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La BCE nous invite à nous préparer à des temps plus durs

La crise boursière internationale dure depuis plus de 26 mois et les perspectives de la Banque centrale européenne sont pessimistes. Dans ses dernières perspectives semestrielles, la Banque centrale européenne (BCE) a revu à la hausse ses perspectives de croissance et d’inflation, envoyant un signal de relèvement de ses taux directeurs à l’horizon.

L’institut monétaire publie deux fois par an des projections de conjoncture réalisées par ses experts, en décembre et en juin. Dans celles qui ont été dévoilées jeudi, la BCE a nettement relevé sa prévision d’inflation en zone euro pour 2002 à une fourchette comprise entre 2,1 % et 2,5 %, contre 1,1 % à 2,1 % précédemment.
Pour ce qui est de la croissance, ces mêmes experts tablent cette année sur une hausse du produit intérieur brut (PIB) comprise entre 0,9 % et 1,5 % en zone euro.

La BCE est donc désormais quasi certaine de terminer 2002 avec une inflation supérieure au seuil maximum qu’elle tolère en moyenne annuelle, à savoir 2 %. L’inflation dite structurelle ou sous-jacente - c’est-à-dire, hors tarifs volatils comme ceux de l’énergie ou des produits alimentaires - est aussi supérieure à 2 % actuellement.
(inflation en Europe : 2,4 % en 2000 ; 2,5% en 2001)

La politique menée actuellement par la BCE est ouvertement critiquée par les milieux financiers, qui la considèrent par trop conservatrice. Les analystes financiers ne comprennent pas pourquoi (face à la crise économique en cours) la BCE menace de rehausser ses taux directeurs au lieu de les abaisser, comme il serait aisé de croire. Ils ne comprennent pas, ni cette phobie qu’a la BCE de l’inflation, ni l’orthodoxie dont elle fait preuve en matière d’endettement public.

Selon la logique de ces analystes, baisser les taux équivaut à dire que l’argent coûte moins cher mais qu’il est aussi moins rétribué (il rapporte moins).
Cela équivaut aussi à dire qu’on relance l’économie par la demande, en augmentant la base monétaire en circulation. D’un côté on rend l’argent plus accessible (par exemple : les taux d’intérêts pratiqués sur les prêts bancaires seront plus bas). D’un autre côté on rend la thésaurisation moins intéressante (par exemple : l’argent sur un compte courant bancaire sera moins rétribué). On stimule ainsi le consommateur à faire mieux son boulot et à consommer plus. On le stimule à acheter, à investir. La demande augmente, du coup la production augmente aussi. Les affaires reprennent. La bourse aussi. C’est magique. Mais…

Le petit hic c’est l’inflation (augmentation des prix). Celle-ci augmenterait par suite d’une telle manœuvre expansive. C’est justement ce que la BCE combat. Elle sait qu’une poussée de l’inflation aurait des répercussions désastreuses sur l’endettement public des Etats membres de l’UE (Union Européenne) en général et de l’UME (Union Monétaire Européenne) en particulier. Et cela aussi elle le combat.

Les analystes rétorquent à la BCE : " Au diable l’endettement public ! Donnez les moyens au secteur privé de
relancer l’économie maintenant. Vous penserez à ce problème après ; de plus, il risque de se résorber tout seul grâce aux profits qu’on fera bientôt."

Qui du Marché ou de la BCE a raison ?
Les deux bien sûr ! Car il regardent au problème sous deux points de vue différents (pour le moment encore, heureusement).
Dans le court terme il est vrai, il suffit de baisser les taux pour relancer l’économie. Le Marché a donc raison.
Dans le long terme, cela ne suffit peut-être pas. Baisser les taux c’est doper l’économie. Si la crise économique est grave et profonde, une telle opération pourrait avoir tout au plus un effet de quelques mois. Et après ? Après on en payerait les conséquences en termes d’inflation et d’endettement, en rendant la situation encore plus difficile. La BCE a donc raison aussi.

Ce qui parait incroyable aux yeux de certains analystes c’est que, non seulement la BCE ne baisse pas ses taux, mais qu’elle les augmente de surcroît. " Elle pourrait au moins les laisser inchangés ".
Cette remarque est des plus intéressantes et mérite d’être relevé. C’est d’ailleurs celle qui fera pencher le plateau de la balance en faveur du choix fait par la vénérable Institution de Francfort.

