Pierre Pelloux, l’homme de l’ombre

Méconnu en dehors de sa région (Lyon), Pierre Pelloux (1903-1975) est un peintre poétique qui flirte avec le figuratif tout en regardant du côté de l’abstraction. Il sera aussi un brillant professeur qui ira porter l’art dans les coins les plus reculés de la société. Il usera de son œuvre pour jouer avec la question de l’ombre, ce reflet porté des hommes et des choses qui chante une autre vérité. Comme un tain enfin révélé au sens commun des principes fondamentaux ...

Pierre Pelloux est imprégné de l’histoire de Lyon : il aura su résister aux sirènes qui appelèrent certains artistes lyonnais à s’expatrier à Paris voire à New York. Il sera peintre dans sa ville d’adoption et contribuera à sa vie artistique. Il y développera une forme d’enseignement que l’on pourrait appeler art-thérapie à l’encontre des malades mentaux. Un peu comme Howard Buten fait le clown avec ses patients autistes, Pelloux se joue des pinceaux pour tenter de ramener vers des rives plus clémentes ceux que l’on nomme les fous. Ainsi, on le voit, une dualité a vu le jour en cet homme : très tôt, d’un côté son travail à la lumière pour peindre un figuratif aux normes assises et structurées ; de l’autre, une ombre portée sur les sentiments à vouloir aider ceux que l’on oublie derrière des murs, une manière aussi d’aller chercher plus loin, ailleurs que dans le simple dessin cette volonté d’aller puiser dans l’émotionnel une réponse à tant de questions ...

L’ombre, reconnaissable ou non, inquiète, intrigue ... fait mystère. Car qui dit ombre dit lumière, sans lumière point d’ombre. Et cette lumière de Fin de journée, plage de Bellaria peinte en 1970 ne s’étire-t-elle pas vers des infinis inexpliqués ? Il y a une fable poétique derrière toute ombre, une origine inavouée que le peintre s’amuse à suggérer : l’ombre sur un visage, sur un objet donne le modelé, le volume, la profondeur ; l’ombre y sculpte la lumière pour mieux capturer son énergie. L’ombre donne la vie au tableau, elle tisse le lien délicat et progressif qui sera susceptible de le dénaturer ... Menace ou révélatrice d’un miracle à venir ? C’est que les ombres sont mouvantes, fugitives ...
Et Pelloux se joue d’elles même lorsqu’il peint des paysage de pleine clarté car il voile, il assourdit, il ose tamiser la lumière pour mieux la dompter. Pelloux le peintre oriental ...

Né dans le froid du mois de décembre 1903 à La Mure d’Isère, Pierre Pelloux est fils de bourgeois. Son père dirige l’entreprise de ciments familiale. Après une enfance classique il intègre l’école des Beaux-Arts de Lyon à dix-sept ans et commence assez vite à peindre. Il montrera ses premières toiles au salon d’Automne de Lyon en 1926. Après la guerre, il est nommé, en 1944, professeur suppléant à l’école des Beaux-Arts, heureux de la stabilité financière que lui apporte cet emploi.

Reconnu généralement comme peintre de l’école lyonnaise, Pierre Pelloux est bien plus que cela ! Il œuvre à mettre en évidence l’essentiel, il joue avec les couleurs disposées en aplats et le réalisme des teintes locales tout en privilégiant le respect des proportions dans la norme qu’il s’est fixée, à savoir "se soumettre aux exigences de la composition".
On distingue deux époques, une avant guerre et une autre après son entrée comme professeur, là il revient à une forme plus classique avec des portraits empreints de mystère, à la pâte lisse mais sensuelle. On est loin de la stylisation des formes, de la simplicité des lignes et des couleurs qui se mariaient dans une sorte d’archaïsme décoratif que le grand triptyque du Bain matérialise si bien ...

Expulsé des Beaux-Arts, Pelloux se relance et affiche une liberté de ton dès 1951 avec une synthétisation accrue et en 1956 il peint une grande composition en deux versions (L’arbre et le soleil) aux lignes réduites à l’essentiel. Blanc ocré, arbre dans la brume, contre-jour sur le soleil : c’est un arbre d’ombre.
En 1959 apparaissent les premières Ombres puis en 1960 les Reflets qui traitent du double : images inversées dans des flaques, trouées claires sur le sol mêlé de sable. Pelloux met en scène des routes, des poteaux, des montagnes ... il utilise son répertoire comme un poète userait jusqu’à la corde son petit paquet de mots à tourner et retourner dans tous les sens ... En 1967 il aborde le thème des parasols et se joue de la verticalité et des oppositions mais aussi de l’ombre et de la lumière, toujours, encore, allant jusqu’à l’angoisse avec ces Parasols jaunes fermés : ils irradient dans la nuit un éclat étrange, inconnu ; l’impression face à la toile est pesante, on ne sait d’où vient la lumière, on se sent aspiré ...

Alors, si, chez Pelloux, règne une lumière particulière, elle ne provient pas du zénith, elle est filtrée par une main habile qui baignera les paysages d’une aura crépusculaire. Il en jouera grâce à une technique rigoureuse et sans appel : partant de photos et/ou de croquis, il élaborait un dessin où il indiquait les valeurs ... puis il peignait sur sa toile de lin après avoir reporté son dessin à l’aide d’un calque. Venaient ensuite les jus gris ou bruns puis montaient peu à peu la matière et la teinte. Les couleurs se mêlaient aux couleurs ...

Danielle Stéphane nous livre une étude complète et documentée qui va d’une présentation globale de la tradition picturale lyonnaise à un panorama de la vie culturelle à Lyon au début du XXe siècle afin de situer Pierre Pelloux dans cette période historique. Ayant étudié avec lui et rencontré amis et anciens élèves, elle leur donne la parole pour éclairer par petites touches un portrait de ce peintre hors norme accompagné de ses propres textes, dont son discours d’entrée à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon .
Cet ouvrage a obtenu le prix du Manuscrit 2006 du Département du Rhône.


 
P.S.
 
 
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