Faut-il craindre la science ?

Quand les possibilités scientifiques se développent dans un domaine positif, les gens auraient tort de laisser agir à leur place, comme s’ils étaient aussi impuissants qu’avant, un pouvoir supérieur [...] On sait que les refus, les démissions sont condamnés à la stérilité : il faudrait donc à l’avenir jouer le jeu activement, et formuler un code des anthropotechnologies... Il suffit qu’il soit bien clair que les prochaines longues périodes seront pour l’humanité celles des décisions politiques concernant l’espèce. Ce qui se décidera, c’est si l’humanité ou ses principales parties seront capables d’introduire des procédures efficaces d’autoapprivoisement [...], si l’anthropotechnologie du futur ira jusqu’à une planification explicite des caractères génétiques, si l’humanité dans son entier sera capable de passer du fatalisme de la naissance à la naissance choisie et à la sélection prénatale... » Peter Sloterdijk.

Améliorer l’espèce humaine

Dans son article Réflexions sur Hiroshima , Jean-Paul Sartre nous dit clairement que la bombe atomique inaugure une nouvelle ère. L’ère de l’homme sans Dieu. Ou plutôt de l’homme-dieu, cet homme qui a définitivement pris la place de Dieu, ce fauteuil si grand pour lui. Et la raison en est simple : on sait maintenant que la bombe atomique peut réellement mettre un terme à l’humanité, car elle peut tout simplement « faire sauter la planète ». L’humanité peut donc « être mise en possession de sa mort ». Pour les amateurs de Fukuyama, de Hegel, donc du grand concept de « fin de l’Histoire », cette fin possible de l’humanité que tous peuvent entrevoir avec un peu de bon sens remet en cause la signification même de l’aventure humaine, si celle-ci devait trouver une interruption brutale après un conflit nucléaire. Car la bombe met immédiatement en présence le problème de la fin de l’histoire. L’histoire en tant qu’évolution. En détenant la bombe, en 1945, les armes bactériologiques depuis 1970, et la capacité d’interférer sur la volonté de la nature, en manipulant le génome, l’homme est parvenu à son achèvement : se désenclaver de la volonté divine. Détenir (enfin ?) le pouvoir de décider de lui-même et de son propre sort. On a cette impression que l’homme peut définitivement influer sur sa destinée. Belle réponse à l’injonction cartésienne : il faut se faire comme maître et possesseur de la nature. Oui, j’ai bien souligné la conjonction « comme », car Descartes, bien plus fin et rusé que certains le pensent, savait que rien ne viendrait infléchir définitivement la volonté suprême de la Nature, reine mère qui mit l’homme au monde, et qui peut, un jour, le réaspirer vers elle. Le Tsunami est un premier signe avant-coureur. Les alertes des géologues en disent long. Comme si Dieu semblait tout doucement reprendre son siège, sur lequel l’homme semble bien minuscule.
Or, que représente exactement toute cette réflexion aujourd’hui ? Précisément le spectre de la toute puissance. Chaque fois l’ignorance des problèmes concrets nourrit tous les fantasmes de toute puissance en nous ramenant à la dimension mythologique. Cette dénonciation d’un totalitarisme et d’une toute puissance imaginaire a pour résultat d’empêcher toute régulation volontaire. Certes, toute régulation a ses limites. L’homme, quoi que pensent les hystériques de tous poils, ne sera « jamais » tout-puissant. Il suffit de se pencher sur toutes les catastrophes naturelles qui, ces dernières années, ont atteint l’homme ! Un scientifique pourra-t-il un jour programmer l’intelligence ? On