Afghanistan

Ni vous ni moi n’irons jamais ... à moins d’être idéaliste ou aventurier sans foi ni loi, donc, la meilleure chance d’en apprendre sur ce pays mythique et de découvrir ses splendeurs d’antan et ses richesses d’aujourd’hui est de se plonger dans cet extraordinaire album, à la fois livre d’histoire et conte des mille et une nuits, inventaire à la Prévert et journal archéologique aux photographies envoûtantes. En voiture ...

Sous la houlette de Bernard Dupaigne, directeur du laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme, et grand spécialiste de l’Asie ayant publié de nombreux ouvrages sur la question, nous partons à la découverte de ce pays sis au carrefour de l’une des routes de la soie qui reliait la Chine aux empires de la Méditerranée. Ainsi, l’Afghanistan a-t-il vu ses terres convoitées, pillées, traversées, occupées : d’Alexandre le Grand à Babour, de Tamerlan à Ibn Battuta ...
Déshabillons-le de sa jaquette pour mieux l’avoir en mains, couverture chaude, d’un brique attachant, d’une clarté atténuée qui laisse la main glisser vers les pages qui vont se donner dans le bruissement du papier glacé qui happe l’air pour lui insuffler sa musique ... Premières pages, de garde, double et en couleurs, hypnose, stupéfaction : quelques détails des céramiques de la grande mosquée d’Hérât. Le ton est donné, nous sommes dans le sublime.

Première époque - il y en aura sept pour nous narrer l’infinie histoire de ce pays pas comme les autres - celle de la présence grecque. Tout aussi étrange que cela puisse paraître, loin de toute mer, l’Afghanistan constituait tout de même, depuis des millénaires, une étape du commerce terrestre de l’Est - Inde, Asie centrale - et l’Ouest - Egypte, Grèce, Rome -. Peu de vestiges achéménides ont été trouvés alors que ce fut l’époque où la religion zoroastrienne s’y est répandue, provoquant l’établissement d’autels de feu, souvent situés en hauteur (Zarathoustra serait, selon la tradition, originaire de la Bactriane). On recensera plus facilement les restes qu’Alexandre le Macédonien fit construire vers 330 avant JC. L’un des plus beaux sites est celui de la cité d’Aï Khânom, dame lune, dont deux très belles photos montrent le rempart et le gymnase sis le long du fleuve, et les vestiges du palais royal. Plus loin, notre regard s’arrête sur un chapiteau corinthien qui semble avoir été oublié dans ce désert de pierres et de poussière. L’image couleur est saisissante, d’un surréalisme parfait : le ciel bleu, sec, pur, minéral ; et cette pièce unique, trônant sa splendeur écartelée sur l’autel de l’oubli ... Tout de suite happée par la page suivante et les escaliers monumentaux du site kouchân, là aussi le contraste est saisissant entre le premier plan tout de verdure foisonnante et, derrière, ces marches à l’échelle gigantesque piaffant d’insolence au pied des montagnes noires ...

Pendant cinq siècles, les Kouchâns, des nomades venus des steppes du nord, engloutirent les petits royaumes bréco-bactriens et imposèrent leur règne. Ils furent les passeurs entre la Grèce et l’Inde et permirent le développement de l’art bouddhique du Gândhârâ. C’est ainsi que, par la rencontre d’un royaume qui avait gardé la tradition grecque de la sculpture et des influences venues de l’Inde, s’est créé l’art gréco-bouddhique, synthèse entre la plastique grecque et les religions indiennes ... Kâpîsâ, l’ancienne Bagrâm, fut leur capitale d’été, on y découvrit une collection de bols et de vases en verre taillé aussi beaux que ceux de Murano !

