L’artiste CENDRE

Mes pensées dérivaient, je réfléchissais à la crémation. Le corps brûlé à ciel ouvert ou enterré. Mais cette idée de fugacité terrestre me convenait plus qu’une enveloppe charnelle en état de décomposition, bouffée par des lombrics, titillée par des arachnides et autres monstres à pattes habiles, ensevelie définitivement sous une terre qui asphyxie. A la putréfaction indocile, je préférais de loin, le feu, les flammes, la chaleur et les volutes poussiéreuses.

J’en étais là dans mes divagations, lorsque je reçus via ma messagerie, un signe d’une certaine Cendre, m’indiquant avoir relayé une de mes nouvelles sur son blog.

Ce télescopage facétieux ne pouvait que m’intriguer.

Je me mis à surfer sur son espace virtuel et j’eus le plaisir de découvrir non seulement une jeune femme à forte personnalité mais une véritable artiste aux coups de pinceau violents, percutants et insoumis.

Les fluides et les démarches instinctives ne répondent jamais aux critères du hasard, mais aux attractions irraisonnées d’un monde que l’on devine commun, même si les attaches artistiques empruntent des voies parallèles.

Voici donc Cendre en son antre, amazone lumineuse sautant sans filet et sans tabou, bouleversant les codes au-delà du Bien et du Mal.

Franca Maï

Interview

- F.M : J’aimerais que vous me racontiez votre première révolte ?

- Cendre : Ma première vraie révolte fut comme un électrochoc... C’est l’ouverture sur un monde souterrain. L’infernal enfermement. La découverte d’un monde où règnent les voleurs de vie. Là où l’on purge l’âme, où l’on vide de la mémoire, où l’on tue, où l’on drogue dans le silence le plus total. Je veux parler de certains hôpitaux psychiatriques. Profond dégoût. Révoltée par ces traitements attribués encore de nos jours en France, où l’information devrait circuler en toute transparence, attribués à des personnes sensibles, "différentes", internées contre leur volonté. Condamnées à survivre sans la moindre possibilité de révolte, justement, à subir des expériences non justifiées pour la plupart du temps. Des êtres réduits à collaborer avec le personnel et à se laisser dominer pour finalement se voir devenir irrémédiablement de tristes et vides cobayes. Ils sont considérés comme étant les déchets d’une société qui ferme définitivement les yeux. Là, est ma révolte la plus douloureuse.

- F.M : Un souvenir d’enfance ?

- Cendre : Les cadavres crochetés aux plafonds de la chambre froide de mon grand père. Je suis et je resterai toute ma vie une petite fille de boucher.

- F.M : Parlez-moi un peu de votre parcours

- Cendre : J’ai appris à neuf ans à dessiner seule, le besoin s’imposait à moi : je décortiquais des yeux, le contour de chaque objet de façon obsessionnelle. Je mangeais les nuages et les fentes sur les murs. Il était temps de mettre tout ça sur papier.

Lors de mes lectures, j’ai découvert le mouvement surréaliste et Dada. Je restais des journées entières plongée dans mes livres. Ma fuite, mon retrait aux yeux des autres était pour moi une délicieuse rencontre avec la vie. Totalement fascinée par le groupe Breton, Apollinaire, Eluard, De Chirico, Artaud, Ernst, Bellmer, Malraux, Ray, Picasso, j’ai décidé de prendre le chemin des Arts.

J’ai donc très vite quitté l’école classique pour entrer dans une école publique orientée dans les Arts graphiques.

Ayant réussi mon concours d’entrée, j’ai pu jouir d’une éducation comme je l’entendais, avec des profs passionnés.

En quittant le monde éducatif, j’ai travaillé dans la publicité comme maquettiste et illustratrice. J’ai réalisé une affiche pour annoncer un spectacle théâtral en 1990 au Centre Georges Pompidou. Les missions se faisant de plus en plus rares, j’ai lentement quitté cette branche pour "gagner ma vie" autrement.

A la suite d’un deuil douloureux à entreprendre - la mort de mon grand-père - je me suis retrouvée livrée à moi-même.

Je me suis alors renfermée dans un monde profond et personnel m’aidant à exorciser mes peurs et mes ressentis. J’ai beaucoup peint, jour et nuit, dans ma chambre Montmartroise.

J’ai exposé la première fois à l’âge de dix-neuf ans.

Exposition collective avec Nicolas Fretel, à Paris.

A la suite de quoi, j’ai continué une à trois fois par an, dans de nombreuses galeries et autres lieux, à Paris, à Rodez et en Espagne.

