Céline vivant !

Un drôle de bonhomme ce Céline, finalement ; le voici mis à nu dans sa confidence dévoilée face caméra, puis dans l’étude filmée que Michel Polac lui consacra en 1969. Mais "Céline, c’est d’abord une langue unique composée d’improbables télescopages de mots, d’acrobaties grammaticales, de néologismes époustouflants", nous rappelle Emile Brami, à qui nous devons ce double DVD. Céline, c’est donc "un style en permanente invention qui procure un plaisir de lecture singulier et exceptionnel."

L’on touche ici à l’Histoire, celle des hommes, celle de leur culture ; par ces entretiens exhumés des catacombes télévisuelles de l’INA nous approchons au plus près du sublime et de l’immonde, un grand écart qui démontre que l’on n’est pas obligé d’être quelqu’un de bien pour écrire une œuvre géniale. Le propre du génie n’est-il pas de savoir dépasser les limites ? Nul doute que Céline aura su aller trop loin. Mais - tout comme Sade - il convient de ne surtout pas s’attarder sur la misanthropie du personnage mais sur sa manière de concevoir son Grand Œuvre. Et c’est bien par l’image et ces uniques entretiens qu’il accorda, presque forcé par son éditeur, que l’on parvient alors à pénétrer dans le capharnaüm qu’était le pavillon sis sur les hauteurs de Meudon, avec vue imprenable sur les usines Renault.
Au détour d’un plan séquence l’on découvre le perroquet, les chiens et ces incroyables tas de feuillets retenus par des pinces à linge ... 80 000 feuilles pour donner naissance à un livre de quatre cent pages, écrit, réécrit encore et encore ... jusqu’à faire dix versions différentes pour tenter d’aboutir à quelque chose d’acceptable.

Louis-Ferdinand Céline est la figure majeure de la littérature française du XXème siècle, et le fait qu’il ne s’est que trop peu exprimé, donne un intérêt manifeste à ces DVD qui ponctuent tous les travaux déjà réalisés sur lui (biographies, essais, critiques, etc.). Car l’anecdote croustillante qui ouvre ces minutes historiques est surprenante : Céline s’est mis à écrire pour ... se payer un appartement. Parfaitement ! Il n’avait aucune vanité ni recherche de gloire ; cela ne le rendait pas heureux car écrire lui pesait.
Assis à sa table de travail - son établi - face à André Parinaud, ou calé dans son fauteuil sur le plateau de Lectures pour tous, face à Pierre Dumayet - ou encore avec Louis Pauwels -, il se voit en artisan, en ciseleur du mot juste, non en écrivain, ce burlesque ; lui, Céline, écrit pour gagner son argent, et reconnaît que cette profession lui rend la vie impossible. "Ecrire ne me rend pas heureux ; je m’assassine !"

Sa seule erreur aura été de s’adonner au pamphlet politique et de commettre Bagatelles pour un massacre puis L’Ecole des cadavres dans lesquels sa violence contre la guerre se mue en haine des Juifs, comme si sa colère contre les marchands de canons symbolisés, pour lui, par la famille Rothschild, pouvait autoriser d’assimiler tout un peuple dans le déni. Certains y voient une caricature de l’homme, une forme d’humour noir tellement le propos est grossier, outrancier, caricatural, tellement d’époque, mais l’on ne peut pas tout dire, même dans un élan de colère. D’autant que Céline possède le sens de l’inconscient, intuitivement il savait qu’on lui pardonnerait ses écrits immondes car inscrits sous le sceau de la passion, et il est toujours toléré un écart de conduite lorsqu’on est sous l’empire d’une passion ; ainsi l’on peut affirmer sans trop se tromper qu’il a agi en sachant qu’il ne risquerait pas trop. Et puis, on découvre, stupéfait, qu’à la fin de sa vie, il dit se considérer comme Juif, être devenu Juif, à force de sombrer dans son délire de persécution et de prendre conscience qu’il y a eu plus persécuté que lui (sic) ...
Ces pamphlets ont une force excrémentielle du langage qui atteint des sommets de l’innommable quand, par exemple, il écrit youtres pour parler des Juifs. Il convient de souligner que Céline est pleinement responsable de son acte d’antisémitisme car lorsque la valeur régressive des mots est à ce point, elle s’inscrit comme un acte plein et entier ; ce qu’il a donc écrit n’est pas que paroles mais bien un acte impensable, insupportable que cette négation, cette peur du métissage, cette haine du Juif mais aussi du nègre, du franc-maçon, toute cette engeance qui lui est insupportable au point que son intransigeance devient racisme.
Mais il semble qu’il y a pire encore pour les littérateurs : le scandale est d’abord d’ordre artistique. Céline, qui s’est toujours revendiqué comme un styliste, assène dans ces deux livres une écriture violente, crue, provocatrice qui le porte au sommet de son art ... Ainsi, du point de vue de la littérature, nous dit Emile Brami, Bagatelles, ce livre charriant des tombereaux d’immondices, doit être considéré, malgré son contenu, comme un des grands livres d’un auteur majeur. Exprimé de la sorte, par un Juif ayant subi les foudres de l’antisémitisme en Tunisie, sous Bourguiba, devant fuir son pays pour se réfugier en France, l’on ne peut qu’être attentif à son analyse, même si on ne la partage pas. Preuve ici est donnée que l’intelligence peut se placer au-dessus des contingences religieuses et politiques (ce que certains au Moyen Orient devraient méditer) mais si, à l’évidence, il convient de toujours séparer l’auteur de son œuvre, débiter de telles horreurs ne peut servir un style, le plus merveilleux fut-il ... Interdits de réédition par sa veuve - selon les volontés de Céline - je n’ai donc pas pu les lire, mais les seuls extraits entendus et lus ici ou là ne m’ont pas convaincu ...
Passons.

