Je n’ai rien vu au Venezuela

Dimanche 1 juillet 2007
par Seb

En janvier 1990, quelques semaines après son retour de Roumanie, Colette Braeckman publiait dans le journal Le Soir un article intitulé "Je n’ai rien vu à Timisoara", constatant le mensonge médiatique qui avait entouré la supposée découverte de charniers dans la ville du même nom. On avait retrouvé des centaines de corps dans les fosses communes, des jeunes gens vidés de leur sang. "Dracula était communiste" avait même titré, le 28 décembre 1989, le journal français L’événement du Jeudi [1]. Il s’avérera plus tard que tout n’était que montages et mensonges. Et pourtant tout le monde y avait cru, la télévision avait même montré des images, c’est dire si c’était vrai !

La journaliste du Soir écrivait alors [2] : "J’y étais et je n’ai rien vu : honte sur moi. Car par contre en arrivant à Bucarest le lendemain, et plus encore en rentrant en Belgique, tout le monde en savait plus que moi sur le sujet. Nul n’ignorait rien de ces corps affreusement torturés, de ces centaines de corps alignés, de ces hôpitaux envahis, la télévision avait tout montré, tout expliqué. Et si c’était passé à la télévision, c’était vrai. Cela devenait vrai. Alors moi, qui n’avais rien vu à Timisoara, j’ai préféré me taire..."

Un Dracula tropical ?

En voyant la façon dont la presse européenne traite l’information sur ce qui se passe actuellement au Venezuela, je ne peux m’empêcher de repenser à cet article de Colette Braeckman, véritable cas d’école du journalisme contemporain. Parce qu’aujourd’hui et depuis bientôt dix mois, moi non plus je ne vois rien au Venezuela. Évidemment personne ne parle de charniers ni de corps mutilés. Cependant on essaie sans cesse de nous créer l’image d’un Chávez "dracula-communiste".

Les prétextes pour attaquer la révolution bolivarienne sont légions. Ce fut d’abord la loi dite "habilitante", approuvée en janvier dernier par l’assemblée nationale. Cette loi donne au président de la République la possibilité d’émettre des décrets ayant force et valeur de loi dans 11 domaines spécifiques (transformation des institutions, participation populaire, sciences et technologies, économique et social, énergétique, etc.) et ce durant 18 mois.

Vint ensuite le projet de réforme constitutionnelle et la pseudo présidence à vie du Comandante. Alors que l’idée évoquée est simplement qu’un président puisse se représenter aux élections autant de fois qu’il le souhaite, comme c’est le cas en France.

Plus récemment, on a entendu parler du Venezuela pour la "fermeture" d’une chaîne de télévision. Il ne s’agissait en fait que d’une décision légale pour un Etat de ne pas renouveler une concession. Pour l’envoyé spécial du Monde à Caracas, le président du Venezuela est "le lieutenant-colonel putschiste" ( [3]. Et selon le quotidien catalan La Vanguardia, "la fermeture de la chaîne de télévision privée accentue le caractère totalitaire du gouvernement de Hugo Chávez".

Pourtant, lorsque l’on se promène dans les quartiers, on a du mal à percevoir l’autoritarisme dont nous parlent les médias. "Le président sait très bien qu’il ne peut pas faire ce qu’il veut. De la même manière que le peuple l’a amené au pouvoir, le peuple peut l’en révoquer", me commentait une vendeuse ambulante au lendemain des élections, en décembre dernier.

Et elle n’est pas la seule à tenir ces propos, l’article 74 de la Constitution approuvée par référendum en 1999 va dans le même sens : "Seront soumises à référendum, pour être abrogées total ou partiellement, les lois dont l’abrogation serait sollicitée à l’initiative d’un nombre non inférieur à 10% des électeurs (...) ou par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres. Pourront également être soumis à référendum abrogatoire les décrets ayant force de loi que dicte le Président ou la Présidente de la République en vertu de l’attribution prescrite dans l’alinéa 8 de l’article 236 de cette Constitution (ndlr : l’alinéa 8 de l’article 236 fait référence à la loi "habilitante"), si cela est sollicité par un nombre non inférieur à 5% des électeurs (...)" [4]. Drôle d’autocratie que celle qui soumet ses lois à référendum à la demande de moins de 5% de ses électeurs.

Les miradors de Juan

Lorsqu’on demande à Juan Contreras ce qui a changé pour lui depuis l’arrivée au pouvoir de Hugo Chávez, il n’hésite pas un instant avant de répondre : "Avant Chávez, ma maison avait été fouillée 49 fois par la police. Ces huit dernières années, on ne m’a plus ennuyé une seule fois." Juan est actif dans les luttes sociales depuis son plus jeune âge. En décembre dernier son association, la Coordinadora Simon Bolivar, fêtait son treizième anniversaire. Depuis 2005, elle dispose enfin d’un siège : un ancien commissariat de police occupé par les habitants du quartier et transformé en centre culturel. "Pour nous il s’agissait d’une question de principe. Occuper ce commissariat qui, depuis 1975, avait été le centre de torture et de répression contre les mouvements contestataires du quartier, c’est tout un symbole." Les miradors bétonnés qui surplombent l’urbanisation du 23 de Enero ornent toujours le bâtiment, comme pour rappeler le temps où la répression était bien réelle.

