Référendum du Venezuela : la presse française au service de la CIA

L’instrumentalisation des médias dans les coups tordus de la CIA est une habitude qui remonte à la création de l’Agence elle même. Sans surprise, l’opération de déstabilisation du gouvernement du Venezuela à l’occasion du référendum sur la constitution utilise cette vieille méthode. Il n’y aurait donc, rien de neuf à l’ombre de la barbouzerie ? Si, une chose, tout de même. Pour la première fois nous avons assisté à une opération de manipulation de l’opinion publique, dûment munis du mode d’emploi délivré par ...la CIA.

Le 26 novembre, le gouvernement vénézuélien rendit public un document que ses services de renseignement s’étaient procuré. Il s’agissait d’un mémorandum expédié le 20 Novembre par un membre de l’Ambassade des Etats-Unis à Caracas au Directeur de la CIA à Washington. Dans ce rapport, l’agent, Michael Middleton Steere, faisait le point sur l’OPERATION TENAZA (tenaille), opération clandestine ayant pour objectif de faire échouer le référendum constitutionnel du 2 Décembre et de favoriser un coup d’Etat.

Dès le 28 novembre, l’information tournait en boucle sur internet en espagnol, en anglais et en français. Toute personne un tant soit peu intéressée par l’actualité du Venezuela ne pouvait passer à côté de la nouvelle. Pour la presse “mainstream”, ce document n’exista tout simplement pas. Et pour cause, dans son analyse du mémorandum, la juriste américano-vénézuélienne Eva Golinger, révélait : “ la CIA a suscité une campagne publicitaire pour le NON, avec un budget de plus de 8 millions de $ pour les opérations psychologiques, le paiement des enquêteurs engagés par la CIA et la collaboration des agences et médias internationaux...”.

Cette mise à l’index aurait dû conduire la presse à revenir à des propos un peu plus mesurés, ne serait-ce que pour sauver la face et conserver le peu de crédibilité qui lui reste encore. Il n’en fut rien. Au contraire, la campagne de désinformation ne fit que s’amplifier.

Selon le mémo de la CIA, “Les meilleurs succès [ de l’opération tenaille] ont été obtenus dans le secteur de la propagande et des opérations psychologiques. Les apports des réseaux privés nationaux, de la Société interaméricaine de presse ( SIP) et des agences internationales ont été déterminants.”

La lecture de la presse française des derniers jours permet de mesurer à quel point cela est vrai. On n’étudiera pas ici les mensonges concernant la constitution soumise à référendum. Ils ont été fort bien analysés par ailleurs. On ne s’étendra pas non plus sur la roublardise de reporters sans frontières là encore fort bien décryptée.

L’étude porte sur l’analyse d’un échantillon de 60 dépêches et articles de journaux publiés entre le 2 novembre et le 3 décembre . Les dépêches proviennent des principales agences de presse : Reuters, Associated Press ( AP ) Agence France Presse ( AFP ) et Euronews. Les articles sont principalement tirés des quotidiens suivants : Le Monde, le Figaro, Libération, plus quelques uns piochés au hasard.

De l’indépendance des instituts de sondage et des médias

Dans son mémorandum du 20 novembre, Michael Middleton Steere faisait le point :“ les tendances des intentions de vote se maintiennent. Selon les diverses évaluations réalisées, y compris les nôtres le OUI a un avantage de 10 à 13 points (soit 57% pour le OUI et 44 % pour le NON) A cette date, la CIA estime que cette situation est irréversible... Il est important d’enraciner dans l’opinion l’idée de la victoire du NON et nous continuons à travailler dans ce sens avec les sondeurs que nous avons recruté.”

Les “sondeurs recrutés” firent bien leur travail. La presse aussi. Sur 35 articles étudiés les 30/11- et 1 et 2/12, certains donnèrent un "très léger avantage au non" ( 5 mentions ) d’autres prédirent que " le oui et le non sont à égalité" ( 3 mentions ) les autres pronostiquèrent un "résultat très serré" ( 15 mentions ). Malgré l’évaluation de la CIA, la victoire du oui ne fut jamais évoquée, en revanche dans 16 articles on put lire que "pour la première fois Hugo Chavez est face à la menace d’un revers électoral". De ce scrutin très serré découlait, toujours selon la presse, la "crainte d’un risque de violence" ( 9 mentions ), de même que la "crainte d’une fraude électorale" (5 fois).

