{id_article}
 

France : A quoi a servi le « vote utile » ?

Un regard sur les élections françaises
dans le grand quotidien de gauche mexicain
la Jornada
Traduction COMAGUER (26.04.2007)
Helena Roux
La Jornada (Mexico)

Selon des analystes politiques, les résultats des élections présidentielles en
France ont réinstallé le débat politique dans le contexte de deux projets
clairement définis à droite et la gauche, corrigeant ainsi l’erreur des élections
de 2002 qui ont placé le candidat de l’extrême droite en seconde position.
Cette interprétation explique le vote appelé « utile », qui a sûrement favorisé la
candidate social-démocrate Ségolène Royal. Ainsi le vote récent pourrait-il être
qualifié de troisième retour des élections 2002, mais il permet difficilement de
tirer des conclusions sur le type de société auquel aspirent les français. Il ne
permet pas non plus d’interpréter le sens des votes à l’extrême droite (10.6 et
2.2 pour cent par les deux candidats représentatifs de ce courant), au centre
droite (18.7 pour cent) ni pour les six candidats (la moitié du total) qui se
revendiquaient à gauche du Parti Socialiste (PS) et qui totalisent ensemble 10.4
pour cent des suffrages.

La baisse de l’extrême droite est due à deux éléments : le premier, son thème
préféré - l’insécurité liée à l’immigration - n’a pas réussi à se hisser au premier
rang des préoccupations des électeurs... Contrairement à 2002, ils se sont
montrés plus sensibles au chômage ou au bas niveau des salaires. Le
deuxième a été la capacité de Nicolas Sarkozy à attirer une bonne partie des
électeurs d’extrême droite. Sans se contenter d’une rhétorique provocatrice, il
s’est appuyé sur le bilan de sa politique comme titulaire du Ministère de
l’Intérieur. Ses années de service ont été marquées par une politique
d’expulsion massive d’immigrants sans papiers, y compris les captures
d’enfants et de pères de famille dans les alentours des établissements
scolaires et de répression contre les foyers de la délinquance appelés
« banlieues ». Avec sa proposition d’inclure dans la loi contre la délinquance la
détection de malfaiteurs congénitaux depuis un âge précoce (trois années), le
discours fasciste de vieille souche s’est trouvé pris de court. Ainsi en
témoignent les bons par résultats du candidat Sarkozy dans des régions où le
Front National avait pris racine depuis la fin des années 80.

Le vote au centre tend à contredire la thèse de la polarisation de la société
française à droite ou à gauche. En étant placé dans une logique qui réduit le
droit des citoyens à choisir dans une loterie, pour beaucoup d’électeurs le
véritable vote utile a été celui qui spéculait que le candidat du centre, s’il était
qualifié pour le second retour, serait le seul capable de capitaliser les voix des
déçus et de la droite et de la social-démocratie... en appliquant à la candidate
de la “gauche molle” une recette appliquée initialement par Jean Marie Le Pen à
son rival de la droite : “Mieux vaut l’original que la copie”. Mais le vote au
centre reflète quelque chose que les stratèges du marketing électoral, qui se
veulent aujourd’hui les maîtres du “comment de penser la politique”, se sont
employés à effacer, et qui est que le bipartisme n’a jamais existé dans la
tradition politique française, ni hors des urnes ni dans les urnes.

Depuis 1965, quand fut instauré le suffrage universel pour élire le président de
la République, la droite a toujours présenté deux faces. La droite traditionnelle
de type démocrate chrétienne et paternaliste - dont est héritier le centrisme
d’aujourd’hui - faisait face à la droite nationaliste, centralisatrice incarnée par le
général de Gaulle. Les différences sociales, pour ne pas dire la haine de classe
entre les deux courants, était ce qui les distinguait plus encore que ce qui
distinguait un électeur de droite d’un électeur communiste ou socialiste ; il en
allait de même entre un partisan gaulliste d’origine populaire et un électeur de
la droite libérale. Le fait que le gaulliste Jacques Chirac ait ,après avoir été
éliminé au premier tour des élections de 1981, donné des consignes discrètes,
mais efficaces pour favoriser l’élection du socialiste Mitterrand pour empêcher
la réélection de l’aristocrate Valery Giscard d’Estaing est un secret de
Polichinelle.