pourra certes la détruire, rendre schizophrène, dérégler les fonctions vitales, mais aucune intervention sur le génome ne fera d’un enfant un prochain Mozart, ou un futur Hitler. Tous les mous du bulbe qui colportent de telles idioties sont de dangereux terroristes de la pensée. Par contre, la science peut déjà réparer des erreurs génétiques. N’est-ce pas un pas immense ? Et on pourra toujours se diluer dans de longs débats éthiques, mais si nous pouvons un jour permettre à un paralysé de redevenir valide, quel imbécile pourra recourir à la moindre valeur éthique pour empêcher cette nouvelle prouesse scientifique. Les manipulations génétiques, comme toute nouvelle innovation crée l’hystérie, l’angoisse, alimentent tous les fantasmes. Et certes, vous pourriez en vouloir à vos parents -mais finalement sera-ce suivit par beaucoup d’entre eux ?- s’ils avaient, avant votre naissance, changé certains de vos caractères secondaires comme la couleur de vos yeux et la couleur de vos cheveux, il ne faut tout de même pas trop s’affoler, comme dans les théories du Chaos, on se heurte à une limite à la prévisibilité des manipulations génétiques, à la fragilité du vivant constituant un facteur de rétroaction et d’intelligence qui ne saura être supprimée sans conséquences. On ne peut pas accepter la souffrance, il faut y répondre, en tenir compte et corriger le tir sans cesse. Le clonage thérapeutique qui sera, j’en suis sûr, l’une des révolutions majeures de ce siècle, crée encore aujourd’hui la controverse, car on lui fait trop souvent de mauvais procés.
Car, quoi ? Les évolutions de la science en biotechnologies sont loin de l’eugénisme nazi. Et tous les discours qui cherchent à attaquer les biotechnologies sur leur propre terrain, tel que celui de Habermas, relève d’une philosophie humaniste bien-pensante qui s’insurge, car elle pense que l’eugénisme fasciste d’antan n’est jamais loin de l’avenir biotechnologique. L’humanisme petit bourgeois doit impérativement se remettre en question. Certes, il ne faut jamais oublier l’homme avec un grand « H ». Mais ce n’est pas le problème de l’eugénisme qui est ici en question. Les confusions dans lesquelles les nouvelles découvertes biotechnologiques qui perturbent actuellement scientifiques, philosophes, hommes politiques, nous conduisent un peu trop facilement à associer « eugénisme » et « génétique », parce qu’on retrouve le mot « gène ». _ L’eugénisme est également disqualifié d’office, sans autre forme de procès, pour les raisons historiques que l’on connaît. Hitler et ses fantasmes ayant notablement freiné durant ces cinquante dernières années, la pensée « eugéniste ». Jusqu’à la seconde Guerre mondiale, des généticiens de toutes nationalités, française, américaine, anglaise, « allemande », de tout horizon politique « étaient » eugénistes. Ils considéraient la génétique comme le meilleur moyen d’améliorer l’espèce humaine.
On est loin de l’eugénisme des nazis qui n’était qu’un fantasme pur. La génétique aujourd’hui moins fantasmatique, liée essentiellement au problème des biotechnologies et des applications de la génétique à l’homme, n’est d’ailleurs pas nécessairement celui de l’eugénisme. Non ! Il ne faut pas avoir peur de la science. Il s’agit d’adapter les outils de pensée pertinents, afin d’entreprendre une réflexion sereine et vigilante autour d’une avancée majeure de ce siècle : les manipulations génétiques, le clonage thérapeutique qui seront, demain, la possibilité pour beaucoup d’êtres humains d’éviter de grandes souffrances. D’améliorer l’espèce humaine.