Les manifestations des étudiants d’opposition étaient listées comme faisant partie des "actions programmées”. Comme prévu, la presse se fit le porte voix de la contestation. Dès le lancement de la campagne officielle pour le référendum, début novembre, les journaux lancèrent l’alerte : "Venezuela :la tension monte avant le référendum". Pas moins de 21 articles entre le 2 et le 30 novembre firent état de "manifestations d’étudiants opposés au régime, qui incarnent le mouvement de protestation". Une de ces manifestation ayant dégénéré en affrontement l’on dénombra entre 2, 4 ou 8 blessés selon l’auteur de l’article. En plus des étudiants, “ces manifestations regroupaient des opposants tels que : Action Démocratique, Commando National de la Résistance, Drapeau Rouge, Justice d’abord”. Faut-il s’en étonner ? Ces quatre associations étaient répertoriées dans le mémo de Michael Middleton Steere comme faisant partie du dispositif de la CIA pour conduire les opérations de déstabilisation.

De la même manière, la CIA prévoyait : “ d’augmenter la pression dans la rue dans les jours précédant le 2 Décembre”. Cela fut fait et la presse ne ménagea pas sa peine pour nous en informer. Les 30 novembre et le 1° décembre, 10 articles affirmaient qu’Hugo Chavez faisait face à un "mouvement de contestation sans précédent", au point "qu’une mer de partisans du NON a submergé une place du centre de la capitale". A partir du 1 décembre, la tension monta encore d’un cran et l’opposition estudiantine se vit renforcée par "les couches populaires, bastion du Chavisme ( 5 mentions les 1 et 2 /12 ).

Les USA pauvres victimes

Le 3 septembre 2006, un article du Guardian révélait qu’entre 2002 et 2006, les USA ont versé par l’intermédiaire de l’Agence US pour le Développement International ( USAID ) plus de 26 millions de $ à des organisations diverses présentes au Venezuela. Cet argent à servi entre autre à financer des programmes comme : “ campagne pour un leadership démocratique” ou “ analyse de la nouvelle constitution”... Mais aussi des “programmes éducatifs” et des “spots publicitaires sur les chaînes privées”... . En janvier 2007, Le Monde, déjà engagé dans la campagne anti-Chavez, bavardait sur les états d’âmes US : “ Le secrétaire d’Etat adjoint, John Negroponte [1] a dénoncé “le danger que représente Hugo Chavez pour les démocraties latino-américaines”.” Dans la foulée, le quotidien relevait qu’en “novembre 2006, Negroponte qui travaillait encore à la CIA, avait créé une cellule spéciale pour surveiller Cuba et le Venezuela”.

Sauf a avoir le cerveau esquinté par TF1, il est difficile de ne pas faire le lien entre les 26 millions de $ de l’USAID, la cellule de Negroponte et le plan tenailles. Mais la dénonciation par le président Chavez de l’opération Tenaza reçu un traitement médiatique particulièrement pervers.

Très en colère - on le serait à moins - le président du Venezuela affirma son intention de cesser d’approvisionner en pétrole les USA, ci ceux-ci poursuivaient leur opération de déstabilisation. Sur 13 dépêches et articles publiés le 1 décembre, 8 titrèrent “Chavez menace les Etats-Unis”. De plus, lorsque l’opération Tenaza fut mentionnée ( 6 fois ) ce fut pour mieux traiter Hugo Chavez de paranoïaque par le biais de formules aussi subtiles que : “ Hugo Chavez, tente de convaincre ses concitoyens que le pays est menacé” ou “ Le dirigeant vénézuélien accuse fréquemment les Etats-Unis d’être derrière des conspirations visant à le renverser, ce que Washington dément.”

