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Deux perles d’Albanie

Fille de l’air et du feu, née à Tirana, écrivant en italien, vivant à Paris, Ornela Vorpsi est une jeune femme rare et sensible, poète qui écrit des romans, photographe qui peint des récits ; bref une artiste hors norme qui nous offre ici deux nouvelles perles de son talent exceptionnel ...

Ornela Vorpsi a été propulsée très tôt dans l’exil et semble s’être perdue sur les chemins épineux de l’altérité ; mais, comme le disait Madinier, "l’amour ne détruit pas l’altérité" et la nostalgie de son pays d’enfance ne fait pas d’elle une étrangère en terre des Balkans, tout cela parce qu’elle vit en Occident. Et inversement, elle n’est pas une étrangère à Paris, mais la preuve vivante d’un métissage réussi entre les cultures.
Dissimulée derrière la narratrice de ce court roman, Ornela Vorpsi prend prétexte d’aller visiter un ami malade à Sarajevo pour parler des différences qui nous séparent et des séparations qui nous différent ; comme si le reflet de nous-mêmes pouvait se fondre en un seul être, pour peu que nous y mettions un peu du nôtre ... Un détail, une allusion, une manière de parler, de se déplacer, de regarder font toute la différence ... Sur ces jeux de nuances Ornela Vorpsi tisse des parallèles entre les hommes et leurs histoires. Elle invite le regard à se poser différemment sur les merveilles cachées d’Albanie. Ne sont-ils pas tous frères ces fiers aigles, ces nobles slaves ? Mais parfois la culpabilité ronge si fort l’os de la survie comme une bête affamée que les jeux de rôles s’inversent ; et la voilà considérée comme une touriste. Bien trop belle pour être des leurs, une fille des Balkans, bien trop indépendante, bien trop libre aussi. Surtout.
Alors qu’elle tente de se raccrocher aux détails du décor pour tenter d’irriguer la source de ses émotions - l’odeur du marché, le goût des aliments, la violence de la pluie, la cadence des rafales de vent, etc. -, elle voit son ombre se dessiner dans le regard des autres sous l’apparence d’un spectre verdâtre. La voilà donc marquée du sceau de l’étrangère aux yeux des Bosniaques (ou des Bosniens, selon que l’on parle d’eux en fonction de leur religion ou de leur citoyenneté).
Puisant dans ses souvenirs, depuis son départ de Tirana jusqu’à Paris, en passant par l’Italie, la narratrice nous offrira un jeu stylistique de balancier comme au cinéma les fameux flash-backs. Kaléidoscope d’un voyage aux origines, ces racines mises à jour peuvent s’avérer des fleurs du mal qu’Ornela Vorpsi devra couper, tiges oubliées voguant seules sur les eaux boueuses du Styx
pour aller se perdre dans les cercles de l’enfer. Mais la belle s’en retournera vers la lumière illusoire d’un Occident fantasmé, envié, omniscient mais finalement, totalement inhumain ...

Grâce à une bourse de l’AFAA, Ornela Vorpsi quitta Paris et ses brumes polluées, son bruit mazouté, son métro bondé pour s’exiler le temps d’un rêve à la Villa Kujoyama pour y mener à bien son projet ... et le réussir Rassemblés dans un premier temps dans un album collectif qui a paru en 2006 aux éditions Take 5, à Genève, en compagnie de Mat Collishaw et Philip Cramer, ces Tessons roses ont trouvé désormais leur écrin, magnifiquement mis en lumière dans ce livre relié ... Quel plaisir de revoir ce fil entre les pages en lieu et place de la colle malodorante que l’on nous impose aujourd’hui ; quel plaisir de toucher ce superbe papier blanc médical qui illumine les photographies en noir et blanc, et renvoie si bien vers le texte habillement mis en page et typographié dans une police adéquate. Une fois encore Actes Sud aura su prouver qu’il aime les livres et apporte un soin tout particulier à leur réalisation, réussissant à conserver format et identité tout en offrant au lecteur à chaque fois un livre différent ...

Bercé, charmé, envoûté, le lecteur innocent pourrait se perdre dans ces récits impalpables venus d’un autre monde. Une voix glissant du purgatoire, celle d’une jeune fille trop tôt partie ailleurs qui revient le temps d’un songe nous narrer les principaux instants de sa vie. Dante comme livre de chevet, le corps comme compagnon et le désir taraudant l’esprit dans le carcan des impossibles. Mais point d’amour, les portes du cœur sont restées close.
Insert d’une épaule, œil de braise sous cheveux de jais, la photo parvient à redonner souffle au lecteur pétrifié. Les mots simples s’ordonnent dans une danse hallucinogène et l’ailleurs est ici, dans l’entrelacs des émotions. Le kaléidoscope du monde s’inverse comme les éclats de verre rose qui la fascinaient, enfant. Incomprise, la petite fille n’était plus une enfant.
Adolescente elle se laisse enivrer par ses amies, impudentes elles forceront l’impudique à franchir le miroir, car derrière le tain des normes l’interdit est délicieux. Impubère mais déjà femme, la jeune novice ira vaillante sur le brasier des délices saphiques en rêvant des hommes, pour plus tard, quand la femme régnera sur son corps. Vasco, le frère d’Arta, passera par là, le temps d’un parcours en autobus ; d’une farandole aux étoiles dans l’espace étiré au-delà des possibles pour marier ces deux-là que la société ne tolérera pas, puis la vie reprend aux côtés de la mort, fidèle amie qui veille jalousement sur sa proie ; mais les rêves demeurent ...


 
P.S.
 
 
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1 commentaire
  • > Deux perles d’Albanie 21 janvier 2007 20:52, par Thierry Delforge

    Dramatique destin des écrivains albanais : comme Shostakovitch, le talent d’Ismaël Kadare s’est épanoui sous une contrainte dont la preuve serait la création d’"oeuvres de circonstance". La malédiction vient de ce que le talent de ces deux-là s’est exprimé dans des oeuvres dont on prétend condamner, et censurer, le fondement réel et historique. C’est en quelque sorte le révisionnisme historique appliqué à la critique artistique.
    Révisionnisme hors de propos,particulièrement minutieux et obstiné dans le chef du "Monde des livres". Kadare, et le peuple albanais, sont victimes du parisianisme nombrilique et, à vrai dire, intéressé quand on lit les protestations contre la façon dont Jonathan Little, l’auteur de "Les Bienveillantes", a organisé les droits de son oeuvre.
    On peut écrire des chef-d’oeuvres en cultivant son jardin secret. Mais il y a un certain cynisme à écrire "A l’ombre des jeunes filles en fleur" à l’ombre des tranchées de 14-18. Et si l’engouement pour Proust n’était pas aussi le cynisme des "profiteurs de guerre" heureux de démontrer que "la vie continue"...
    Je n’ai pas lu le livre d’Ornela Vorspi, mais bien ses critiques. Ornela Vorspi y apparaît albanaise "en filigrane". Il n’y a que ceux qui croient à la "nature humaine" pour tenter de nous convaincre que les grandes oeuvres littéraires n’ont pas de fondements historiques et nationalement culturels.

 
 
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