La BCE mène sa politique monétaire en " bon père de famille " (comme on aimait dire à une certaine époque). Elle vise à garantir une croissance économique et sociale, durable et harmonieuse en Europe.
De par ses choix, la BCE laisse sous-entendre que la crise n’est pas finie et qu’elle est plus grave de ce qu’elle n’ose avouer réellement. Sa position restrictive en pleine récession pourrait donc signifier que nous n’avons pas encore touché le fond et qu’il est pour le moment inutile d’essayer de doper le Marché au moyen d’un abaissement des taux.
La BCE-Fourmi ne veut pas commettre la même erreur faite par la FED-Cigale (U.S. Federal Reserve) tout au long de ces 18 derniers mois. La FED n’a cessé de baisser ses taux directeurs pour faire face à la crise. Tout comme les places boursières, elle était (et est toujours) convaincue que celle-ci n’était qu’une " simple " crise économique passagère, liée à l’explosion de la bulle spéculative " New Economy ". La bulle a explosé mais la crise s’est incrustée. Tout cela n’a servi à rien et la FED se retrouve maintenant dans une position affaiblie car elle ne pourra plus jouer sur ses taux au moment où la reprise reviendra (si reprise il y aura).

La BCE n’est pas myope et nous invite tacitement à ne pas l’être aussi.
Elle semble vouloir nous dire que la crise que nous vivons actuellement n’est pas simplement conjoncturelle mais qu’elle est bel et bien structurelle. C’est-à-dire qu’elle affecte et mine à la base, la structure même de nôtre économie. Quelques exemples parmi d’autres " signes qui ne trompent pas " : fléxibilisation des salaires et précarisation de l’emploi. Déindustrialisation ; agonie des secteurs primaires et secondaires. Privatisation des retraites ainsi que des services fondamentaux. Surendettement privé.

La BCE nous invite à nous préparer à des temps plus dur.

L’Union Monétaire Européenne ayant été faite avant l’Union Politique, la BCE se retrouve à être le seul véritable garant de la paix sociale en Europe. Ce qui rend sa position encore plus inconfortable.
Elle est au courant de la crise sociale et politique qui frappe actuellement l’Europe de plein fouet. Elle ne peut feindre de l’ignorer. Son rôle unique lui impose d’agir le plus prudemment possible. Elle sait que la crise systémique guète et que nous ne sommes jamais à l’abri d’un Crack du style de 1929 ou d’une insurrection populaire.

La BCE sait pertinemment aussi qu’au deuxième semestre 2002 on commencera à voir les effets catastrophiques de l’entrée en vigueur de l’Euro sur l’inflation. Tout bon consommateur européen a pu se rendre compte par lui même qu’au moment de la conversion à l’Euro il n’a pas été question de 2 ou 3% d’augmentation des prix mais d’au moins 10%. Et ce, dans pratiquement tous les secteurs.

La BCE veille au grain et elle le fait bien. La seule critique qu’on pourrait lui faire en réalité c’est qu’elle ne dit pas tout ce qu’elle sait. Elle n’exprime pas de façon suffisamment claire quelles sont ses prévisions pour le futur. Elle laisse planer un doute sur sa bonne foi et sur ses réelles intentions de long terme.

Ce qui est assez clair c’est qu’en cas de crack, l’Eurozone (et le Royaume-Uni) resterai(en)t la tête hors de l’eau, alors que les Etats-Unis et le Japon seraient presque sûrs de couler. On pourrait même arriver à la situation extrême d’une Europe rachetant ces deux pays en faillite pour une bouchée de pain. Pour l’instant c’est loin d’être le cas. Ce jours n’est pas encore arrivé mais qui sait…

Entre-temps le Marché et les Autorités monétaires occidentales ont accueilli favorablement cette nouvelle invention pour réussir à doper l’économie sans toucher aux taux, qui s’appelle la "Guerre au terrorisme ".

Rien de tel que relancer la bonne vieille économie de guerre, n’est-ce pas ? Mais ça c’est une autre histoire !

Giorgio Bombassei


 
P.S.

Middle rate/Euribor* au 15/6/02 (source :
UBS Warburg) :

  1 mois  12 mois
USD 1,79  2,35
EUR 3,34 3,79
UK£ 3,94 4,75
JPY 0,01 0,06

Taux interbancaires pratiqués en Europe, aux
Etats-Unis, en Grande-Bretagne et au Japon. Cela veut dire quel’argent à une
valeur différente, selon que l’on se trouve dans la zone d’influence de l’une
ou de l’autre devise de référence (Dollar, Euro, Livre sterling, yen).

*L’EURIBOR (Euro Interbank Offered Rate) est le
taux interbancaire offert entre banques de meilleures signatures pour la rémunération
de dépôts dans la zone euro. Il est calculé en effectuant une moyenne
quotidienne des taux prêteurs sur 13 échéances communiqués par un échantillon
de 57 établissements bancaires les plus actifs de la zone Euro. Il est calculé
sur la base de 360 jours et est diffusé à 11h le matin si au moins 50% des établissements
constituant l’échantillon ont effectivement fourni une contribution. La moyenne
est effectuée après élimination des 15% de cotation extrêmes (le nombre éliminé
est toujours arrondi) et exprimée avec trois décimales.

 
 
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