Europe, la grande illusion.

Au XIX siècle, pour s’enrichir le monde capitaliste avait lancé la vague des colonisation. Aujourd’hui les mêmes mettent la main sur les ressources financières des Etats au seul profit du privé. On opère donc des coupes sombres dans des secteurs vitaux. Ainsi les riches veulent devenir plus riches encore et leurs armes sont, entre-autres, des organanisations telles l’OMC, le FMI, l’ALENA, l’Association des Nations du Sud-Est Asiatique (ASEAN) et l’Union Européenne (UE)... En France, alors que la population est très réservée sur les bienfaits de l’UE, des "politiques" classés à gauche n’ont de cesse de souffler sur la flamme vacillante d’une idée auprès des françaises et des français.

L’idéologisation européiste a encore frappée !

Il y a un texte qui circule en ce moment. Un projet alternatif de constitution européenne proposé par des responsables de partis et d’associations, des élus. Il me semble que c’est le pire qu’on pouvait faire après la proposition du traité simplifié de Sarkosy : ne pas exiger tout de suite la dénonciation des autres traités, dont celui de Nice (sur lequel se base très largement le projet d’une constitution), ne pas évoquer l’abrogation du pacte dit de stabilité, sinon que par son remplacement par un pacte de progrès mutuel (lequel ? quel contenu ?) et vouloir faire croire qu’il peut y avoir « Une autre Europe. »

Ce que veut l’oligarchie, c’est avant tout « une Europe », un Etat impérialiste, fut-il « réformiste », une arme terrible contre les acquis sociaux et les services publics, une recherche de profits tous azimuts [1].

Une pétition (que l’on peut trouver sur le site du PCF est lancée proposant « Ce qui doit changer dans le futur traité européen », c’est-à-dire par la même occasion ce qui doit rester.

Réclamer le réorientation de la mission de la Banque Centrale Européenne (BCE) implique donc son maintient. Mais qui prendra en définitive les décisions si ce n’est la Directoire qui est composé du Président (actuellement Jean Claude Trichet) et du vice président ainsi que de quatre autres membres nommés par accord entre Etats membres au niveau des chefs d’Etats ou de gouvernements, c’est-à-dire, si l’on considère le rapport de force dominant dans l’Union européenne, des partisans de la concurrence libre et non faussée.

Au nom de la lutte contre l’inflation, la BCE agit de concert avec la Réserve fédérale des USA. Par exemple, la Banque centrale européenne a annoncé le jeudi 9 août avoir accordé un prêt de 94,8 milliards d’euros sous la forme de fonds d’urgence aux banques européennes, conséquence de la crise du subprime aux Etats-Unis. Au total en Europe, c’est près de 250 milliards d’euros qui auraient été injecté par les banques pour pallier les conséquences de la bulle financière immobilière aux Etats-Unis. La BCE pourrait réclamer pour cette entrée automnale une hausse des taux d’intérêts en Europe. Ce qui en langage concret signifierait une augmentation des impôts pour les contribuables, notamment ceux des 13 Etats qui ont adopté la monnaie unique et font donc partie de la zone euro, et Eric Woerth pour la France, ministre du budget et des comptes publics, pour renflouer les poches des spéculateurs, sonne déjà la charge contre la sécurité sociale, les retraites et les services publics.

Oui, mais, pourraient me rétorquer les partisans d’ « Une autre Europe », nous proposons que ce soient les élus du parlement européen (donc des élus des peuples) qui décident du fonctionnement de l’Union Européenne.

Alors faisons le compte, sur 785 députés que compte le parlement européen, 227 députés appartiennent au Groupe du Parti populaire européens et des démocrates européens / PPE-DE (droite), le Groupe Alliance des démocrates libéraux / ADLE compte 106 députés (droite), le Groupe Socialiste compte 200 sièges (on sait que ces derniers ne trouvent rien à redire des décisions prises par les diverses commissions siégeant à Bruxelles), d’autres groupes plutôt euro-sceptiques sont divisés quant aux décisions à prendre. Enfin la Gauche unitaire européenne / GUE dont Francis Wurtz est le président avec la Gauche verte nordique / NGL totalisent à elles deux 42 députés. Dans ces conditions, avec une large majorité acquise aux thèses de Milton Friedman et aux lois dites de marché, soit par idéologie, soit par intérêt, soit les deux ensemble (ça ne s’oppose pas) qui pourrait croire que si le parlement décidait des grandes décisions la concurrence libre et non faussée ne s’appliquerait pas ?