Peter Sloterdjik et le parc humain

Afin de mieux saisir la portée et la pertinence d’une telle idée, ça ne serait pas inutile d’aller faire un tour du côté de Peter Sloterdijk. Peter Sloterdijk a créé un tollé et un véritable scandale en 1999, après avoir prononcé son allocution sur Les règles pour le parc humain . Décidément, toute pensée en marge, pertinente, mais pas systématiquement calibrée aux paramètres de ce que l’on appelle la « pensée correcte », est aussitôt diabolisée, combattue, par une horde de bien-pensants dont le chef de file n’était autre, à ce moment-là, qu’Habermas lui-même, « prêts » à tous les meurtres, tous les nettoyages pour faire respecter leur vision du monde, et le respect de leur idée de la tolérance. Une tolérance qui devient parfois bien intolérante...
En se plongeant dans ce court texte publié aux éditions des mille et une nuits, on peut s’imprégner de ce discours savamment mené autour de ce que Sloterdjik appelle le « retour à la bestialité », ce retour qui se nourrit en autres de nouveaux jeux de cirque multimédia. Et quoi qu’en ait dit une horde de petits roquets de tout acabit, prêts à tous les meurtres, la problématique réelle du penseur allemand, loin d’être animée par la flamme sulfureuse de l’idéologie eugéniste, cachant par-là même le spectre du nazisme, était de se poser des questions essentielles autour de tout ce qui est lié aux biotechnologies, et leur intervention en ce qui concerne le futur processus de l’espèce.
S’interroger sur les voies que peut suivre l’humanité sur un apprivoisement d’elle-même. Questionner la sélection prénatale et ses revers. Revenir à Nietzsche et principalement à Heidegger et ce qu’il a appelé « la clairière », avec pour vif rappel que l’être humain en soi n’existe pas, et qu’il doit se produire lui-même dans une querelle permanente autour de son être non déterminé. Voilà de quoi révulser toute une tradition philosophique !
Ce qui a indigné ses auditeurs, parmi lesquels des philosophes et historiens juifs, c’est que Sloterdijk annonça derrière Heidegger la mort de l’humanisme. Nous disant, - mais n’est-ce pas à juste titre ? - que les fondements de la société actuelle ont changé, devenant « post-littéraires, post-épistolaires et donc post-humanistes ». Un constat explicitement référencé par des penseurs de la trempe des Nietzsche, Heidegger et Platon. Voilà qu’il n’est pas tolérable alors de constater (très légitimement !) l’échec de l’humanisme à domestiquer la face animale de l’homme ? Mais l’« infâme » ne s’en tint pas à ce seul pêché, se demandant dans la foulée si l’évolution ne va pas vers « une réforme des qualités de l’espèce », « une technologie anthropologique, y compris une planification explicite des caractéristiques » ; si « toute l’espèce humaine ne va pas passer d’un fatalisme de la naissance à une naissance choisie et une sélection prénatale ». Déplorant cette ignoble « bestialisation » de l’homme par les industries du divertissement, Sloterdijk envisagerait alors, voulant coûte que coûte contrer une telle dérive, une vraie « réforme génétique de l’espèce ». Les références au terme par exemple de « sélection » ont aussitôt réveillé de vieux démons dans le débat, démons qui l’ont emporté sur la juste raison. Mais n’aurions-nous pas mieux fait de nous pencher avec plus d’attention sur l’utilisation de la définition de ce terme par Sloterdijk lui-même au lieu de polluer le débat des spectres du nazisme ? Est-ce une attitude encore possible dans un univers intellectuel ou culturel dont le scandale demeure la seule vraie valeur aujourd’hui ? Oui, les horizons de la technologie génétique sont bien mis en question par Peter Sloterdijk. Sur cela, il n’y a pas de doute. Et pourtant, que disait Sloterdjik, si ce n’est qu’« on doit enfin comprendre que, depuis toujours, les hommes ont été "faits" (...) par une combinaison de règles de classes et de castes, de règles de mariage et d’éducation - il s’agit bien d’une sélection. Entre-temps, de nouvelles possibilités d’optimisation sont en vue. C’est pourquoi il faudra convoquer dans les prochaines années des états généraux des sciences de l’homme pour discuter des limites de la biotechnologie et de la formulation d’un code de conduite » déclara-t-il dans un entretien avec l’hebdomadaire Focus. Certes, on peut comprendre qu’en Allemagne certains sujets, toujours emplis de soufre et de passion, empêchent de penser librement, notamment la « fameuse » question de l’eugénisme, encore trop absorbée par l’eugénisme nazi. Et on peut se demander si l’utilisation de ce terme de « sélection » était-elle seulement pertinente, ou si elle n’était pas réellement provocatrice ? Il faudrait alors se demander pourquoi...
Toujours est-il que Sloterdijk, pose l’idée non dénuée d’intérêt, au moins sur le plan théorique, que des manipulations génétiques pourraient permettre d’opérer une « sélection prénatale », voire une « planification explicite des caractéristiques » de l’espèce humaine en vue d’établir sa « domestication » sur des bases nouvelles.