Tout au long de la campagne, le leitmotiv de l’opération d’intoxication fut la phrase “ réforme constitutionnelle qui permet au chef de l’Etat de se présenter indéfiniment à la présidentielle”. Censée prouver qu’Hugo Chavez est un dictateur en puissance, cette formule à l’emporte pièce fut inscrite, parfois deux fois, dans chacun des 60 articles.

Propaganda awards

Incontestablement le premier prix du concours de propagande revient au correspondant de l’AFP : Philippe Zygel

Sur les 13 dépêches publiées en 4 jours ( 30/11 - 3/12 ) il qualifia par 12 fois Hugo Chavez d’“ancien officier putschiste”, puis mentionna 9 fois son “amitié avec Fidel Castro” et 4 fois son “ amitié avec le président iranien Ahmadinejad

La phrase : “ peine à convaincre même dans les quartiers pauvres, bastions du régime” fut répétée 5 fois. La “crainte de risque de violence” revint 6 fois et le “risque de fraude” 2 fois.

Quant à la phrase “ constitution qui lui permet de se présenter indéfiniment à la présidentielle et de censurer la presse encas de crise, tout en érigeant le socialisme en modèle économique ( ou : économie collectiviste ) il ne résista pas au plaisir de l’écrire dans chacune des 13 dépêches

Dans son mémo , Michael Middleton Steere notifiait : “nous travaillons à la critique de la Commission Electorale Nationale et à ses relations avec une série de tricheries de manière à créer dans l’opinion le sentiment de fraude, entre autre au moyen d’encre spéciale

La dépêche du 2 décembre (15h08) de Philippe Zygel dû faire rougir de plaisir la CIA. En effet, celle-ci fut entièrement consacrée à la “polémique sur l’encre utilisée lors du référendum”, polémique qui aurait “ alimenté la crainte de fraude”. Cependant, il se fit plus modéré dans la dépêche de 23h 29 : “ une polémique avait toutefois été lancé dans certains bureaux de vote où l’indélébilité de l’encre apposée sur le doigt des électeurs [...] a été mise en doute. Un soupçon rejeté par l’autorité électorale.” Aucune autre agence de presse ni aucun journal n’évoquèrent cette “polémique”

Nul ne sait comment vont évoluer les événements au Venezuela après le résultat du référendum. Mais une chose est certaine, durant toute la campagne du référendum sur la constitution, la presse française aura contribué au lynchage médiatique international du Président Hugo Chavez. Ce faisant, elle aura admirablement servie la CIA.


Notes

[1] JOHN NEGROPONTE Ambassadeur des Etats-Unis auprès des Nations-Unies Spécialité : couverture des escadrons de la mort au Honduras John Negroponte était dans les années 80 ambassadeur au Honduras et là, tout en appliquant les méthodes apprises au cours de ses années comme agent de la CIA au Vietnam, il a parrainé le terrorisme militaire le plus sauvage, couvrant la persécution et l’exécution de dizaines de milliers de personnes tant dans ce pays qu’au Nicaragua et au Salvador. Durant son séjour à Tegucigalpa, le personnel de l’ambassade nord-américaine s’est multiplié par dix et s’y est créée la « station » de la CIA la plus importante d’Amérique latine à cette époque.
Il a été désigné par Bush comme ambassadeur des États-Unis à l’ONU


 
 
 
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1 commentaire
  • oui.
    ce lynchage était proprement insupportable.

    il n’y a plus de doutes : nos médias sont actuellement devenus les "fox news" requis par l"empire usraélien qui nous gouverne maintenant.

    poutine a connu un sort semblable, et le lynchage en règle a été mené par les mêmes dans les deux cas !!

    pôvre kasparov, (qui est etats-uniens bien plus que russe ):il s’est plaint sur tous nos écrans du sort affeux qui lui était fait en russie...où il ne pouvait pas s’exprimer, .. et on l’a vu "ne pas s’exprimer" durant toutes les émissions !!

    nos médias nous ont fait cette semaine un véritable festival.

 
 
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