J’ai illustré des nouvelles et des poèmes de Nicolas Fretel.

En parallèle, je posais pour les peintres, sculpteurs, photographes amateurs et professionnels.

J’ai également été danseuse dans un cabaret parisien nommé Lili la tigresse.

Beaucoup de rencontres, dont une particulièrement importante : le peintre-sculpteur Luc Simon, qui fut l’ancien amant de la chanteuse Barbara. De loin la moins superficielle !

A vingt- trois ans je quitte la capitale pour m’installer dans l’Aveyron, entre Rodez et Millau. J’ai exposé avec le sculpteur Bernard Marnet. J’ai rencontré la nature. Elle m’a révélée énormément...

De retour à Paris, à vingt-cinq ans, je me suis tournée vers l’enfance, avec à mon actif une centaine de petits tableaux pour décorer les chambres des très jeunes enfants. Ils représentaient des animaux farfelus et colorés. Ils ont été vendus dans de nombreuses boutiques parisiennes et aux particuliers. J’ai actuellement deux livres pour enfants en cours...

Depuis mon retour à Paris, je continue à peindre et j’ai exposé deux fois. Mais en ce moment, je ne souhaite plus exposer sur les murs des galeries. Je projette autre chose...alors, en attendant je propose ma galerie virtuelle sur Cendre.over-blog, avec en complément, des petits textes dits "automatiques" qui appuient mes peintures.

L’écriture prend une place de plus en plus importante et me fait du bien. C’est une autre forme d’expression.

- F.M : Léo Ferré a-t-il été important pour vous ?

- Cendre : Il est important que les anarchistes s’expriment de façon non violente et avec poésie pour le l’on puisse les entendre. Ferré l’a fait. C’était un grand homme. L’anarchie ne veut pas dire chaos. Le chaos serait que "les Ferré" d’aujourd’hui restent sans voix... Pareil pour les surréalistes, qui sont pour moi des anarchistes en quelque sorte...

- F.M : Vos racines musicales ?

- Cendre : Ennio Morricone, Jacques Brel, Boris Vian, Serge Gainsbourg, Bernard Lavilliers, Pink Floyd, The Stooges, James Brown, Otis Redding, PIL, Sex Pistols, Nina Hagen, Bauhaus, Siouxie & the Banshees, etc.

- F.M : Que pensez-vous de la tolérance zéro ?

- Cendre : Je pense que l’erreur est humaine. Et que ceux qui prônent pour l’intolérance absolue veulent faire de nous des machines à code barre...

- F.M : Quel serait pour vous le monde idéal ?

- Cendre : Un monde dans lequel l’homme n’aurait plus à domestiquer l’animal. La nature lui donnant suffisamment d’armes pour affronter la vie sauvage. Il pourrait par conséquent voler, connaître les sciences de la nature et nager dans les eaux profondes. L’homme est l’animal le plus démuni de tous les animaux, excepté -à ce qu’il paraît- qu’il possède un cerveau très développé.

- Alors, un homme qui s’évade dans un monde parallèle ou imaginaire, est-il un fou, un illuminé ou un sage ?

Mais l’homme dit civilisé ne fait que développer un instinct de survie via l’esprit calculateur dans un but précis : l’argent, le sexe, le pouvoir.

- F.M : Auriez-vous aimé naître ailleurs ?

- Cendre : J’aurais aimé naître dans un autre siècle.

- F.M : La couleur qui vous attire ?

- Cendre : Deux et complémentaires :

le rouge et le vert.

- F.M : Racontez-moi un rêve qui vous a marquée à jamais ?

- Cendre : Un rêve que j’ai fait bien une dizaine de fois dans un laps de temps assez court. Un sentiment de malaise profond à chaque réveil, puis accoutumance, jusqu’à m’en vouloir de m’éveiller juste avant...la fin ?

Voici ce rêve étrange et répétitif : Je suis allongée sur une planche de fer. Une lame tranchante, métallique, se balance au-dessus de mon corps. Figée, paralysée, attachée, la lame circulaire est sifflante à mes pieds. Elle remonte lentement pour me découper en tranches jusqu’à la tête. L’outil s’arrête à la hauteur de mon cou. Je me réveille.

- F.M : La peinture de votre enfance ?

- Cendre : Une peinture de Salvador Dali intitulée "One second before awakening from a dream caused by the flight of a bee around e pomegramate".

Elle représente une femme à la peau laiteuse allongée sur une banquise de glace. Elle semble être apaisée, rêve à une figue de barbarie d’où sort un poisson et deux tigres menaçants. Quand je l’ai vue "en vrai", j’ai été stupéfaite par sa toute petite taille.
- Comment Dali a-t’il pu y mettre autant de symboles, de grâce et de force dans un carré si petit ?