Autour du parlement européen, on retrouve toutes les ambiguïtés contenues dans les idéaux réformistes et alter mondialistes, jusque dans la confrontation parfois rugueuse avec la réalité concrète, c’est-à-dire avec l’état du rapport des forces dans le parlement lui-même. Ainsi, ils proposent un large programme de réformes sans moyen de réalisation.

Ce parlement européen justement, combien coûte t’il aux contribuables européens ? Sans verser dans un anti-parlementarisme primaire, on peut se poser légitimement la question. Ce dont on est certain c’est qu’il coûte cher mais qu’il rapporte aussi. Il rapporte aux élus et il rapporte aux partis européens qui sont financés par le budget général de l’union européenne ce qui permet à tout un tas de gens « d’exister » dans un cadre relativement opaque et éloigné de tout contrôle citoyen. On peut ainsi subodorer que les tenants d’une constitution ou d’une autre Europe sont surtout intéressés par l’apport financier, ce qui serait une motivation inavouable ?

Ne prenons pas des vessies pour des lanternes, avec cette autre Europe, il s’agit de légitimer le processus en cours.

L’Union européenne, c’est une « usine à gaz », elle a été conçue pour empêcher les peuples du droit de disposer d’eux-mêmes. L’Union européenne impose ses directives aux gouvernements nationaux. Soyons clairs, en revendiquer le cadre, c’est s’inscrire contre les peuples.

Loin de moi l’idée de vouloir jeter l’opprobre sur celles et ceux qui ont pris l’initiative de proposer « Une autre Europe ». Par exemple des députés européens comme Marie Noèlle Lienemann, Roselyne Vachetta ou Francis Wurtz sont des élus respectables mais dès lors que l’action du gouvernement et du parlement français se réduit surtout à traduire en lois les directives européennes, il est tentant de chercher une solution pour se sortir du piège capitaliste dans l’institution européenne en essayant de la détourner de son projet initial. Néanmoins, appeler l’Europe à la rescousse me semble que c’est un peu comme si on appelait un pyromane pour se débarrasser du feu.

Je constate que depuis 50 ans la bataille des idées a fait rage et que pour l’instant les tenants d’un capitalisme pur et dur l’ont emporté. Et, la capitulation idéologique du camp progressiste se fait sentir.

Pour étayer cette situation, prenons deux exemples simples.

1) La question de la nécessité de mettre fin à la propriété des grands moyens de production et d’échange n’est plus abordée par les partis institutionnels de gauche. C’est bien évidemment le fait d’être propriétaire des banques et des grands moyens de production qui constitue la source du pouvoir capitaliste, et l’absence de mesures susceptibles d’y mettre fin réduit le programme à une tentative de résoudre les problèmes créés par le système capitaliste dans le cadre même de ce système.

2) L’idée socialiste a bien sûr été victime du pouvoir enlevé aux soviets et de la bourgeoisie d’Etat qui s’était créée en URSS avec le résultat que l’on connaît, à laquelle il faut ajouter le caricatural socialisme chinois aujourd’hui passé avec armes et bagages chez l’ennemi de classe. Néanmoins, le socialisme comme société envisageable n’est pratiquement plus discuté et montre à quel point le « lavage démocratique » des cerveaux a bien opéré.

Les mots et expressions ne sont pas neutres, ils véhiculent des idées et les idées sont sources d’actions. En Amérique du sud : en Bolivie, à Cuba, au Venezuela, dans l’arrière cour des Etats-Unis, dans une situation autrement plus difficile qu’en France, des responsables, des chefs d’Etats n’hésitent pas à parler de nationalisations, de pouvoir au peuple, de socialisme. Comme quoi, le vocabulaire de l’ultra marchandisation n’est pas une fatalité et que les idées de changements peuvent prendre le pas sur celles de la réforme.

