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Comment les mensonges mènent à la guerre.

L’article publié par "Horizons et débats", que nous reproduisons ci-dessous, est absolument passionnant. Il résume de manière simple et concise le livre : « Operation Balkan : Werbung für Krieg und Tod. (Opération Balkans, propagande en faveur de la guerre et de la mort) (1) qui traite d’un thème qui nous concerne tous de près : la désinformation. Il nous aide à mieux comprendre comment la machine de la désinformation se met en place quand il s’agit de conduire les peuples vers la confrontation et justifier les guerres illégales voulues par les grandes puissances. Les mécanismes dénoncés par ce livre- à propos de la guerre des Balkans- se sont É appliqués à toutes les guerres qui ont suivi : l’Afghanistan, l’Irak, et, sont en ce moment à l’œuvre en ce qui concerne l’Iran et le Darfour.(2)
S. Cattori.

Tobias Salander.
Horizons et débats, 10 mars 2007, N°9.

La disponibilité d’informations nuancées, impartiales et objectives est une des conditions fondamentales du bon fonctionnement d’une démocratie portée par des citoyens libres et émancipés. Sans un certain niveau d’information, il est difficile de prendre des décisions favorables à l’intérêt général et à la coexistence pacifique entre les citoyens, les peuples, les groupes ethniques et les Etats.

80% de toutes les informations proviennent d’agences de relations publiques.

Or c’est de moins en moins possible, comme le montrent des enquêtes telles que celle commandée par l’Office fédéral de la communication (cf. Neue Zürcher Zeitung du 2 février 2007), car les journalistes dépendent de plus en plus d’agences de relations publiques soumises à des intérêts particuliers. Au milieu des années 1980 déjà, Barbara Bearns en Allemagne et René Grossenbacher en Suisse ont montré que près d’un tiers de toutes les informations diffusées par les médias n’étaient pas le fruit d’enquêtes de journalistes, mais provenaient d’agences de relations publiques. Et 80% de toutes les informations provenaient d’une seule et unique source : les bureaux de relations publiques futés. Jörg Becker et Mira Beham, dans leur enquête Operation Balkan : Werbung für Krieg und Tod (Opération Balkans, propagande en faveur de la guerre et de la mort) présentée ici, parlent d’une véritable « colonisation des médias par l’industrie des relations publiques ». Ce phénomène apparaît clairement dans le concept d’« embedded journalism » (« journalisme intégré, incorporé ») de la guerre en Irak : « On se trouve dans le même lit, impudemment, au vu de tous. »

Relation de prostitution entre les journalistes et les relations publiques.

Aujourd’hui, le secteur des relations publiques se développe beaucoup plus vite que le journalisme. Au début des années 1990, il y avait aux Etats-Unis à peu près 120 000 journalistes mais déjà 160 000 spécialistes en relations publiques. En 2001, le reporter de télévision Thomas Leif a attiré l’attention sur le fait que les rapports entre journalisme et relations publiques relevaient de la prostitution, que ces dernières favorisent les tendances suivantes dans les informations médiatiques : « augmentation du nombre de sujets insignifiants, détails sans importance, dilution des informations, focalisation sur les personnes, manque de sérieux, occultation délibérée de sujets importants, mises en scène, divertissement permanent. » C’est là une constatation à laquelle tout consommateur de médias ne peut que souscrire.
Jörg Becker, professeur honoraire de sciences politiques à l’université de Magdeburg et professeur associé à l’université d’Innsbruck, et Mira Beham, journaliste et diplomate de l’OSCE, spécialiste viennoise des Balkans, ont le mérite d’avoir montré dans leur enquête minutieuse sur les guerres en ex-Yougoslavie comment les mécanismes énumérés ci-dessus se manifestent pendant les périodes de guerre.

Homogénéisation de l’opinion publique par les manipulations des relations publiques.