- F.M : La peinture talisman ?

- Cendre : Je pense à l’univers de Marx Ernst...

- F.M : La peinture que vous aimeriez peindre ?

- Cendre : Ma peinture finale, fatale. Celle qui aurait tout montré, tout craché, tout révélé. En réalité, je ne fais que repeindre une seule et unique peinture, avec des variantes. Une peinture infinie à jamais.

- F.M : Présentez-moi votre peinture ?

- Cendre : Ma peinture se jette sur n’importe quel support. J’ai une préférence pour le bois, qui est une matière vivante. j’aime y peindre sur les imperfections, les nervures. J’emploie l’acrylique pour la vitesse du séchage et de la vivacité des couleurs.

Le sang et la salive.

Ma peinture s’impose à moi comme une forme d’expression vitale tel un exorcisme. Je fonctionne dans la spontanéité, avec une envie prenante, au bord de la folie, et sans savoir ce que cela va donner. Ma peinture est très personnelle et s’inspire peu ou pas des autres peintres. Je n’ai pas souhaité le chemin des Beaux-Arts pour rester "vierge" de tout courant et influence. Il y a beaucoup de souffrance dans ma peinture.

Elle peut me provoquer de la rage, comme elle peut m’apaiser.

Je n’aime pas beaucoup ma peinture, mais elle a le mérite d’exister.

Elle est le reflet de mes démons qui parfois me rendent visite.

Je cherche à en savoir plus sur un monde parallèle qui n’est pas à exclure...

- F.M : A quoi tient le fil qui vous relie au subconscient ?

- Cendre : La mémoire est le fil conducteur. Le pinceau que je tiens dans la main peut être parfois le fil qui me relie à ma vie parallèle, mes fantasmes, mes rêves, mes racines, mes démons, ma vérité. Combien de fois mon subconscient m’a fait un bras de fer, combien de fois j’ai senti qu’il peignait à ma place, combien de fois je me suis sentie poussée vers un endroit ou une personne sans savoir pourquoi !

Peut-être bien que c’est ça la seule chose qui importe dans la vie. ça que la société arrive à étouffer, à taire et à noyer dans une multitude de doutes, à un rythme toujours plus rapide pour que l’on ait le moins de temps possible pour prendre le temps de vivre. La société tourne bien ainsi ! Il ne faudrait surtout pas développer cette "non matière", car l’homme reprendrait conscience de ce en quoi il est constitué. De liberté.

- F.M : Votre rapport Film & peinture ?

- Cendre : Le cinéma peut m’aider à traduire l’inexplicable de façon cartésienne en me proposant des images, à m’évader. Certains films m’apportent des clefs sur une vision, une sensation. Le traitement des images de certaines scènes, l’ambiance régnante, la musique aussi, m’ont souvent inspirée pour mes peintures. Un état, des couleurs, des sons, des voix, une histoire, une musique, un siècle ... Un film c’est très intime.

Il me permet de me projeter là où il est parfois impossible d’aller. Il met en image un monde fantasmagorique. J’aime tout particulièrement les films historiques et fantastiques à la fois.

- F.M : Aimez-vous Peter Greenaway ? Pourquoi ?

- Cendre : Est-ce nécessaire Franca de développer sur un réalisateur ? Et si je devais le faire, je citerais plus volontiers Roman Polanski, et ce, pour l’ensemble de son oeuvre.

- F.M : Vos rencontres littéraires ?

- Cendre : Les plus marquantes pour moi ont été : La petite ogresse de Jean Rollin, Mygale de Thierry Jonquet et Lune de Fiel de Pascal Bruckner. Sinon, je rencontre beaucoup d’auteurs peu ou pas connus sur les pages du monde virtuel. Il y a des contemporains qui valent vraiment la peine qu’on referme les récits des Artaud, Bataille et autres morts !

- F.M : Comment appréhendez-vous la mort ?

- Cendre : Dans la mort, il y a le mot "voyage" qui revient sans cesse. Le voyage que l’on va tous faire au moins une fois, et les voyages que l’on aura fait, ou pas, durant sa vie...

Je n’appréhende pas la mort, je redoute les circonstances et ceux que je vais quitter.

Je ne voudrais pas que l’on me "vole" ma mort. Et si je pouvais programmer ma mort, je le ferais. Avec une mise en scène, un rituel qui ne puerait pas l’eau de javel...

- Découvrir l’univers et les peintures de CENDRE

source : e-torpedo.net


 
 
 
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