La fin d’une autonomie financière et intellectuelle

Marc Delepouve [1]
Le 21 novembre 2007

Les étudiants et les lycéens mobilisés contre la loi LRU (loi relative aux Libertés et responsabilités des universités) sont de plus en plus nombreux : ils prennent conscience que cette loi poursuit des objectifs que Nicolas Sarkozy et son gouvernement tentent de cacher. Cela n’est pas sans rappeler le CPE de 2006, emballé dans une loi au nom trompeur : « Loi d’égalité des chances ».

Le contexte européen et international

Le 1er janvier 1995 était mise en place l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Objectif : soumettre au marché mondial et aux entreprises multinationales toujours plus de secteurs de l’activité humaine. Tous les domaines étaient visés, y compris la culture, l’audiovisuel, l’enseignement et la recherche. Mais la machine OMC s’est grippée, cela depuis la réunion de Seattle, en décembre 1999. D’importantes manifestations de rue, puis des désaccords entre les pays riches et les autres avaient provoqué l’échec de cette rencontre. Ensuite, en janvier 2001, s’est tenu à Porto Alegre le premier Forum social mondial (FSM), donnant naissance à l’altermondialisation.

Une contestation internationalese développe contre le pouvoir des multinationales et une mondialisation sans règle, et en dénonce la responsabilité dans la destruction de l’environnementet dans l’aggravation des inégalités (d’un côté, des financiers de plus en plus riches, de l’autre, plusieurs milliards de femmes et d’hommes plongés dans la misère, la précarité, le chômage).

Cependant, les entreprises multinationales sont aujourd’hui plus puissantes que jamais. Aussi, pour mettre un frein à la contestation mondiale qui monte, elles ont compris qu’il leur faut mettre la main sur les universités : des lieux où la pensée libre se forme, où l’esprit critique se développe, où coexistent des recherches, des réflexions et des courants idéologiques divers. Ainsi, un peu partout dans le monde, des universités sont livrées au pouvoir des entreprises multinationales et des riches donateurs ; cela s’accompagnant d’une mise en concurrence des établissements universitaires et d’une augmentation des droits d’inscription que les étudiants doivent payer pour pouvoir étudier.

Dans cette affaire, la France occupe une place particulière, c’est le pays du Siècle des lumières, de la révolution de 1789, et plus récemment celui du mouvement de mai 68. C’est pourquoi le monde des entreprises multinationales a le regard rivé sur la politique du gouvernement de Nicolas Sarkozy. Les amitiés de ce dernier avec des chefs de grandes entreprises et avec Georges Bush ne sont pas neutres. Tous s’interrogent. Nicolas Sarkozy parviendra-t-il a mettre la France au pas ? C’est la grande question de cet automne 2007.

Que risque-t-il de se passer ?

Si la LRU est maintenue, appliquée, les grandes entreprises (de Coca Cola à Total) et les riches mécènes vont progressivement utiliser leurs profits pour financer l’université, et ainsi renforcer leur pouvoir sur la formation des étudiants et sur la recherche publique (qui sera finalement de moins en moins publique). Il ne faut donc pas s’étonner que rien ne soit prévu dans le budget 2008 pour sortir l’enseignement universitaire de son austérité financière. Avec la LRU seront favorisés les financements privés, via des fondations ouvertes aux entreprises et aux riches donateurs. En outre, les présidents d’université seront transformés en managers manageant un personnel de plus en plus précaire (la LRU normalise et favorise les Contrats à durée déterminé (CDD)).

Les présidents d’université seront ainsi soumis aux mécènes (entreprises multinationales et riches donateurs). Et les personnels, notamment les précaires, seront quant à eux soumis aux présidents, et donc aux mécènes. Cela frappera tous les personnels, y compris les chercheurs et enseignants. Chaque université devra ainsi courber l’échine, se soumettre, ou sombrer dans le sous financement et ses douloureuses conséquences : les salles de cours surchargées, les locaux délabrés, les bibliothèques et les laboratoires sous-équipés, les enseignants sous CDD, mal payés.

Finalement, si la LRU donne aux universités l’autonomie de gestion, elle s’attaque en même temps à leur autonomie financière et intellectuelle, ainsi qu’à la formation d’une jeunesse idéologiquement et intellectuellement autonome. Bref, il s’agit de transformer l’université en un lieu où les étudiants subiront un conditionnement, un formatage, cela au service des mécènes.

Ces dernières années, nombre de pays d’Europe (la Grande Bretagne, l’Italie, la Grèce...) ont connu des réformes universitaires du type de la LRU. Presque toujours, elles ont enclenché une mobilisation des étudiants, mais le plus souvent sans déboucher sur un net recul des gouvernements.

C’est dans ce contexte qu’il faut envisager la mobilisation des étudiants, de lycéens et de personnels universitaires en France.

Si la mobilisation échoue, ce sera une victoire pour les entreprises multinationales et les riches financiers, et une redoutable défaite pour la démocratie, qui ne sera plus vraiment démocratie dès lors que l’université sera soumise au pouvoir des privilégiés et des puissants.

Si, au contraire, cette mobilisation parvient à faire abroger la LRU, ce sera un signe adressé au reste de l’Europe, et même au-delà de l’Europe.

Cette question de l’université française est l’affaire de tous les étudiants, lycéens (futurs étudiants), personnels universitaires. Mais c’est aussi et surtout l’affaire de tous les citoyens, car ce qui est en jeu, c’est notre conception de la société française, libre, indépendante et non soumise. Cela n’a évidemment pas été dit par le candidat Sarkozy. La LRU n’a aucune légitimité démocratique.

Au-delà, la LRU est un obstacle aux réponses à l’urgence environnementale planétaire et aux inégalités. Il est aujourd’hui nécessaire que toute la volonté et toute l’intelligence des humains soient consacrées à ces problèmes. Ce qui implique notamment une recherche universitaire sincère et indépendante, fédérant les efforts dans une démarche de coopération. A l’opposé de la mise en concurrence généralisée qui entraîne les individus et les organisations à gaspiller l’intelligence et la volonté dans un effort continu et abrutissant pour s’en sortir au mieux dans une compétition où le plus fort « gagne ».


Notes

[1] Marc Delepouve (Secrétaire général d’Attac & Snesup-Fsu)


 
 
 
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