Selon les auteurs, les guerres des Balkans des années 1990 ont montré que « des gouvernements en guerre ont pu transformer leur propagande en messages crédibles en les passant à travers le filtre d’agences de relations publiques et leurs nombreuses voies de communication. Il en est résulté une forte homogénéisation de l’opinion publique aux USA et dans les pays occidentaux en général. » Différentes agences de relations publiques ont réussi à diffuser la propagande des Etats non serbes d’ex-Yougoslavie de telle sorte qu’une « lecture pratiquement identique des guerres des Balkans » s’est imposée à l’opinion publique selon laquelle tous les peuples des Balkans étaient pacifiques à l’exception des Serbes, qualifiés d’agressifs. C’est sur cette interprétation que se sont fondés le gouvernement américain, Amnesty International, Human Rights Watch, Freedom House, l’United States Institute of Peace, la Fondation Soros, des intellectuels libéraux et une grande partie des milieux conservateurs, les Nations Unies, les journalistes, ainsi que les gouvernements de Zagreb, de Sarajevo, les dirigeants des Albanais du Kosovo, l’UÇK ».

Une loi unique au monde : la Foreign Agents Registration Act (FARA).

Le point de départ de l’enquête fascinante de Becker/Beham est une loi américaine unique au monde qui oblige les gouvernements étrangers, les organisations et les particuliers à déclarer leurs activités de relations publiques aux Etats-Unis : la Foreign Agents Registration Act (FARA). Cette loi, adoptée en 1938 à titre de protection contre la propagande nazie aux USA et considérablement développée en 1966, exige que toutes les agences de relations publiques américaines signalent au ministère de la Justice pour qui elles font de la propagande, durant combien de temps et quelle est leur rémunération. Ces informations sont accessibles au public, donc aussi aux chercheurs. La loi ne vise cependant pas à empêcher la propagande pour des institutions étrangères aux USA mais elle veut la rendre transparente. Des observateurs critiques américains ont cependant fait remarquer que le gouvernement des Etats-Unis, selon qu’il applique plus ou moins strictement cette loi, a la possibilité de favoriser certains sujets étrangers dans les médias du pays ou d’empêcher qu’ils soient abordés. Les commandes du gouvernement des Etats-Unis et les activités des grandes agences de relations publiques non américaines comme Havas et Euro-RSCG en France, Dentsu au Japon et Saatchi & Saatchi en Angleterre ne sont pas concernées par cette loi.

Donner de soi une image positive et atteindre ses objectifs de guerre.

La consultation des documents par Becker/Beham au ministère américain de la Justice a révélé l’existence 157 contrats de six mois entre des clients d’ex-Yougoslavie et 31 agences de relations publiques différentes ainsi que neuf particuliers pour la période des guerres en ex-Yougoslavie : 1991-2002. Mais les deux auteurs pensent qu’il ne s’agit là que de la partie visible de l’iceberg. Tandis que les adversaires de la Serbie (Croatie, Albanais du Kosovo, Bosnie-Herzégovine et Slovénie) ont dépensé environ 7,5 millions pour leur propagande de guerre, le côté serbe a dépensé moins du quart de cette somme : 1,6 millions. Alors que les adversaires de la Serbie étaient en mesure d’engager des firmes américaines renommées opérant à l’échelle mondiale, les Serbes durent se contenter d’agences plus petites, loin des centres du pouvoir américain. Avec leur propagande, les deux parties visaient deux objectifs : donner de soi une image positive et atteindre leurs objectifs de guerre.

Objectif de relations publiques antiserbes : « Assimilation les Serbes aux nazis ».

