Tanger
ou la ville des mille et une lumières

Quel est le point commun entre Paul Bowles et William Burrough ? Outre l’extraordinaire qualité littéraire et les mondes insoupçonnés qu’ils nous ont fait découvrir dans leurs livres ? Une ville cristallise leurs attentes, leurs émotions, leurs espoirs, une ville qui est une fête pour l’œil (Delacroix) et un paradis pour les peintres, tel Degas, ou Matisse qui y épura sa vision au contact de cette lumière si exceptionnelle, et cette ville ... c’est Tanger !

Il y a un endroit magique ou l’Europe et l’Afrique font l’amour, un enclos chaud et humide où les eaux de la Méditerranée mêlent leurs effluves à celles de l’Océan Atlantique ; et tant de ferveur donnèrent un lieu d’échanges où les hommes se retrouvèrent. C’est Tanger la millénaire qui a vu passer Phéniciens, Romains, Arabes, Portugais, Espagnols et Français dans ballet colonial sans cesse renouvelé au grand dame des autochtones ...

Tanger affiche sans conteste les plus beaux rivages de la Méditerranée orientale dans ce carrefour maritime le plus passant de la planète. Les navires sont sans cesse en mouvement, allant d’une rive l’autre, traçant dans l’écume argentée leur route vers des destinations parfois très éloignées, portant pour le compte de tiers plus du sixième du commerce maritime mondial et le tiers du trafic pétrolier ... Quatorze kilomètres au plus étroit, ce goulot qui est aussi une frontière entre deux mondes qui se regardent en chien de faïence permet d’épier l’Autre, surtout la nuit quand scintillent les lumières des villes ...

Lumière, justement, c’est d’elle que vient la légende de Tanger, et c’est en double page 21-22, sur un fond noir d’encre, que les fenêtres de la chambre 35 de l’hôtel Villa de France, la chambre de Matisse, que nous vient cette vision unique d’une ville enclavée dans la mer ...
C’est un site somptueux que ce détroit de Gibraltar qui est une scène naturelle d’une extraordinaire complexité et d’une rare beauté. Couleur et lumière confèrent à ce paysage une harmonie unique entre un minéral éclatant, une végétation luxuriante et une mer aux mille reflets ...

Il y a bien deux cités à Tanger, comme le notait Jacques Berque : la première vint d’en haut ; la seconde d’ailleurs. Un ailleurs qui s’est greffé sur la ville nouvelle, fruit de la mondialisation qui n’est pas née hier, comme on voudrait nous le faire croire, et qui prospère dans le sillage des investisseurs et des hommes d’affaires ...
Mais cela ne doit pas faire oublier que la Médina de Tanger fut également un éminent pôle de spiritualité ; avec son saint patron Sîdî Bouâarraqiya, ses nombreuses confréries mystiques et zaouïas des Derqawa, des Aïssawa, sa mosquée-cathédrale, Djâmaâ el-Kébîr ...
Produits de deux sociétés différentes, ces deux entités dessinent sur le sol les antagonismes et les harmonies que vivent les Tangérois d’aujourd’hui.

Mohamed Métalsi, directeur des actions culturelles de l’Institut du monde arabe (à Paris), est historien de l’art, spécialiste de l’urbanisme et de l’architecture arabo-musulmane ; et accessoirement tangérois, ce qui, pour ce qui nous concerne, est un plus indéniable. Son texte remarquablement érudit et admirablement construit est accompagné des très beaux clichés de Jean-Baptiste Leroux, photographe d’architecture, de paysages et de jardins. Malgré ses efforts, il n’a pu, sur certains clichés, cacher l’horreur de l’urbanisme anarchique et démesuré de certains quartiers de la ville, dits spontanés, qui ont poussé comme chiendent sur une pelouse anglaise sans que personne ne tente de canaliser cette frénésie apocalyptique ... Demeure heureusement la mer et les jardins, la montagne, les maisons édifiées sur la muraille sud de la médina (quartier de Beni Ider) ou les demeures européennes du début du XXe siècle édifiées sur le plateau de Marshan, sans parler de l’ancien Monoprix de la rue Siyyâghîn avec sa façade ornée d’une mouluration de décors arabo-andalous, les terrasses en espaliers donnant sur la mer du café Hafa au Marshan, ou encore le théâtre Cervantès ou bien d’autres merveilles ... et les lumières du jour qui changent à chaque heure pour nous enchanter et nous faire oublier la cupidité des hommes en ces pays d’Orient qui ont oublié, depuis un certain Nasser, que la civilisation commence là où l’urbanisme s’établit ...

Mais Tanger ce n’est pas qu’un labyrinthe : c’est aussi une réputation sulfureuse qui est née du commerce illégal, du sexe et des plaisirs interdits, Tanger plaque tournante de la drogue, ville de soufre et de joie. Mais aussi ville humaine et ville d’espoir qui accueillit les réfugiés de la guerre civile espagnole sans faire d’histoire. Elle fut la cible des aspirations et des convoitises aussi, elle attira les chercheurs de fortune, les fous, les écrivains ...
Toutes les croyances s’y croisaient, toutes les langues dans ce tourbillon des communautés qui se mélangeaient le temps d’un songe d’humanité.
Tanger l’utopiste gardera donc une image internationale, Perle du Détroit, ville blanche et bien d’autres surnoms pour celle qui restera dans le cœur des hommes, un mythe, un sanctuaire urbain en ces temps troubles où les conflits des civilisations semblent vouloir perdurer ...
Tanger, candidate malheureuse à l’Exposition universelle de 2012 sera la ville-phare du Maroc pour les dix prochaines années avec la construction d’un port géant, la mise à niveau de la ville ... mais ne risque-t-elle pas d’y perdre son âme en voulant à tout prix singer l’Occident ?

Les photographies qui illustrent cet article ne sont pas tirés du livre.


 
P.S.
 
 
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