L’instauration du bouddhisme apporta l’implantation de stoupas, ces monuments élevés sur une relique de Bouddha qui éblouissent tout voyageur. Les photos, estampes et croquis des archéologues qui se sont épuisés pendant plus d’un siècle à fouiller cette région nous ouvrent les portes d’un art très particulier. Malheureusement, les années 1979 virent la région de Hadda, contrôlée par les plus anti-occidentaux des partis islamistes, pillée et saccagée par des hordes de cinglés, excités par leurs mollâs qui juraient de détruire toutes les idoles païennes, témoins de la présence du bouddhisme avant l’arrivée des armées arabes au VIIème siècle. Le site de Tapa-yé chotor est incendié en 1992. La grotte de méditation aux murs couverts de fresques et de décorations de stuc, est détruite ... Point d’orgue de cette barbarie, les grands Buddhas de Bamiyân, achevés au canon en 2001. Tâlebân ne rime certainement pas avec tolérance et intelligence, preuve, s’il en fallait, de cette doctrine dégénérée d’un islam qui fut, jadis, paré de splendeurs et de variétés !

C’est bien cet islam-là, le médiéval, l’intuitif, qui construira, ici aussi, des merveilles comme la mosquée Noh Gonbad de Balkh, la plus ancienne d’Afghanistan. Mais il y a aussi Sar-é Pol, une ville historique du Xème siècle qui renferme des tombeaux anciens et dont la deuxième enceinte, photographiée en 1934 par Joseph Hackin, semble sortir d’un rêve : ensablée, les pics érigés de ses remparts rongés par le temps dessinent un gruyère de pierres et de vide, un mirage, une illusion, l’espace d’un instant, voici le souffle du vent qui passe et qui s’invite à la contemplation ... Lui faisant face, une petite photo en noir et blanc : les restes du minaret de Khwâdja Siâh Pocht avec un jeune homme à son sommet, figurine impossible marquant l’échelle dans ce décor de science-fiction qui n’est pas de carton-pâte mais bien réel. Pas de guerre des étoiles mais une construction à la Bilal, des formes étranges, des sculptures d’une rare finesse, des proportions parfaites font de ce reste majestueux un dôme à la mémoire.
Tout comme la ville fortifiée de Sauren-Qal’a, au Seistân, qui semble, elle aussi, toute droite sortie d’un plan de Dune, film mémorable aux décors démentiels. Sauf que, une fois encore, l’on est frappé par l’extraordinaire réalisation humaine de ces tours de pierres immenses, assemblées presque côte à côte, dans un ensemble d’une rare élégance et d’une sobriété qui se marient habillement avec le désert et le ciel si pâle que de loin, on jurerait une montagne ...
Cet islam médiéval aura donc contribué fortement à l’embellissement du pays. La photographie de 1970 qui montre la madrasa de Châh-é Machhad, l’année de sa découverte, au bord d’un bras du fleuve, à moitié ensablée, relève, encore, d’un incroyable don à savoir où et comment marier nature et construction humaine. Et que dire de la tour du sultân Mas’oud III, après sa restauration ? Immortalisée sur un ciel ouaté elle s’impose en ses sculptures sises sur un socle tétragonal.

La visite se poursuit avec Hérât, le joyau des empereurs timourides pour enchaîner avec la période des Safavides puis des Grands Moghols - avec le fameux mausolée d’Alî aux multiples dômes bleus, qui n’a rien à envier à celui de Khwâdja Abou Nasr Pârsâ, sis à Balkh ...
Au-delà des guerres et des influences, ce livre retrace à merveille ce patrimoine unique que le peuple afghan a en partage, ces racines qui doivent surmonter les religions et les politiques. Car reconstruire l’Afghanistan veut aussi dire respecter le passé et le préserver de la folie des hommes. Depuis 2002, l’UNESCO a entrepris certains travaux, pas toujours judicieux, mais c’est un début. La volonté politique manque cruellement, reste alors l’utopie pour inventer autre chose et témoigner de ce qui fut et ce qui pourrait être. Ce livre y participe. Il est donc essentiel, à plus d’un titre. Bible des fouilles archéologiques passées, carnet de bord d’un pays à l’agonie, compilation iconographique riche de plus d’un siècle de travaux sur site, résumé des témoignages laissés par les grands noms de l’archéologie mais aussi des visiteurs anciens ...
Les trésors d’Afghanistan méritent le repos dans la paix et la reconnaissance éternelle ...


 
P.S.
 
 
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