Tombeau de Greta G., ou les fragments d’un mythe

Plongée en apnée dans les années 1930, côte ouest, Hollywood. Tandis que le cinéma balbutie ses premiers mots - et que l’Europe commence l’infernale spirale qui l’emportera - émerge un visage sublime tout frais débarqué de Suède. Le narrateur, linguiste viennois, photographe, esthète et spécialiste en clichés de fesses, devient le compagnon de solitude de celle qui allait devenir une légende ...

Mais attention ! Dans cet admirable roman au titre noir, ce n’est pas le point G (sic) mais bien le point après le G. que l’on doit remarquer, dixit son auteur. En effet, pour Maurice Audebert c’est ici que se dévoile l’intention en montrant au lecteur la distance qu’il y a dans ce récit entre le réel et l’imaginaire. Il s’agit bien ici d’un roman, non d’une biographie. Car les biographes mentent quand ils prétendent expliquer et comprendre, alors qu’on ne peut, à la rigueur, que raconter, tout au plus. Ces prétentieux aspirent à présenter un trajet net : prenant la vie à rebrousse-temps, ils déduisent de la fin à la fois le commencement et les détails du parcours, un destin précis aux enchaînements savants. Sophisme ! Une vie, au jour le jour, n’a rien d’un long fleuve tranquille, on ne peut donc en faire une chronique sans lacunes, c’est pour cela que notre narrateur n’a rapporté que des fragments.

Greta Garbo a tourné un premier film, La Légende de Gösta Berling. C’est sur une scène de ce film que s’ouvre le livre, mais une scène inventée, une scène qui donne le ton et doit inciter le lecteur, dès les premières lignes, à lâcher la proie pour les ombres.
Et c’est dans un style lancinant aux longues phrases claires que le narrateur nous entraîne à sa suite dans la Villa, propriété sise sur les hauteurs de la ville du cinéma, dans laquelle il partagea, dix ans durant, les caprices et autres soubresauts du sphinx suédois.

Entre le délicat traité de l’harmonie sans cesse recherché par notre narrateur dans le charme évaporé des fesses nubiles et l’impossible existence d’une femme considérée avant tout comme un mythe, Audebert nous rappelle qu’il y a une vie derrière le miroir. Qui fut Greta ? Qui pourrait le dire sans énoncer une énormité ? Sans doute personne et certainement pas elle-même, trop jeune prise dans le filet du reflet, ce cinéma d’industrie qui broya les actrices pour mieux rentabiliser son investissement. Hollywood, ville mirage qui brille d’elle-même et ne produit que du rêve, "avec sa colline par contraste tout imprégnée d’ombre, où chaque rue se distingue d’une autre moins par son nom que par l’essence particulière de sa végétation, [...] horticulture folle en son apparente rationalit." sera la tombe de verre de bien des destins.

On suit avec délice les croustillantes anecdotes (authentiques ou inventées ?) de ces acteurs à l’ego démesuré comme John Barymore qui ne voulait pas "encombrer sa mémoire avec toutes ses conneries" et qui, pour mieux affirmer son mépris, exigeait que ses répliques - qu’il refusait d’apprendre - fussent écrites en gros caractères sur des planchettes qu’un assistant élevait hors champ ; allant jusqu’à affirmer ne pouvoir dire sans ce support un simple oui que justifiait une courte scène ..

Mais Hollywood fut prise à son propre piège : à force de mêler vie privée et projecteurs, rumeurs et faux semblants, il advint un jour où la star capitula et quitta la scène. Et à tort on spécula sur sa froide volonté ou son sournois calcul alors qu’il n’y avait, tout simplement, qu’indifférence. Le sphinx suédois lui était devenu un parfait mystère, et elle le regarda s’en aller et se laisser porter comme bateau sans amarres.
Obsédée par l’anonymat, Greta refusait de signer le moindre autographe car, si elle avait peur des foules, elle craignait aussi la requête d’un inconnu. Elle n’aspirait qu’à se fondre dans le décor et, lorsqu’elle devait sortir, s’affublait de ces vieux chapeaux qui lui mangeaient le visage, avec ses lunettes noires et ses pantalons trop larges, si bien que tout le monde s’apercevait que c’était elle au premier coup d’œil (sic).

Sélectionné pour le prix Wepler-Fondation La Poste 2007, ce roman élégant vous mènera au vertige, non pas pour vous avoir obligé à regarder si près du gouffre, mais par l’incidence à peine voilée de sa musique qui continuera à trotter dans votre esprit une fois la dernière page refermée. Preuve supplémentaire, s’il en fallait, qu’un grand livre se reconnaît aussi dans l’induit et l’après.


 
P.S.
 
 
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