Le capital veut imposer une échelle supranationale de l’exercice du pouvoir, c’est son droit et c’est la lutte des classes. Il y a mis les moyens. Par exemple, en 1973, sous l’impulsion de Zbigniew Brzezinski la création de la Trilatérale (créée par David Rockefeller) a consolidé des connivences transversales entre de grands patrons venus des Etats-Unis et du Japon avec des socialistes, français notamment, comme Laurent Fabius, Lionel Jospin, Pascal Lamy et Dominique Strauss-Kahn (aujourd’hui candidat au poste de Président du FMI) [2]. Syndrome du mur de Berlin aidant, des progressistes se sont affolés « Au secours, la terre m’abandonne ! » et s’en sont allés vers le moins pire. Et de pire en pire, en arrivent à confondre la mondialisation avec l’internationalisme qui seul exprime la communauté d’intérêts et des conditions des travailleurs de tous les pays, pas seulement européens.

C’est certains, des personnes qui se disaient, et qui pour certaines encore, révolutionnaires ont intériorisée l’idée européenne qui fait fi du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes. Pour celle-ci, l’Union européenne représente le pilier de tout avenir et dans ce cadre, il s’agirait d’avancer des idées généreuses qui feront leur chemin tôt ou tard. C’est-à-dire, une forme de politiquement correct de gauche. Au fond, en accompagnant avec une navigation idéologique à vue, il suffirait d’attendre un éventuel changement du rapport des forces politiques dans l’U.E. En attendant, l’européisme militant, même pénétré de l’intemporalité de son idéal, ne paie pas la note de la crémière, ni du reste le loyer, ni ne trouve des emplois à celles et ceux qui n’en ont pas, ni n’assure l’égalité d’accès aux savoirs ou au soins pour les malades, ni n’améliore l’équilibre entre les activités humaines et la préservation de la nature.

L’idée équivoque d’une autre Europe est condamnable car elle ne peut que semer des illusions envers celles et ceux qui s’organisent pour lutter et qui cherchent à sortir de l’enfermement idéologique imposé par les forces capitalistes et qui buttent sur l’impossibilité d’imposer (pour l’instant) une autre politique.

Alors qu’un vote de classe s’est exprimé en disant NON au projet de constitution européenne le 29 mai 2005 (des sondages ont montré que le NON l’a largement emporté dans les couches sociales les plus exposées), alors qu’un sondage (réalisé les 28 et 29 octobre 2005 pour le journal Libération) a indiqué que 61 % des françaises et français ne faisaient pas confiance au capitalisme (Est-ce parce qu’il employait le mot « capitalisme » que ce sondage est passé aux oubliettes ?), pourquoi ne pas exiger : pas de nouveau traité européen, à fortiori de constitution européenne, NON à toutes constitutions !

Une rupture avec l’Union européenne et sa banque centrale, au lieu de nous isoler, serait au contraire un formidable appel d’air frais pour les autres peuples d’Europe et au-delà à demander des politiques de coopération en termes d’intérêts mutuels et d’égalité, plutôt que de concurrence.

En définitive, la question d’ « Une autre Europe », me semble-t-il, nous ramène au passé lorsqu’il s’agissait de se définir entre la réforme de l’esclavage et son abolition. Qui peut prétendre aujourd’hui que c’était la première solution qui était la bonne ?

Serge Portejoie


Notes

[1] Dans « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme », Lénine signalait déjà en 1916 cette tendance opportuniste qu’il nommait « social impérialiste ».

[2] Concernant la Trilatérale et le recul des idées progressistes, on peut consulter notamment l’excellent livre de Serge Halimi, « Le grand bond en arrière », Fayard, 2004. Signalons encore sur la Trilatérale et le groupe Bilderberg, « Rencontres au sommet - Quand les hommes de pouvoir se réunissent » de Michael Gama aux Editions de l’altiplano, 2007.


 
 
 
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