L’Éducation de Henry Adams - Rentrée 2007

L’on aurait pu sous-titrer ce livre le malheur d’être "né" car, n’en déplaise aux langues de vipère, certains destins ne sont pas de tout repos. A l’instar d’Albert de Monaco que l’on sent toujours à l’étroit dans son costume de prince héritier, Henry Adams semblait voué, lui aussi, à ne pas arriver à assumer le poids de l’héritage. Issu d’une dynastie qui partagea l’Histoire des USA pendant un siècle (grand-père et arrière grand-père locataire de la Maison-Blanche, notamment), Henry n’arriva à rien sa vie durant sauf ... à nous livrer cette autobiographie piquante où il parvient à régler ses comptes avec ses pairs dans une langue délicieuse.

Ecrite à Paris et à Washington dans les années 1900-1905, cette œuvre fondatrice de la conscience américaine permit à son auteur de laisser ainsi - enfin - un prénom dans la grande lignée des Adams. Ce livre, bizarre, excentrique, est désormais un classique. Introuvable depuis de longues années en langue française, le voici "réhabilité" pour notre plus grand plaisir. Il devenait indispensable de pouvoir se (re)plonger dans ces pages sulfureuses. Nos chères têtes blondes imprégnées de TF1 doivent absolument s’y pencher si elles veulent un tant soit peu parvenir à mener à bien leur dessein. Car L’Éducation est l’un des maillons indispensables de la structure nucléique de la culture générale, et c’est ainsi que ce livre traversa le siècle dernier comme un repère, un guide, un camp de base dans lequel les grands penseurs, écrivains, politiques, allaient se reposer et puiser la force de retourner ferrailler dans le monde moderne. 1930, 1950, 1970 : chaque génération retournait aux sources, immanquablement.

Paradoxalement, c’est un livre étrangement construit (à l’origine un mémoire pour quelques amis, publiés à cent exemplaires en 1905, sans nom d’auteur, puisque tout le monde sait qui Il est) qui raconte la vie d’un jeune homme qui ... n’a rien appris de toute sa vie (sic). Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé en fréquentant les meilleurs écoles, à commencer par Harvard, où l’on n’apprend rien ... et, à la manière de Bouvard et Pécuchet, il fit l’autodidacte, se passionnant pour la géologie.
Il nous livre ici la comédie de ses erreurs, un fricassé de ses errements, de ses errances. C’est aussi une chronique de l’échec scolaire !

Arrivant au terme d’une lignée exténuée, Henry Adams - déjà pas d’une grande taille - s’amuse à se diminuer, se peignant en singe grimpé dans les branches pour regarder les étoiles. Enfant oisif qui erre dans les catacombes de la pensée et joue au funambule entre les aléas de la vie.
Il y a indéniablement chez le jeune Henry un défaut, un défaut d’ego, une faille qui le rend moins américain aux yeux de ses pairs : il n’est pas à l’aise en compagnie des hommes. Il manque de virilité, ne se sent pas à la hauteur ...

Il faut savoir que les Adams sont, finalement, très peu américanisés : leur vie, génération après génération, s’est surtout déroulée en Europe, occupant des postes diplomatiques. Et quand Henry retourne, à 31 ans, au pays, ce n’est pas à Boston qu’il ira, mais à Washington, espérant un poste officiel. Mais Grant est à la présidence, et ses chances sont faibles (n’a-t-il pas dit qu’il démentait à lui tout seul l’idée darwinienne d’évolution ?). Il s’attelle donc à une carrière d’éditorialiste politique et entreprend de pourfendre le système administratif américain, rien de moins !

En 1876, un nouveau président, Hayes, permet à Adams de rejoindre l’équipe à Washington ; il est de nouveau chez lui et le snobisme l’emporte. Avec un revenu 70 supérieur au salaire moyen d’un ouvrier, et sans impôts, il mène grande vie et cela lui permet ensuite de croquer ses contemporains sans ménagements. Abandonnant son costume de "petit Chateaubriand", il endosse celui d’un "petit Saint-Simon", le Saint-Simon au petit pied de la minable cour provinciale qu’est, à l’époque, cette bourgade de Washington D.C.

Livre pamphlet, livre à clés où l’autobiographe s’avance masqué tel le Candide de Voltaire, s’amusant à tester tel système de pensées ou se cachant derrière des masques pour mieux asséner ses vérités. Et sans mesure véritable, sans canevas particulier, il parvient tout de même à offrir un texte attachant, une sorte d’aller-retour en terre du passé, dans cet arrière-pays où le spectre plane mais n’empêche point de voir la mire et d’explorer l’à-venir.
Ainsi, ce mémoire remonte-t-il le temps perdu pour mieux glorifier le temps jadis, crépusculaire, sauvage, ce sentiment si américain, finalement : la nostalgie.


 
P.S.
 
 
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