D’après Becker/Beham, les agences de relations publiques qui ne travaillaient pas pour des clients serbes, avaient déclaré dans les documents de FARA les objectifs suivants :
- « Reconnaissance de l’indépendance de la Croatie et de la Slovénie par les Etats-Unis,
- Perception de la Slovénie et de la Croatie comme des Etats progressistes de type occidental,
- Présentation des Serbes comme des oppresseurs et des agresseurs,
- Assimilation des Serbes aux nazis,
- Formulation du programme politique des Albanais du Kosovo,
- Présentation des Croates, des Bosniaques musulmans et des Albanais du Kosovo exclusivement comme des victimes innocentes,
- Recrutement d’ONG, de scientifiques, de think tanks pour la réalisation de leurs objectifs,
- Intervention des Etats-Unis dans les Balkans,
- Présentation de la conquête par l’armée croate de la Krajina occupée par les Serbes comme légitime et légale,
- Maintien des sanctions de l’ONU contre la Serbie,
- Décision favorable dans l’arbitrage concernant la ville bosniaque de Breko,
- Plainte pour génocide contre la République fédérale de Yougoslavie devant la Cour internationale de justice de La Haye,
- Résultats favorables des négociations de Rambouillet pour le camp albanais,
- Plainte contre Slobodan Milosevic devant le Tribunal pénal de la Haye,
- Promotion des investissements américains dans les Etats succédant à la Yougoslavie,
- Sécession du Monténégro. »

Objectifs de relations publiques proserbes : « Amélioration générale de la mauvaise image ».

Les agences de relations publiques ayant travaillé pour des clients serbes ont déclaré les objectifs suivants :
- « Amélioration générale de la mauvaise image des Serbes,
- Amélioration de l’image de la République serbe de Bosnie,
- recrutement d’ONG, de scientifiques et de think tanks pour réaliser leurs objectifs,
- Promotion des investissements américains en Serbie,
- Amélioration des relations avec les Etats-Unis après la destitution de Milosevic,
- Levée des sanctions de l’ONU. »

Possibilité de louer des armées privées : exemple du MPRI.

Becker/Beham montrent que le camp non serbe a beaucoup mieux réussi à vendre sa propagande. Dans les grandes agences de relations publiques dont ils ont acheté les services, The Washington Group, Jefferson Waterman International et Ruder Finn, on trouve souvent à l’étage de la direction des anciens fonctionnaires du gouvernement, surtout des anciens membres de la CIA. Inversement, des cadres des relations publiques se retrouvent souvent au service du gouvernement. Ce sont des spécialistes qui, secondés par des représentants de l’industrie de l’armement et du Pentagone, peuvent même livrer par l’intermédiaire d’entreprises militaires privées les mercenaires nécessaires aux guerres provoquées par la propagande. Becker/Beham mentionnent les activités du MPRI (Military Professional Resources Inc. d’Alexandria en Virginie) lors de l’« OpérationTempête » au cours de laquelle la population serbe a été expulsée de la Krajina.

Guerre du Kosovo : 11 000 morts au lieu de 500 000.

Les guerres en ex-Yougoslavie furent sanglantes et beaucoup d’atrocités ont été commises de tous les côtés. Le nombre de morts a été établi exactement par l’ONU. Ainsi, la guerre du Kosovo n’a pas fait 500 000 morts parmi les Albanais du Kosovo, comme l’avait fait croire le ministère américain des Affaires étrangères juste avant l’attaque de l’OTAN, non pas 100 000, comme le ministre de la Défense des Etats-Unis Cohen l’avait déclaré au printemps 1999, non pas 44 000, estimation initiale de l’ONU, pas non plus 22 000, second chiffre de l’ONU, mais 11 000, selon les dernières estimations de l’ONU. Bien sûr, ce sont 11 000 morts de trop, mais les faits sont là. 11 000 morts, dont notamment beaucoup de Serbes, de Sintis et de Romas en plus des Albanais du Kosovo. Et qu’a voulu faire croire à l’opinion publique la propagande de guerre ? Qu’il s’agissait d’empêcher un nouvel Hitler, un nouvel Auschwitz, un nouvel holocauste !

Bluff de Ruder Finn : la transformation miraculeuse de Tudjman.

