Transformer une télévision

Par Thierry Deronne,
mardi 17 juillet 2007

Voir Vive comme un champ de bataille, comme un lieu de travail où toutes les contradictions, toutes les luttes brûlent d’impatience. Toute révolution apporte, on le sait bien, son lot de trahison et de fatigue, mais elle laisse aussi les sédiments du futur. Ce qui nous tire encore vers le passé, c’est l’écrasement par la majorité des médias privés. Si la structure libérée du spectre radio-électrique (médias populaires, médias publics, etc..) avait grandi plus vite et plus fort, nous n’en serions plus á batailler avec des contradictions du passé, des luttes de pouvoir et de territoire, des luttes au nom de l’efficacité pure, nous affronterions déjà celles du futur, celles de la relation du peuple avec le peuple á travers un médium appelé télévision, comme dans d’autres cas “État”.
La formation d’équipes intégrales á Vive, pour dépasser la division du travail, est une formidable auto-évaluation, un défi qui porte haut, tant sur la forme que le contenu de chacun des programmes. Par chacun des diagnostics et des ateliers de formation passe la parole de travailleurs(ses) qui supportaient sans l’aimer souvent la passivité du travail divisé, et demandent de pouvoir créer. Tous disent, ou presque qu’il y a besoin du temps pour nouer le contact avec les communautés. D’autres, en petit nombre, s’en foutent. “Pourquoi parler de télévision commerciale versus l’autre télévision, puisqu’il n’existe qu’une télévision ?”.
Il y a la musique du portable, il y a le silicone. Certains veulent louer une voiture plutôt que de prendre l’autobus. Mais la plupart ont compris que c’est en prenant l’autobus qu’on arrive avant d’arriver parce qu’on discute avec les gens avant de les filmer. Il y a donc ces moments où tout renaît, quand les gens se mettent debout tranquillement face á ceux qui rêvent encore d’ordres á donner du haut sans comprendre que les ordres se donnent du peuple.
Je pense á toutes les télévisions, quasi, sur cette terre, où on apprend á faire son trou, où on dit “les ingés” pour des gens qui font de la technique pendant que d’autres, eux, pensent. Ceux qui disent ça ce n’est pas de la télévision c’est du cinéma. Comme dans les écoles de télévision. Mais dans le mouvement de formation intégrale qui agite la chaîne en ce mois de juillet on voit la quantité devenir la qualité, le peuple patiemment arriver et parler droit, le visage tourné vers l’autre comme la maison vers la rue pour dire au passant ceux qui y vivent. Rien ne suffira si on ne lie chacune de ces cellules et chacun de ces cercles de réalisation intégrale avec l’organisation populaire á tous les échelons pour que l’égalité brise la distance, que jamais la télévision ne se transforme en centre du réel ni avant, ni pendant ni après les programmes, pour que jamais ne s’élève le mur entre nous et le peuple. Ce changement ici, dans cette empreinte de société qu’est une télévision, dans ce noyau de Venezuela au coin du temps, perdu dans l’invisible monde, c’est ce qui nous attendait, simplement parce que nous ne pouvions éternellement nous mentir.

Thomas Sankara fut assassiné d’abord par Ockrent qui dénonça "l’agent libyen". Ensuite des pierres tombales témoignent : ci-gît telle ou telle révolution, Burkina Faso, Nicaragua... C’est pourquoi les révolutions continuent.
En retrouvant le Nicaragua á l’occasion d’un récent atelier, j’ai vu qu’un pays qui a vécu une révolution, retrouvé sans elle vingt ans plus tard, est le papillon qui revient dans la chrysalide, la coquille qui se traîne. Chaque chose à sa place. Les êtres reprennent leur taille normale, les arbres la taille végétale, les rues la longueur des rues. Cela confirme la nécessité des révolutions : l’être humain vaut plus que cela, il peut grandir au-delà de ses limites chaque fois qu’une construction collective le lui permet. Ce matin á Vive, le changement reprend avec ses misères pour que chacun devienne ce qu’il peut être partout ailleurs. "Nous sommes les héritiers des révolutions du monde" disait Sankara. Maintenant il n’a plus besoin de le dire comme á Managua en 1987.
La révolution du peuple de Chavez est venue pour lui en courant comme en Haïti : en groupe, à la vitesse de l’Afrique qui va plus vite que tous les autres temps.


 
P.S.
 
 
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