du drame algérien, ni une table avec les bons d’un côté et les méchants de l’autre, car les faits démontrent que la frontière est si fragile, translucide, que chacun peut la franchir ... Cette approche est une tentative de lecture d’un moment de l’histoire d’une société en formation à travers l’échange de la violence et de la mort. Ainsi, va-t-il plus profondément vers cette opposition islamique armée, ce mouvement populaire aux formes violentes et aux discours paradoxales. Il ira jusqu’à montrer comment le terrain de la violence est à la fois le produit de paradigmes relevant de l’universel musulman (djihad, mma, etc.) et de conditions historiques spécifiques.

Loin des discours de commodité, ce livre passionnant - et fortement troublant - nous rappelle que la violence meurtrière est un trait, hélas, universel de notre civilisation. Servira-t-il, comme le souhaite Abderrahmane Moussaoui, à prémunir l’Algérie des risques de surenchère politicienne dans l’approche de questions aussi délicates que brûlantes ? Pourra-t-il aider à éviter les a priori éthico-normatifs et des herméneutiques philosophico-religieuses qui tantôt perçoivent la violence comme nécessaire au procès de civilisation (Karl Marx) et tantôt comme une survivance primitive relevant du stade de l’infrahumain ?


 
P.S.
 
 
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