Ironie du sort, c’est l’agence de relations publiques Ruder Finn qui s’est rendue coupable de banaliser l’Holocauste, parce que son cofondateur David Finn a toujours fait état de son origine juive et justifié ainsi les hautes exigences éthiques de Ruder Finn. Son représentant James Harff s’est vanté dans une interview d’avoir réussi à renverser l’histoire en présentent à l’opinion juive américaine un antisémite déclaré, le président Franjo Tudjman, comme un homme bon et, inversement, de diaboliser les Serbes, alors que ceux-ci, pendant la Seconde Guerre mondiale, comme aucun autre peuple occupé par les nazis, étaient venus en aide à leurs concitoyens juifs. On n’a même pas craint de rééditer le livre antisémite et révisionniste de Tudjman Déroute de la vérité historique sous le titre Horrors of the War dont l’édition destinée au marché américain est amputée des passages controversés.

Ruder Finn utilise Auschwitz contre la Serbie.

James Harff, de Ruder Finn, a déclaré à ce propos, dans le style direct et arrogant propre à de nombreux stratèges en relations publiques : « L’entrée en jeu des organisations juives à côté des Bosniaques fut un extraordinaire coup de poker. Aussitôt nous avons pu, dans l’opinion publique, faire coïncider Serbes et nazis. [...] Aussitôt il y eut un très net changement de langage dans la presse avec l’emploi de termes à très forte valeur affective, tels que purification ethnique, camps de concentration, etc., le tout évoquant l’Allemagne nazie, les chambres à gaz et Auschwitz. La charge émotionnelle était si forte que plus personne ne pouvait aller contre sous peine d’être accusé de révisionnisme. Nous avions tapé en plein dans le mille. »

Même les juifs n’ont pas pu aider la Serbie.

Face à une telle impertinence, le lecteur de l’analyse de Becker/Beham a le souffle coupé. En même temps, il doit se demander dans quelle mesure il a été victime de cette manipulation, s’il est tombé dans le panneau tendu par des spécialistes en relations publiques roués.
Même les représentants de la communauté juive comme le Prix Nobel Elie Wiesel n’ont pas été écoutés : « La persécution des Albanais, aussi terrible qu’elle soit, n’est pas un holocauste », a déclaré Wiesel en 1999 et le Jewish World Review a rappelé qu’en Allemagne nazie, il n’y avait pas eu d’armée secrète juive qui se battait pour un Etat juif en terre allemande, que les juifs n’avaient jamais tué ni policiers ni soldats allemands pour les inciter à répliquer violemment en s’attaquant à la population. Or c’est ce que l’UÇK kosovo-albanaise a fait. De plus, on sait que même pendant les bombardements de l’OTAN dans le nord de la Serbie et aux environs de Belgrade, 200 000 Albanais ont pu vivre en sécurité et confortablement, ce qui n’aurait pas été le cas s’il y avait eu un génocide.

Rendre plus transparents les mandats de relations publiques.

Becker/Beham ont réussi à sensibiliser le lecteur à une pratique courante dans les médias, au fait qu’à un moment donné, comme par hasard, des informations s’accumulent, occupent le terrain et canalisent l’opinion dans une direction précise.
Il serait souhaitable que d’autres Etats adoptent une loi comme la FARA. Pourquoi les citoyens n’exigeraient-ils pas dans tous les pays que leur gouvernement soit tenu de déclarer ses mandats de relations publiques ? Surtout là où l’on utilise l’argent des contribuables pour désinformer les citoyens au lieu de les informer ? On souhaiterait que les recherches de Becker/Beham soient largement connues et suscitent un vaste débat dans la population comme ce fut le cas en Suisse avec l’initiative « Souveraineté du peuple sans propagande gouvernementale ».


 
P.S.

1) Becker, Jörg/ Beham Mira, Operation Balkan : Werbung für Krieg und Tod. Baden-Baden 2006. ISBN 3-8329-1900-7.

2) Lire aussi « Diffamation sur commande » http://www.horizons-et-debats.ch/0709/20070310_05.htm

 
 
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