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Au nom de la Loi.

Les infos finissent par ressembler aux films de série B (à moins que ce ne soit l’inverse). Après avoir eu comme président un vrai cow-boy de cinéma, Ronald Reagan, les Etats-Unis ont maintenant un vrai président cow-boy, George Walker Bush, qui parle à son peuple accoudé devant le micro avec la dégaine d’un redresseur de torts au comptoir d’un saloon. Son style cinématographique s’allie si bien à celui du « justicier dans la ville » joué par son homologue israélien Ariel Sharon, que leur entente cordiale est sans surprise, aussi convenue que les scénarios vite faits des séries télévisées.

Mais au-delà des apparences, il existe entre les politiques de ces deux hommes des signes de convergence plus profonds. L’Amérique est en effet le paradigme de la colonisation victorieuse (et vertueuse). Comme en Israël, des gens venus des quatre coins du monde, souvent persécutés à cause de leurs convictions, ont conquis par les armes des territoires en les prétendant vierges d’occupants civilisés. Ensuite, de batailles en massacres et d’armistices en traités jamais respectés, ils ont peu à peu confiné les « indigènes » dans des réserves morcelées, éparpillées pour des raisons stratégiques, tout en se mettant à transformer le terrain conquis en un paysage radicalement nouveau.

Comme en Amérique, l’objectif d’Israël, peuplé pareillement de colons aux cultures d’origines disparates, est de construire une nation nouvelle sur un territoire dont auraient été soumis, puis isolés, voire niés, les occupants premiers. En ce sens, les Palestiniens sont les « Peaux-Rouges » des Israéliens, et leurs vainqueurs (tels Moshe Dayan ou Sharon) ont le look de glorieux cow-boys, pour qui la justice s’est faite au bout du revolver.

La même rhétorique, cependant, a peu de chances de produire les mêmes effets. D’une part, parce qu’au XXIe siècle, on ne peut plus comme autrefois passer les génocides sous silence. D’autre part, parce que le vivier de colons potentiels finit par se tarir (on en vient à faire de la pub en Argentine pour inciter les Juifs à émigrer). Enfin, parce que la nation arabe, qui entoure Israël et la Palestine, n’est pas soumise à ces alliés concurrents des cow-boys qu’étaient les gauchos d’Amérique Latine : au Proche-Orient, les « Peaux-Rouges » arabes sont trop nombreux. A moins de les vitrifier sous des bombes atomiques, on ne pourra les anéantir comme les Indiens.

Le shérif Bush (dont le deuxième prénom, Walker, est curieusement celui d’un héros de série B télévisée, cow-boy moderne chez les Texas Rangers), comme aux bons vieux temps de la « conquête de l’ouest », s’est fait le champion planétaire de la lutte contre les « sauvages », bible en main, au nom de la civilisation. A son côté le marshall Ariel Sharon a juré de faire régner l’ordre parmi les villages insoumis. Sans doute pensent-ils que la keffieh a remplacé les plumes, et Arafat pris la place de Geronimo.

Dans ce conflit, comme dans beaucoup d’autres, les arguments et les discours idéologiques recouvrent des comportements politiques et militaires infiniment plus grossiers. De même qu’il a été facile aux colonisateurs américains d’excéder les « Indiens » pour les amener à se révolter de façon révoltante, puis de mettre en scène les massacres opérés par les plus radicaux de leurs ennemis pour justifier les massacres commis en riposte par les armées dites de la civilisation, de même Sharon n’a aucun mal à pousser les extrémistes palestinens à une tactique dont il se sert pour justifier ses actions répressives. Le piège est tellement grossier que les westerns modernes n’osent même plus utiliser des scénarios construits sur cette trame (bien que, pendant longtemps, les Indiens aient toujours été présentés comme des criminels sanguinaires et terrorisants).

Il importe peu de savoir si Bush et son cousin Sharon croient aux fadaises qu’ils débitent, ou s’ils se jouent un film de mauvais goût aux conséquences dramatiques. Autour d’eux, en tous cas, la plupart des commentateurs feignent de ne pas voir l’épaisseur des ficelles que manient ceux qui jouent un rôle réel dans le conflit. Bien sûr, les chefs palestiniens ne sont pas plus crédibles que ne l’étaient les chefs indiens, et ce n’est certes pas chez eux qu’on trouvera le germe d’un dépassement des antagonismes stériles qui mettent à feu et à sang la région. Cependant, s’il a fallu presque deux siècles pour qu’on accorde aux « Peaux-Rouges » une culture et une civilisation, il serait temps de cesser de prendre les Palestiniens pour des demeurés dégringolés de montagnes arides, et se rappeler que les humains, où qu’ils soient, ont les moyens de s’entendre au-delà de leurs différences. Encore faut-il cesser de croire qu’on est l’unique peuple légitime à s’occuper du territoire et qu’on a seul les clés de la civilisation.

Paul Castella


 
 
 
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1 commentaire
  • > Au nom de la Loi. 25 septembre 2002 17:39

    votre article est passionnant et votre analyse bien ficelée ..

 
 
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