Derrière Heidegger auquel il fait référence, Sloterdijk nous recommande de liquider les humanismes sur les décombres desquels on pourra faire apparaître un « homme nouveau », écrivant précisément : « Par quels moyens pourrait-on apprivoiser l’homme si même l’humanisme, véritable école de domestication, a échoué ? Qu’est-ce qui pourrait l’apprivoiser si, malgré toutes les expériences d’éducation de l’espèce humaine, la question de savoir qui forme les éducateurs à enseigner quoi n’est toujours pas claire ? » Puisque l’éducation traditionnelle ne fonctionne plus ne doit-on alors pas recourir à une régulation de l’espèce humaine par d’autres voies ?
D’où l’utilisation pertinente de potentialités inédites offertes par les manipulations génétiques pour envisager une nouvelle étape, celle-ci explicite, volontaire et consciente, de la domestication de l’humanité. Mais quelle serait alors l’ignoble faute commise par Sloterdijk, si ce n’est de toucher là, aux « droits de l’homme » idéologies déjà dépassées, ou devenues quelque peu tyranniques ces dernières années.
Peter Sloterdijk touche également à la morale classique, à l’éthique, et remet fondamentalement en question les humanismes (qu’on croyaient éteints ces derniers temps), choquent les « bien pensants », crée la confusion, l’hystérie presque collective. Il n’est pas pour autant si novateur, ni nostalgique d’une période sombre de notre histoire où l’eugénisme fantasmatique sévit de façon dramatique. Non ! Relisez sa conférence, ses thèses ne sentent guère les relents de l’eugénisme nazie. Elles ont toutefois le mérite de reposer le problème de l’homme et son éducation, de son « élevage » dans les villes, « tâche zoopolitique » qui devient alors une véritable réflexion politique moderne.
La question que soulève ainsi Sloterdjik quant aux différentes sortes d’élevage fait irrémédiablement penser à Nietzsche et à cette lutte entre humanistes, éleveurs du petit homme, et sur-humanistes, éleveurs du surhomme. La question de l’anthropotechnique [1] est ici ouverte : c’est la question de la sélection. Peut-on parler de la « sélection », du « rôle du sélecteur » que joueront pendant longtemps culture et humanismes, sans se mettre en porte-à-faux avec la morale de nos temps présents, et notre idéal de démocratie, égalité de tous entre tous [2] ? Accepter d’accepter l’anthropotechnique, ce serait refuser l’aveuglement. Ce serait finalement redonner en dernier recours un « vrai » sens à l’humanisme, car ce serait redonner une place centrale à l’homme. Pas seulement au sein de la communauté humaine lettrée, mais également comme force opératoire sur lui-même [3].
Toute la polémique qui fut déclenchée suite à cette allocution prononcée par Peter Sloterdjik met en lumière avec un talent non dissimulé combien la question finale posée par le philosophe est brûlante et actuelle, et combien elle ne trouve toujours pas de réponse aujourd’hui : que reste-t-il quand l’homme est devenu savant et que, par conséquence logique, Dieu a quitté la scène ? Car, « on ne doit pas oublier que chez Platon, nous rappelle Sloterdjik, Dieu est le seul être envisagé comme gardien et éleveur originel des hommes ». Tout au plus, demeure-t-il quelques livres de sages disparus. Livres que personne ne pense plus à lire. Tout au plus restent-ils quelques archivistes, bibliothécaires-gardiens d’archives de sagesse n’ayant plus aucune efficience car, on peut le dire, en paraphrasant Paul Ricœur, un monde de textes qui ne serait pas saisi ou approprié par un monde de lecteurs, ne serait qu’un monde de textes possibles, inertes, sans véritable existence. Ainsi sommes-nous renvoyés à notre responsabilité : nous devons repenser notre approche de l’anthropotechnique et notre approche de ces « livres déterminants de jadis » qui ont bien cessé « d’être des lettres d’amis ». Ainsi dit le philosophe, il est bien rare « que des archivistes redescendent vers les antiquités textuelles pour aller chercher des propos anciens sur des questions modernes ». Et nous devons le déplorer. Ces humanistes-là ayant disparu, nous n’avons plus l’habitude de rouvrir les textes antiques pour nous rendre compte que notre vie confuse n’est que réponse confuse à des questions posées jadis, on ne sait plus bien où ! C’est ainsi ! Aux humanistes ont succédé les archivistes d’un monde sans lumière.


Notes

[1] « C’est la signature de l’ère technique et anthropotechnique : les êtres humains se retrouvent de plus en plus sur la face active ou subjective de la sélection, sans qu’ils se soient volontairement forcés à être dans le rôle du sélecteur », Peter Sloterdjik, Op. cit.

[2] « Il existe un malaise dans le pouvoir de choisir et ce sera bientôt une option possible de l’innocence lorsque les hommes se refuseront explicitement à exercer le pouvoir de sélection qu’ils ont conquis dans les faits », Peter Sloterdjik, Opus.cité,p. 42.

[3] « La mission de ce sur-humaniste ne serait autre chose que de planifier les qualités pour une élite qu’il faudrait spécialement élever au nom de la globalité », Peter Sloterdjik, Op. cit.


 
P.S.

Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et une nuits, 1999.

 
 
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