Mais les médias occidentaux ne font que rarement référence à cette époque pourtant pas si lointaine. En février 1989, à peine deux semaines après la prise de possession du social-démocrate Carlos Andrés Pérez, c’est l’explosion sociale. L’application du paquet de réformes néolibérales imposées par le FMI donne le coup de grâce à la population. Le mécontentement éclate dans les rues de la capitale, c’est ce qu’on a appelé le Caracazo. Pour contenir les manifestations et les pillages, le président Pérez envoie l’armée qui tire sur la foule. Les médias parleront de 300 morts, la répression dans les jours suivants fera monter le bilan à près de 3000. A ce moment-là personne ne parlait de totalitarisme ni de "régime à dérive autoritaire".

Mais finalement qu’est-ce qui dérange chez Hugo Chávez ? Est-ce vraiment son "autoritarisme", son "populisme", comme on aime souvent le qualifier ? Ou est-ce simplement le fait que les réserves du cinquième producteur mondial de pétrole (qui est également le troisième fournisseur des Etats-Unis) profitent aujourd’hui non plus (autant) à nos multinationales européennes et américaines mais bien aux couches les plus démunies de la population ? Ou serait-ce encore que ce pays, grand comme 26 fois la Belgique, est en train de donner le mauvais exemple en démontrant qu’une alternative au sacro-saint modèle néolibéral est possible ?

Car au-delà de la figure de Chávez, c’est un peu le réveil latino-américain tout entier qui est critiqué par nos médias. Evo Morales est lui aussi devenu un "dangereux extrémiste" depuis qu’il a décrété la nationalisation des ressources naturelles de la Bolivie. "L’Amérique latine ne vit pas une époque de changements mais un changement d’époque" répète sans cesse Rafael Correa, élu président de l’Equateur il y a quelques mois et immédiatement critiqué par la presse pour son rapprochement avec le Venezuela.

La question qu’on peut se poser est de savoir si l’Europe (ses politiciens, ses journalistes... et ses citoyens) est prête à ouvrir les yeux sur ce changement. Est-elle aussi tolérante qu’elle le prétend et acceptera-t-elle qu’un continent base son développement sur un modèle distinct ? Arrêtera-t-elle un jour de faire l’amalgame entre libéralisme économique et libertés individuelles [5] Le président de la chaîne latino-américaine TeleSur, Aram Aharonian, écrivait récemment : "Arrêtez de nous répéter que les Latino-américains ont une crise d’identité. En fait, on dirait que ce sont les Européens qui ont une crise d’identité : pour nous, il est de plus en plus difficile de ne pas les confondre avec les Etasuniens." [6]

Finalement, le titre de cet article est peut-être mal choisi, car on peut voir et entendre tellement de choses au Venezuela. Entre avancées et déviations, la complexité de la situation mérite bien plus que de simples clichés. Malheureusement ce qui nous parvient n’est qu’une infime partie de la réalité. Et nous savons tous qu’une réalité incomplète est une réalité tronquée. Il serait temps que nos médias arrêtent de se cacher derrière une pseudo objectivité et qu’ils fassent preuve d’un peu plus d’honnêteté intellectuelle... Ou alors qu’ils assument clairement leurs orientations politiques.


Notes

[1] Serge Halimi, "Les vautours de Timisoara", Acrimed,

[2] Colette Braeckman, "Je n’ai rien vu à Timisoara", Le Soir, 27 et 28 janvier 1990.

[3] Paulo A. Paranagua, "Miguel Angel Rodríguez, une voix de trop pour Hugo Chávez", Le Monde.fr, 25 mai 2007 .

[4] Article n°74 de la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela.

[5] Lire aussi Raoul Marc Jennar, "Le libéralisme, ennemi des libertés", [Le Journal du Mardi, 30 janvier 2007, http://www.urfig.org/chronique_mens...] ?

[6] Aram Aharonian, "No : no compramos más espejitos", Question, n°50, janvier 2007.


 
P.S.

Source : La voix du Sud

 
 
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1 commentaire
  • > Je n’ai rien vu au Venezuela 8 juillet 2007 00:25, par Legrand

    Merci pour votre article. Marié à une Vénézuélienne, je vis en France, mais je suis en ce moment au Vénézuela oú je vis avec ma belle famille dans un quartier populaire de Carupano. Vous pouvez lire mes notes de carnet de voyage sur le site de bellaciao.fr.
    Je partage ce que vous dites dans votre article.Nos médias n’ont pas le sens de la mesure et prétendent à une certaine neutralité alors quìls sont foncièrement engagés contre la révolution bolivarienne. Ils n’ont aucun sens de la pensée dialectique etune piètre réflexion sur ce quést un processus révolutionnaire : les idéologues de la bourgeoisie hélas ne pensent le plus souvent que dans le cadre de schémas préétablis et font rarement preuve de créativité intellectuelle face à des phénomènes qui les dépassent.

    Jean-Paul LEGRAND

    Voir en ligne : ``a propos du Vénézula