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Dragons et donjons

« L’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement ». (Genèse, 3,22)

Dans la mythologie abrahamique, commune au judaïsme, au christianisme et à l’islam, Dieu chassa les premiers humains du paradis terrestre pour avoir, malgré son interdiction, goûté du fruit défendu sur l’arbre de la connaissance du bien et du mal. « Et l’Éternel Dieu le chassa du jardin d’Éden, pour qu’il cultivât la terre, d’où il avait été pris. » (Genèse, 2,23)

Chez les chrétiens, cette faute, nommée « péché originel », est le fondement de toutes les autres. Seuls les dieux savent ce qui est Bien et Mal. Quiconque s’arroge ce droit pèche contre la divinité. La « justice des hommes » est imparfaite par essence.

En déclarant urbi et orbi qui appartient au Bien et qui au Mal, le prétendu halluciné de Dieu nommé George Walker Bush usurpe donc le privilège du Juge absolu, dont il se dit représentant sur terre. Commet-il de ce fait le seul crime que Jésus a déclaré impardonnable : celui contre l’Esprit ? Seul Bush le sait.

Pour ma part, athée et tolérant, lorsqu’un croyant veut imposer son point de vue, je me demande toujours ce que cela cache. Car l’individu sincère, quelles que soient ses convictions, n’a pas besoin de juger les autres. S’il le fait, je pense qu’on est en droit de se demander quelle sorte de tromperie dissimule l’affirmation en force de sa droiture.

Car pour être cru, le juge doit être droit : Saint-Georges ne peut combattre le dragon avec les armes du démon. Or l’on entend des voix de plus en plus nombreuses, venues du pays où règne le shérif auto-proclamé de l’Empire du Bien, qui l’accusent des pires crimes, notamment d’avoir comploté avec des assassins pour organiser des attentats attribués à d’autres afin de les dénoncer comme agents de l’Empire du Mal. Ruse diabolique, s’il en est.

Puis voici qu’un de ses plus fidèles lieutenants se fait prendre la main dans le sac : l’apôtre Paul Wolfowitz, qui chassait les corrompus à la Banque Mondiale, est à son tour accusé de plonger dans la caisse pour rétribuer ses femmes et ses amis. Quand les agents du Bien sont des fripons, que faut-il penser des croisades ?

Tant qu’il n’a pas été jugé, tout prévenu est réputé innocent. Tel est le fondement du droit. Seul un juge peut acquitter, ou décréter qu’Untel a commis un délit ou un crime. Autrement dit, un délinquant est une personne qui a été condamnée par un tribunal. On la trouve donc en prison, dans un centre éducatif spécialisé ou en liberté surveillée. Si un shérif, voire un ministre de la police, ou pire, un président, annonce qu’il va faire le « chasse aux délinquants », cela veut dire, ou bien qu’il ne respecte pas la décision des tribunaux en allant chercher noise à ceux qui ont déjà été condamnés, ou bien qu’il usurpe la fonction de juge, en déclarant pouvoir décider hors de toute décision judiciaire qui est « délinquant ». Dans les deux cas, il s’agit évidemment d’un abus de pouvoir, dont on est en droit de se demander quelle tromperie il dissimule. Même le petit Nicolas le sait.

Qu’un pouvoir définisse lui-même les camps du Bien et du Mal, ou qu’il choisisse de désigner tel ou tel comme délinquant en l’absence de toute enquête et de tout jugement, il devient pour lui-même sa propre cause. Sa seule justification, c’est d’exercer son pouvoir. Cela se passe ainsi sous le régime de la monarchie absolue, comme sous la dictature, fasciste ou bolchevique.

Le stalinisme de droite, comme le pétainisme de gauche, sont deux versions à peine concurrentes de la même confusion entre une morale décrétée par l’Etat et le bien-être des citoyens. En fait, derrière les pantomimes des défenseurs de la vertu, républicaine ou non, se cache la lâcheté des laquais endimanchés, manipulés par les maîtres des donjons. Touche pas au grisbi est le programme commun de leurs élucubrations politiciennes. Le reste n’est que prêchi-prêcha pour détourner l’attention des gogos de la fonction essentielle de l’Etat qu’ils défendent : il faut que les pauvres soient bien gardés.

