Conversations avec le Maître - Rentrée 2007

Preuve supplémentaire que tout peut arriver : derechef un livre intelligent et bien écrit, donc amusant à lire et qui donne l’impression d’en savoir plus sur la vie une fois terminé. Comme quoi, après l’incroyable Elégance du hérisson, voici un nouvel opus du bien écrire.

Clin d’œil au monde que ce postulat de départ qui voit notre héroïne soudainement dérangée par un appel téléphonique, un soir d’hiver : un inconnu lui demande de bien vouloir apporter sa pierre au travail de mémoire qu’il entreprend au sujet du Maître. Elle se plonge alors dans ses souvenirs pour recouvrer les mots justes échangés lors de ces conversations qu’elle avait avec ce compositeur, fou de Chostakovitch.
Dans une routine bien huilée (métro, boulot, dodo), l’imprévu est toujours possible ...

Cécile Wajsbrot, qui signe ici son onzième roman, ouvre une série axée autour du thème de l’œuvre d’art et de sa réception. Haute mer, le titre métaphorique de cet ensemble qui se veut une fenêtre sur l’exploration de la question créative du point de vue du créateur, mais aussi des autres, ce que nous sommes tous : auditeurs, visiteurs de galeries, lecteurs ... Ce premier opus traite de la musique, le prochain le sera sur la peinture, puis viendront la littérature, et d’autres ...

Un voyage en arrière s’impose alors pour la narratrice, notre héroïne, car elle a rompu depuis bientôt deux ans avec le Maître. Elle doit donc affronter les ombres. Seule, elle rédige son journal, une demi-heure chaque soir, et se repose en pianotant sur Internet dans des forums aux sujets abscons, et suit, de loin, comme à travers un miroir, le drame du tsunami qui a balayé les pages paradisiaques d’Asie ...

Doit-elle subir cette actualité ou s’en détacher pour mener à bien sa propre vie, son projet ? comme le Maître savait se couper du monde pour apprivoiser sa création et composer sa musique ...Comment savoir, comment être sûre que l’hypothèse avancée est la bonne ?
Et comment défendre et croire encore à la liberté, présentée comme un concept désuet, comme si nous en jouissions pleinement ... Car la liberté est bien ce qu’il y a de plus important, disait le Maître, c’est grâce à elle qu’il pouvait échapper au monde pour se retrouver et jouir du silence sans qui la musique ne se crée point.

Et de la liberté découle le temps, le temps arraché au mouvement qui nous entraîne, ce temps que les gens normaux ne comprennent pas : qui connaît la réelle valeur d’un quart d’heure ? Qui sait mesurer l’écoulement de la vie ? Qui sait entendre la musique qui est un équilibre entre le désir de parler et le désir de silence ? Qui parvient à maîtriser l’harmonie entre le vide et le trop-plein ? Tant de questions trop souvent laissées sans réponse, et auxquelles le Maître tentera de répondre lors de leurs entretiens, dans le grand salon donnant sur les toits de Paris. Une parenthèse dans le bruit de la société des nations qui brûle à leurs pieds.
C’est dans ce débat sans fin que le Maître semble s’être perdu. S’est-il laissé prendre au piège ?

Sans doute pas, car il savait très bien que l’esprit du temps n’est rien qu’une passade, et il s’en jouera pour composer une musique qui pourra le restituer, aussi grinçant, ironique, aussi malfaisant qu’ils l’ont rendu, mais ils ne le reconnaîtront pas et admireront une telle harmonie. Car s’ils semblent croire en eux, en leur monde, seule l’incroyance les guide, avec leurs petits frères : le scepticisme, le rire et le sarcasme. Ils semblent dominez, mais il n’en est rien.

Mais qui sont-ils ?
Nos contemporains qui vivent dans la discontinuité ? Tandis que le Maître savoure quotidiennement sa pensée, sa musique, rejoignant sur les monts de sa solitude les notes éparses qui dessinent des arabesques sur sa partition, le monde s’agite dans sa fuite en avant.
Quel sens donne-t-il à la musique, comment explique-t-il son rapport à la guerre ?

Pour le savoir, il vous faudra embarquer sur cet étrange navire qui vogue entre les partitions et les réflexions philosophiques pour votre plus grand plaisir ... Vous découvrirez alors que c’est dans l’épaisseur du silence que se crée la matérialité de la musique, que c’est l’attente, cette impossible immobilité, qui vous permet enfin de planer avant le premier accord. Car après, c’est terminé, vous êtres pris, requis par ce que vous entendez et par la vision du travail musical, du mouvement de l’archet, et c’est cette vision de l’effort, qui trouble et dérange presque votre écoute - car on peine à lier travail physique et fluidité du son -, qui vous transperce comme seule la musique est capable de le faire, et vous procure une émotion d’une rare intensité.


 
P.S.
 
 
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