Ces antagonismes se sont retrouvés plus diffus après cette élection, quand les
principales familles politiques de la droite et le parti socialiste dirigeant ont
embrassé la cause du néo-libéralisme dans leur version globalisée, en laissant
aux secteurs populaires orphelins des politiques sociales attendues, et frustrés
de tout projet émanant de la gauche. Il n’est pas accidentel que le phénomène
de l’extrême droite, qui à cette époque a fait irruption ex abrupto dans le
paysage politique français, ait massivement prospéré historiquement dans des
régions gagnées par la gauche, et en particulier au PS, comme Marseille dans le
sud-est ou dans le nord minier et textile, profondément frappé par les
conséquences du naufrage du secteur industriel national, entamé au début des
années 80.

Le Parti Communiste (PC) a payé cher sa participation au gouvernement
socialiste, en entamant une chute spectaculaire qui l’a porté de plus de 20 pour
cent jusqu’aux années 80, aux 1,3 pour cent qu’il totalise actuellement. Grâce
au maintien d’alliances avec le PS, héritées des temps de sa splendeur passée,
il a maintenu 12 mille postes d’élus répartis dans des municipalités, Conseils
régionaux, au Parlement national et au Sénat. L’espoir de préserver ces
espaces institutionnels a peut-être été ce qui a motivé le PC à rompre avec la
coalition de partis et d’organisations qui, en mai 2005, s’était formée autour du
rejet au traité constitutionnel européen, et qui pendant des mois a essayé de
formuler une proposition de candidature unitaire pour les élections
présidentielles. Toutefois, la dispersion au sein de la « gauche anticapitaliste »
(revendiquée outre le PC par trois partis trotskistes plus l’altermondialiste José
Bové) ne suffit pas pour interpréter les résultats minces de chaque courant.
Bien qu’il entérine la diversité des courants dans le spectre politique français
avec une capacité à converger de manière ponctuelle (comme dans le cas du
referendum de 2005), il confirme aussi que le véritable dirigeant du pays est la
peur qu’inspire l’extrême droite, dans la version originale de Jean Marie Le Pen
ou dans la forme clonée de Sarkozy.

Les réserves de votes utiles pour la gauche presque épuisées, ne demeurent
que les incertitudes du centre droit pour conjurer la peur qui domine dans la
démocratie électorale française. Effrayant, n’est-ce pas ?


 
P.S.

Merci à Comaguer

 
 
Forum lié à cet article

2 commentaires
  • > France : A quoi a servi le « vote utile » ? 27 avril 2007 20:40, par Black31

    "Toutefois, la dispersion au sein de la « gauche anticapitaliste » (revendiquée outre le PC par trois partis trotskistes plus l’altermondialiste José Bové) ne suffit pas pour interpréter les résultats minces de chaque courant."

    C’est faux ... seul LO avec Laguiller et la LCR de Besancenot se revendiquent de l’anticapitalisme
    Le pc et bové c’est seulement l’antilibéralisme avec possibilité de participation avec le PS. Shivardi avec le PT c’est plus une blague qu’autre chose, il ne se considère pas trotskiste encore moins communiste et pas d’extrême gauche, c’est une candidature un peu fourre tout celle là ...

  • > France : A quoi a servi le « vote utile » ? 28 avril 2007 07:39, par Simplet

    Excellente analyse ! Comme quoi, avoir du recul sur les évènements permet de s’extraire d’une certaine étroitesse d’esprit (ça vous chatouille ou ça vous gratouille , c’est ’y anti-truc ou anti-machin ...) et donne la capacité de resituer les évènements dans leur contexte historique.

    Décidément, il se passe des tas de choses intéressantes en Amérique latine !

 
 
Les derniers articles
 
Thèmes