Sémiologie "benladénienne"

Ben Laden n’est pas seulement un homme. Il est aussi un mythe moderne, au sens défini par Barthes dans son célèbre livre "Mythologies" où il décrypta des mythes modernes aussi différents que la Citroën DS, le catch, le visage de Greta Garbo. Ce sens pose que le mythe, signifiant qui va au-delà du signe, est « un système de communication, un message (...), un mode de signification, une forme ». Ben Laden, saisi par la communication-reine est devenu tout autant un symbole, un symptôme, une réminiscence symbolique ;Il est également la marque déposée (Ltd) d’un terrorisme international, et, tout comme McDonald, il est un concept avec de nombreux franchisés, qui souvent, pas leur simple adhésion, aident à la construction de la maison-mère.

Pour tous, ou quasiment, il est une image en deux dimensions, sans la profondeur tridimensionnelle d’un être incarné. Icône moderne qui ,toujours selon le même Barthes, « véhicule fatalement autre chose qu’elle-même, et cette autre chose ne peut-être sans rapport avec la société qui la produit et la consomme ». L’image est aussi une imitation (les deux mots ont d’ailleurs la même racine), une copie de quelque chose qui existe ou a existé.

L’image de Ben Laden serait d’une part la copie d’une réalité fixée sur la pellicule et sur la rétine de nos yeux et d’autre part la réminiscence de mythes figés par les circonvolutions symboliques de notre cerveau et dans l’imaginaire de nos sociétés. Ces mythes, anciens ou modernes, cristallisés dans l’image de Ben Laden, fabriquent au bout du compte un mythe nouveau, « sui generis », original et singulier : le mythe benladénien. Mais assez de sémiologie, urticante, pour certains. Quels seraient les mythes qui traversent et construisent le mythe singulier qu’est Ben Laden ?

Demonus ex-machina

Le premier mythe qui semble construire le mythe original de Ben Laden est celui du « Deus ex-machina ». Dans les tragédies grecques, il s’agissait de faire descendre du ciel un dieu qui, en se mêlant au destin des hommes, permettait de résoudre et de clôre la tragédie. Plus tard, ce « deus ex-machina » est devenu un personnage dont l’intervention invraisemblable au moment opportun permettait de résoudre une situation sans issue a priori. Molière a ainsi usé et abusé de ce procédé.

Ben Laden est devenu, dans les relations internationales, ce que j’appelle plutôt un « Demonus ex-Machina » c’est-à-dire un personnage néfaste qui, par son intervention réelle ou supposée, permet et justifie tout.

L’Irak doit être envahi ? Inventons un pseudo lien entre Ben Laden et Saddam Hussein, association quasi redondante aux yeux de l’administration Bush, puis des médias et enfin aux yeux de l’opinion américaine. L’Arabie Saoudite, le Maroc, l’Algérie, le Pakistan ont été en proie à des attentats ? Evidemment, c’est Ben Laden qui fomente tout cela. Peu importe, par exemple, que l’Arabie Saoudite soit l’un des pires régimes au monde et que ce pays ait même joyeusement financé les pires mouvements intégristes. Peu importe également que des régimes dictatoriaux jouent avec cynisme la carte du terrorisme en se présentant comme les ultimes ramparts contre les visées d’Al Qaïda dans leur pays. Pendant la guerre froide, le même type d’arguments spécieux avaient été invoqués ; seulement là, il s’agissait de lutter contre l’Internationale communiste..C’est la Théorie des Dominos revisitée et mise au nouveau goût du jour géopolitique. Commode Ben Laden....

La secte des assassins

Connaissez-vous l’histoire de la secte ismaélienne des « Assassins » ? Elle fut fondée en Perse et en Syrie au XI eme siécle par Hassan Al-Sabbah qui fut également appelé « le Vieux de la Montagne ». Retiré dans son chateau inaccessible, il droguait au haschich de jeunes hommes qu’il sevrait ensuite brutalement. Ces hommes ,prêts à tout pour retrouver leur paradis artificiel peu orthodoxe, devenaient alors des tueurs soumis à la volonté du « Vieux de la Montagne ». Celui-ci les utilisait alors comme moyen de pression et de chantage sanglant contre les Croisés et les Turcs afin de peser sur la politique du Moyen-Orient. Ces « assassins » recevaient une éducation polymorphe afin d’apprendre à se mêler à n’importe quelle cour et à gagner la confiance de tout dignitaire politique. Hassan Al-Sabbah pouvait ainsi ordonner depuis son nid d’aigle l’assassinat de tout homme qui se montrait réfractaire à ses imprécations ou à ses exigences.

Ben Laden est devenu ainsi, au travers des émissions de télévision, « le Vieux de la grotte », lequel enverrait ses modernes assassins à travers le monde avec la promesse d’un paradis, religieux cette fois-ci. Et ses assassins seraient tout autant capables de se fondre dans des populations diverses. Si Ben Laden a habité dans les montagnes afghanes, il en est cependant descendu et demeurerait dans une grotte.

