La politique de scolarisation des enfants handicapés

La loi n°2005-102 du 11 février 2005 rend obligatoire l’inscription et l’accueil à l’école de tous les enfants handicapés, entérinant un mouvement dit "intégratif" entamé quelques années auparavant, avec notamment la création du plan "Handiscol" et des Auxiliaires d’Intégration Scolaire (AIS, emplois-jeunes associatifs, disparus avec la fin du dispositif). Cette politique est partie des politiques sociales globales, sise au carrefour des politiques relevant du champ de l’éducation et celles relevant du champ du médico-social. Pourtant elle ne connaît que trop peu de mise en perspective relative à ce cadre général ; les analyses la concernant, quand ils n’évitent carrément pas l’écueil de chanter avec des fleurs un air d’accompagnement de la véritable propagande gouvernementale sur le sujet, se contentent d’indignation limitée qui utilisent le même registre de pathos propre à l’économie d’analyse, vantant en quelque sorte un autre prêche que l’officiel mais avec les mêmes ressorts.

La mise en perspective du sens de cette politique n’est pourtant pas innacessible, mais tout se passe comme si la quotidienneté monotone et monochrome du débit médiatique quant au thème "le handicap et l’école" faisait son effet soporifique et classificateur comme jamais n’aurait pu l’espérer ceux que cet absence de débat sert et protège.

Avec la disparition des AIS apparaissent en juin 2003 les AVS, Auxiliaires de Vie Scolaire. Avec le plan Borloo de "cohésion sociale", à la rentrée 2005 apparaissent les EVS, Emplois de Vie Scolaire. Ces personnels sont des accompagnants scolaire des enfants handicapés, et travaillent à leur faire développer l’autonomie la plus grande possible dans l’espace et le temps scolaire, et à travailler sur ces derniers pour qu’eux aussi permettent le développement des potentialités des enfants accompagnés. Les exigences professionnelles de cette pratique sont nombreuses et très aiguës ; nous laisserons ici le soin au lecteur de chercher plus avant sur ce sujet précis [1], et nous bornerons à développer le sens politique perçu du maintien de la précarité de ce personnel.

La précarité des statuts de ces personnels et incidemment leurs conditions de travail sont tout à fait déplorables, et il est remarquable de constater qu’à chaque changement de statut (d’AIS à AVS, d’AVS à EVS, de 1998 à 2005) ce dernier se précarise davantage. On est passé en moins de dix ans à un personnel qui avait des formations, un fonctionnement de service à l’échelle associative qui permettait une véritable émulation, et se voyait promettre sous Jospin un métier statutaire et pérenne (les AIS), à des pions employés par les inspections Académiques à mi-temps ou temps partiel forcés, sans aucune formation ni fonctionnement de service, sans ressource ni perspectives et à qui on ne se donne même plus la peine de mentir sur leur avenir [2] (les AVS), pour finir sur des contrats aidés (Contrat d’Accompagnement vers l’Emploi CAE, Contrat d’Avenir CAV) coûtant 130 euros net à l’employeur, employés à temps partiels imposés également mais aptes à s’acquitter, en plus de leurs missions d’accompagnement scolaire des enfants handicapés, des tâches administratives [3], de l’informatique, des BCD dans les écoles, recrutés sur des périodes de 6 à 24 mois et présentés comme une idée géniale et enrichissante pour tous [4] : les EVS.

Ou comment affiner, le temps passant, la sophistication simplificatrice de la gestion managériale appliquée aux emplois publics de travailleurs éducatifs : un personnel seul voire solitaire, qui connaît jusque dans l’espace territorial la notion d’individualisation du rapport au travail (il est atomisé sur le territoire du département, sans aucune chance autre que le hasard de voir régulièrement un collègue), non-formé, valorisé médiatiquement par l’accent mis sur le dévouement, la bonne volonté, l’abnégation, payé rien du tout, remercié à la fin de son contrat.

Ce personnel ne conteste pas, content qu’il est de faire un travail si "enrichissant", ne se mobilise pas pour ne pas "pénaliser les enfants", ignore ses droits, se dépatouille comme il peut dans la survie économique imposé par sa rémunération scandaleuse (entre 500 et 700 euros par mois en moyenne). En résumé, un personnel facile à "gérer", qui ne risque ps de "grogner" comme les autres puisqu’il est appellé à être composé d’éternels débutants.