Il est beaucoup plus amusant d’écouter cette voix saccadée à l’accent faubourien évoquer son quotidien : "J’ai la finesse d’une chienne de traîneau, celle qui conduit l’attelage. Alors si parfois j’aboie, on m’accable, alors que je suis raffiné, et intuitif, je préviens ce qui risque d’arriver."
Il trouve distinguée une prison, la manière dont les gens se comportent, souffrent tout en dignité ; et vulgaire la Foire du trône ou la fête à Neuilly ; pour lui toutes les fonctions humaines sont vulgaires et les gens sont fats, d’une lourdeur incommensurable, plombés par l’ambition, la politique et l’alcool ; alors qu’il ne souhaite qu’un peu de légèreté : "Quand y aura-t-il la révolte de l’esprit ?"

Son grand-père était agrégé de rhétorique, son père correspondancier, il habita très vite les mots, et malgré son amour de la médecine et du pouvoir qu’elle donne de guérir les autres, lui, le médecin des pauvres qui ne se faisait pas payer ses consultations devint donc le grand maître du style : seul le style compte pour lui, point l’histoire car tout le monde peut raconter des histoires, mais tout le monde n’a pas de style ...

"L’expérience ? Une lanterne sourde qui n’éclaire que celui qui la porte." A la question portant sur ses pairs et leur style, les réponses claques comme des coups de revolver : "Mauriac  ? Un directeur d’école libre qui a mal tourné. Giono, Montherlant  ? Insignifiant. Paul Morand et Henri Barbusse ? Un début de style."

Pour Céline, le roman se doit d’être architecturé, non une boîte à idées car il faut payer de sa personne pour écrire quelque chose de valable, "il faut mettre sa peau sur la table", inventer c’est donc vulgaire ; ce qu’il faut faire c’est transposer, là est toute la différence, il faut faire sortir de l’être beaucoup plus que ce que l’on voit de prime abord ... et grâce à cette volonté un nouveau frisson s’immisça dans le roman, une musique incomparable, un rythme unique ... Il faut écrire des livres empoisonnés pour libérer les nouvelles générations, et Céline a donc participé à l’émancipation de nos écrivains d’aujourd’hui en leur livrant Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit. Comme Joyce qui, lorsqu’on lui apporta le Times qui annonçait l’entrée en guerre de la Grande Bretagne et qui s’en cala les reins, "mes rhumatismes" ; Céline se joue du temps présent car son œuvre est avant tout émotion, "au commencement était l’émotion, et non le verbe. On a sorti l’homme de la poésie émotive pour rentrer dans la dialectique, c’est-à-dire le bafouillage."

Sur la fin de sa vie il se laissa dépérir, abandonnant son corps, comme Artaud, allant jusqu’à l’ascétisme car l’approche de la mort entraîna chez lui cette volonté de ne rien donner à son corps, sans doute pour ne plus rien avoir à perdre ...

Coffret Céline vivant - Entretiens - Biographie, coll. "Regards", 2 DVD & 1 livre Céline vivant, texte de Emile Brami, 38 p., Editions Montparnasse, octobre 2007 - 30,00 €

DVD 1 : Les grands entretiens de Louis-Ferdinand Céline
"Lectures pour tous" (1957) - Entretien audiovisuel avec Pierre Dumayet (19 min)
"Voyons un peu : Céline" (1958) - Entretien audiovisuel avec Alexandre Tarta (18 min)
"En français dans le texte" (1961) - Entretien audiovisuel avec Louis Pauwels (19 min)
Lecture d’un extrait de "Nord" de L.-F. Céline, par l’auteur (1960 - 11 min environ)
Enregistrement sonore inédit, réalisé par Marie Canavaggia, secrétaire de L.-F. Céline

DVD 2 : Autour de Louis-Ferdinand Céline
"En marge du prix Goncourt" (1932) - À propos de la non-attribution du prix à Céline (1 min)
"Témoignage d’Elisabeth Craig", grand amour de L.-F. Céline et dédicataire de Voyage au bout de la nuit - Entretien avec Jean Monnier (3 min environ)
"D’un Céline à l’autre" (en deux parties - 115 min environ - 1969 - de Y. Bellon et Michel Polac) - Portrait de L.-F. Céline avec les témoignages de Madame Destouches, Michel Simon, le Dr Villemain, Me Gibault, René Barjavel, Gen Pol, Dominique de Roux, Michel Audiard...

Livre Céline vivant
Chapitre 1 : Rappels biographiques
Chapitre 2 : Lire Céline
Chapitre 3 : Scandales des pamphlets
Chapitre 4 : Céline et l’image : « un pauvre qui pue »
Chapitre 5 : Présentation des DVD

Vous pouvez visionner en ligne trois extraits sur le site des Editions Montparnasse.

 
 
 
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