D’ailleurs, la grotte aussi est un lieu mythique où par le magique « Sésame ouvre-toi », on découvre des trésors immenses. Mais c’est aussi un lieu frustre, primitif...C’est un lieu paradoxal pour ce richissime Ben Laden, vêtu comme sorti d’un conte persan, la tête toujours couverte d’une chechiah, la barbe grise ancestrale, et pourtant guide d’assassins au fait des techniques ultra-modernes.

Tout cela, en plus de son accoutrement qui le fait étrangement ressembler aux icônes religieuses orthodoxes, lui confère un caractère intemporel, a-temporel...Ne dit-on pas que le « Vieux de la Montagne » serait immortel. Qu’en sera-t-il du « Vieux de la grotte » ?

Nul doute que sa mort ou sa capture priverait les Etats-Unis d’un ennemi bien commode. Car, pour paraphraser Caton l’ancien parlant de Rome, « Que seraient les Etats-Unis sans leurs ennemis » ?En effet, depuis la lutte contre le terrorisme s’est accompagnée miraculeusement d’un important déploiement des bases militaires des Etats-Unis dans le monde. A tous les points stratégiques, ou nodaux, de la planète, ces bases marquent une expansion géographique de l’Empire américain.

Ben Laden-Goldstein

Enfin, le troisième sous-bassement du mythe benladénien est celui, très littéraire de « Goldstein », ennemi implacable de Big Brother dans le chef-d’oeuvre - et plus encore - de George Orwell, 1984.

Rappelez-vous, dans ce livre, chaque jour devant l’écran omniprésent et omniscient qui projette le visage du honni Goldstein, la foule réunie entame la « minute de la haine », trépignant et hurlant dans une symbiose pavlovienne. Goldstein, pendant maléfique du « bon » Big Brother, peut tout et est partout. Sauf que Goldstein n’existe pas, pas plus que Big Brother. Ils ne sont que l’invention d’un pouvoir anonyme et monstrueux qui dresse et maitrise son peuple par la peur.

Albert Cohen disait que « Souvent on s’aime de haïr  ». La haine est un bon mortier social mais la peur fait du bon ciment aussi, parfois même plus solide.

Nous avons droit nous aussi devant nos écran, non pas à des minutes de haine, mais à des secondes, savamment distillées, vaporisées, devant le visage impassible, iconographique de Ben laden. Le loup, quand il sortira de la grotte, nous croquera sans pitié.

Nous avons droit surtout à des « Minutes de la Peur ». Voyez ou revoyez le film de Moore, Bowling for Colombine, qui montre comment la peur, la crainte, leur instrumentalisation, sont devenues des armes de bonne gestion, de bonne maintenance politique, d’ ingéniérie humaine.

Les Etats-Unis, sont sur ce point, particulièrement intéressants en tant que société fortement marquée par la peur de l’autre, par une "alterphobie" paranoïaque. Son cinéma, vaste psyché d’une société tétanisée, médusée par des scenariis funestes , porte les traces de cela : d’abord peur de l’ennemi intérieur, les Indiens, puis peur du péril rouge, jaune, noir, vert ; Peur des Aliens et autres extra-terrestres, peur de la Nature avec les films catastrophes où le ciel leur tombe littéralement sur la tête. Et parfois aussi, peur du voisin, simplement... Voyez également leurs informations télévisées. Le ton y est angoissant, dramatisé ; La voix des présentateurs y est volontairement exagérée, les mots sont martelés, hâchés, découpés.Les yeux dans les yeux, les présentateurs énoncent le monde dans une dramaturgie qui n’a rien de cathartique puisqu’elle n’évacue absolument pas les angoisses, mais au contraire, les crée souvent.

Dans ces journeaux télévisés, Ben Laden y apparaît aussi comme une espèce d’Ogre mythique, dévoreur de chair fraîche. Son insaisissabilité lui procure même une aura magique, comme s’il disposait de pouvoirs sur-humains. Or, cette présentation infantilise forcément les gens, et les pousse de fait dans les bras du Pouvoir. La lutte contre le terrorisme a ainsi abouti aux Etats-Unis à l’adoption de Lois liberticides, de Lois d’exception, sans que beaucoup n’y trouvent à redire.

Que conclure ? Avez-vous vu Les 10 commandements de Cecil B. De Mille. On apprend beaucoup de choses dans les peplums bibliques. Le Pharaon y ordonne qu’on lui amène le Libérateur promis aux esclaves hébreux en disant : « Si c’est un homme, amenez-le moi enchainé ; si c’est un mythe, apportez-le moi dans une bouteille ». Que sera apporté à Bush Le Jeune quand on arrêtera Ben Laden ? Un homme et une bouteille à la fois. Une bouteille pleine de tous les mythes et images benladéniens que notre société y a mis mis.

Or, comme le souligne Pierre Legendre : « La raison de vivre, l’homme l’apprend par les emblèmes, les images, les miroirs. Qui manie le Miroir tient l’homme à sa merci ». A nous de ne pas nous laisser imposer notre reflet...


 
 
 
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