Les coulisses sont ainsi bien remplies, le boulot, s’il est médiocre et limité, est à peu près assuré, les chiffres augmentent... : la scène est prête pour la représentation permanente et la mise en scène médiatique de la propagande gouvernementale sur le sujet.

Interrogés par plusieurs députés et sénateurs sur l’avenir de ces précaires (et de fait des enfants avec lesquels ils travaillent), les divers ministres de l’éducation successifs ont toujours répondu avec force chiffres, renvois aux graphiques, aux marges de progression, aux nombres d’emplois créés, et toujours, quelle que soit la question, avec une réponse qui semble presque la même à chaque fois. [5]

Une telle obsession comptable, niant totalement toute qualité à la fois des conditions de travail des personnels et du travail fourni par eux, caractérise un aveuglément démentiel et démontre l’inanité du débat de nos représentants nationaux à l’Assemblé Nationale.

Dans un contexte de réduction des postes de titulaires, l’Education nationale voit pourtant une part de son personnel augmenter de façon non-négligeable depuis plusieurs années : les précaires de l’EN. AVS, Assistant d’éducation AED, EVS en CAE ou en CAV, nommés EVS ou EVS-H, ou ASEH... autant de personnel qui sont le pendant des suppressions de postes, le centre de la "politique du flou" en matière de contrat (préparant insidieusement les esprits au "contat unique") et la porte d’entrée dans les emplois de l’EN de la précarité institutionnalisée. Un modèle, peut-être, de ce que réserve l’avenir des emplois publics éducatifs face aux futurs statuts attractifs des futures entreprises d’éducation, à destination de ceux qui sont ’dignes’ d’en bénéficier.

Le maintien de cette précarité du personnel accompagnant scolaire trouve aussi une justification économique, bien entendu. Car le ’transfert’ de la population de l’enfance handicapée des milieux familiaux ou spécialisés représente une économie à long terme qui est largement substancielle, dans la mesure ou le prix à la journée d’un enfant handicapé à l’école dite "ordinaire" est dix fois moins élevé qu’une journée dans un établissement spécialisé.

On peut discuter le principe affiché de "décloisonnement de l’enseignement spécialisé de l’enseignement ordinaire" au principe de cette politique ; il n’empêche que le bien-fondé de la présence des enfants handicapés à l’école dite ordinaire est difficilement contestable. Encore faut-il que le personnel, en place depuis presque dix ans pour certains, soit pérénnisé dans le cadre d’un métier statutaire et qualifié, et que soit tranféré, au même titre que tous ces "nouveaux enfants" (pour l’école) justement accueillis, les réponses, les stratégies éducatives, les savoir-faire et savoir-être élaborés dans le milieu spécialisé, et qui la majeur partie du temps ont une grande pertinence.

Hélas, l’attitude gouvernementale semble se restreindre à profiter de cette légitime ambition pour porter encore plus d’estoquade à l’Etat social, à cette frange du service public qui éduque, soutient, accompagne, enseigne. Rendant encore plus vulnérables les plus fragiles, fragilisant ceux qui pouvaient auparavant ne pas l’être, avec à terme des dégâts sociaux qu’ils pourront ensuite, sans doute, naturaliser et qui sait, dépister génétiquement.

La "micro-chirurgie" en matière d’analyse politique, abordée par Pierre Bourdieu dans le filme de Pierre Carles "La sociologie.. ;" [6] est plus que jamais d’actualité. Et la mise en perspective des analyses produites par rapport au cadre global de la politique générale tout aussi nécessaire.


Notes

[1] En renvoyant quand même les personnes intéressées vers la seule association nationale de personnel accompagnant scolaire : l’Union Nationale pour l’Avenir de l’Inclusion Scolaire, Sociale et Educative, UNAÏSSE : http://unaisse.free.fr/

[2] Mr Gachet, de la DESCO, affirmait ainsi le 23 octobre 2007 qu’"aucun personnel recruté en 2003 ne serait maintenu au-delà de 2009 [date limite des CDD commencés en 2003, NDR]"

[3] seule réponse à plus de treize ans de grève administratives des directeurs d’écoles

[4] Monsieur Guy GEOFFROY, député UMP de Seine-et-Marne et auteur d’un rapport d’octobre 2006 commandé par De Villepin en avril de la même année sur la scolarisation des enfants handicapés, n’hésite pas à présenter le fait de confier ces tâches - et dans ces conditions - aux sein des écoles à des personnes au chômage, au RMI, ou aux ASS comme une "idée juste et généreuse".

[5] lire : ici ,

[6] voir : www.homme-moderne


 
 
 
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