On a remarqué, dans les représentations du monde faites par les apôtres du Bien, que les « mauvais » sont aussi dans le camp de la misère. Le mal, pour les riches, ne vient pas de la pauvreté, dont ils profitent : ce sont les pauvres eux-mêmes. Ce que les petits hommes chargés de les garder redoutent le plus est leur insoumission. Que les nuques des pauvres cessent de se courber, et la peur envahit les maîtres des banques et des donjons. Rien ne les effraie plus que l’humanité de la multitude, dans toute sa diversité, lorsqu’elle se met à marcher debout. Alors ils la condamnent d’avance, ils lui attribuent les vices qui sont les leurs, pour envoyer contre elle les chasseurs de délinquants, les tueurs de résistants, les inquisiteurs et les lyncheurs professionnels.

Jamais les maîtres des richesses et des donjons n’ont eu autant d’armes et de moyens pour assurer la soumission des gens. Pourtant, jamais ils ne se sont sentis aussi menacés dans leurs prétentions à diriger le monde. Les spectacles qu’ils montent pour faire croire aux peuples qu’ils s’administrent aux-mêmes tournent en farces lamentables, et les mots qu’ils emploient pour gruger les citoyens se retournent contre eux : liberté, égalité, fraternité, justice, démocratie, participation... La liste est longue des ballons publicitaires lancés par le pouvoir qui lui reviennent comme autant de colis piégés. La peur des maîtres devant le néant qu’ils ont eux-mêmes creusé remplit de joie les êtres humains qui se rapproprient peu à peu les clés de la démocratie. Et le jour de la fête des dragons, au nouvel an d’une société réveillée, on verra s’enfuir les Saint-Georges et tous les maîtres des donjons.

C’est un beau rêve, non ?


 
 
 
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2 commentaires
  • > Dragons et donjons 22 avril 2007 13:43, par Petithassane

    Précision sur un point religieux. Dieu a voulu interdire l’éternité aux hommes seulement selon les juifs et les chrétiens. Pour l’ islam, l’ arbre aux fruits interdits représentait un danger pour les hommes, c’ est pour ça qu’ il leur a été proscrit, pour les protéger. Le diable a réussi à faire croire à l’ homme que Dieu se réservait les plus beaux fruits pour lui seul et par là que Dieu serait "mesquin" comme les hommes.Dans l’ islam on ignore la signification du fruit interdit.
    Athée que vous êtes, pensez vous qu’ un dieu tout puissant, créateur de l’ univers, pourrait avoir peur d’ une de ses créatures ?
    Non. Cela est un raisonement d’ humain projeter sur Dieu : réduction anthropomorphique, que nous faisons tous.
    Dieu le très haut contrôle tout à la perfection, l’ imprévu n’ existe pas pour Lui. Donc le scénario où l’ homme aurait pu devenir son égal est impossible.
    Pour le reste Bush grillera en enfer pour ses iniquités monstrueuses.
    Petithassane@free.fr

  • > Dragons et donjons 22 avril 2007 18:10, par Paul Castella

    Athée que je suis, je ne pense rien d’un Dieu Tout-Puissant, sinon que c’est une idée plutôt farfelue, manquant d’intelligence, et dont je ne vois d’autres résultats que guerres de religion, massacres, exclusions, mépris.

    Quant à l’enfer, voilà vraiment une légende pour petits garçonnets peureux qui ne doit pas effrayer outre mesure les maîtres de Guerre américains.

    A mon avis, il n’y a rien dans le monothéisme qui puisse grandir l’humanité. L’homme libre n’a pas besoin de ces fadaises. Désolé pour les croyants.

    Paul Castella

 
 
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