Dysmorphobie, torture somato-esthétique de l’être humain

Une ontologie de la libération est indispensable dans la grossière société d’aujourd’hui qui fignole et impose une métaphysique séculière de l’apparence et de la finance, lesquelles redéfinissent l’Homme par les grilles ô combien réductrices, superficielles et létales de la mode et du marché !

Dysmorphobie ou dysmorphophobie, cette dualité graphique signifie le surgissement récent du concept pour expliquer l’un des pires maux de société affectant actuellement de plus en plus d’individus : la dépossession du corps naturel par la tyrannie culturelle de la mode, l’idéologie esthétique d’une somatologie déviée et déviante. Il s’agit du rapport rendu pathologique de l’individu à son image corporelle qu’il entend ranger dans les schèmes de la mode et donc de la beauté définie par les canons sociaux. Rapport conflictuel de rejet au corps naturel sain mais non en conformité aux schèmes esthétiques admis par la société. Il ne s’agit ici ni d’asymétrie excessive et donc monstrueuse, ni de difformité objective, ni d’infirmité, ni d’obésité réelle. L’obsession d’entrer dans les normes requises du beau corps et une surenchère des perfections officielles de l’apparence à avoir, apparence qui constitue désormais la « valeur globale » de soi comme humain, fait de nombreux individus de nos faunes civilisationnelles, de véritables torturés privés de leur propre corps, dénaturés par la séquestration idéologique et mentale de leur être physique jugé non convenable aux canons esthétiques en cours. Une vision tératologique de l’idéologie sociale dévore l’essence humaine du corps, vision qui reproduit le corps humain en reflet de la mode et chose du paraître et bannit comme infrahumain quiconque n’y convient. Alors que l’extrême médicalisation du monde occidental tend, dans certains cas, à considérer l’homme comme un amas d’organes au mépris de toute perception sacrée ou métaphysique, alors que la pharmaceutique programme mentalement les hommes pour l’achat de médicaments en vente libre par toutes sortes de propagandes alarmistes sur la santé et avec d’innombrables renforcements négatifs du mal être physiologique alors qu’on néglige de cibler le mal être social du régime de vie rarement mis en question pour ces harcèlements, ses stress infligés à l’individu, ses courses à la production alimentaire violant toute hygiène, bombardant l’organisme des consommateurs de pesticides et d’hormones, l’idéologie sociale est devenue le terreau fertile et prolifique de tous les maux du mental et du corps. Seuls les plus forts échappent à cet abysse pathogène et délétère. Il s’agit ici de proscrire la pensée et mettre à quia comme un forclos l’acte d’autodétermination de la conscience humaine. Car la liberté est par essence souveraineté et elle ne s’ancre et ne s’exerce que par la pensée libre d’une conscience libre. Or penser est une entreprise de révolte et de projet ontologique c’est-à-dire de démantèlement, de téléologie et de parturition mentale par la fondation de nouveaux univers, de nouvelles pistes et de nouvelles perspectives. Quand on ne laisse à l’humain que la pesanteur d’une idéologie de rejet de soi pour les canons de la mode, l’on comprend la misère humaine dans la civilisation.

ICONOLÂTRIE SOMATIQUE

Si je dois tenter de comprendre ce monde et le nouveau rapport de l’individu au corps à travers le prisme de la mode somatique actuelle, je dirai qu’il est duel et ambigu et constitué d’un amour-haine dans le sens le plus malsain et le plus toxique qui soit. D’une part, jamais avant aujourd’hui, le corps n’a été aussi ovationné et mis en valeur, nous serions selon toute vraisemblance, à l’ère extrême d’une somatolâtrie, ère de règne et de culte du corps et de ses droits au plaisir selon le nouvel hédonisme laïc de nos sociétés sécularisées, libérées des églises et de la répression, dans la perspective d’un « multicosme » sexuel faisant place à toutes les tendances de l’hétérosexualité à la zoophilie en passant par toutes les options non conventionnelles telles l’homosexualité, la scatologie... Pourtant d’un autre côté, c’est le monde de la répression du corps naturel pour le corps-icône, le corps de la représentation. Ce n’est donc point une somatolâtrie, mais une iconolâtrie somatique vu la primauté dictatoriale de l’image. Malgré l’hypocrisie pudibonde du respect du corps, répressive de la libération sexuelle où tout peut être désigné comme du harcèlement et où des déviés et des pervers de toutes sortes peuvent jouer à la pudeur et à l’arrogance ; Malgré une inversion légaliste de la sexualité qui confère aux invertis plus de permissivité et de liberté que l’hétéro mâle qui ose draguer l’autre sexe, l’iconolâtrie somatique contemporaine est une haine du corps naturel conspué par la société de notre temps, tueuse de ce qu’elle prétend aduler. Amour de l’image somatique standardisée et haine du corps vrai et vivant, la dysmorphobie naît ainsi et est entretenue chez plusieurs à des degrés divers par notre société. C’est un phénomène d’ovation-dénigrement du corps où pis qu’au moyen-âge qui voyait les contempteurs masochistes de ce dernier, se fouetter et se martyriser la chair pour mériter le « paradis » à travers les pires croyances du catholicisme de l’époque, l’individu se torture pour répondre au standard imaginal imposé au corps humain par la mode. Car il s’agit d’un monde qui se dit libre et laïc mais qui, insidieusement, inflige à ses membres un rituel abject de dénigrement de soi.
C’est un monde qui établit une esthétique contre nature dont les canons se figent dans la représentation standardisée par l’idéologie sans nuance de la minceur pour la femme, de la musculature pour l’homme et la consécration du maquillage et du postiche facial en guise de fixatif de jeunesse faisant fonction mythique de fontaine de jouvence. Tout cela avec une évocation sournoise de la sexualité comme performance et non plus comme partage profond de l’amour humain. Cette sorte de code susdit de la beauté individuelle ne laisse aucune place à ses miséreux conditionnés qui veulent à tout prix y répondre et que flagellent tourment et pathologie. Quand Hollywood et sa poignée héroïsée de producteurs et de stars indiquent à toute une catégorie de consommateurs d’images à quoi et surtout à qui il faut ressembler, c’est donc les bas-fonds de la dysmorphobie qui égrugent, emprisonnent leur conscience par le traumatisme de l’expropriation de toute une dimension de leur être : leur corps exproprié par l’idéologie. Torture morale, sntiment d’infériorité, anorexie, fréquentation exagérée et obsessive des salles de gym, prise de stéroïde, hantise de la peau et des ridules faciaux souvent imaginaires, liposuccions, reconstructions chirurgicales du corps, bronzage excentrique et outrancier de la peau blanche sous des rayons dangereux, décoloration de la peau noire par des crèmes cutanées - au risque de fragiliser l’épiderme face au cancer - besoin de se changer radicalement pour être plus près de la beauté standardisée, tendance agressive à traiter comme laid quiconque ne répond au standard, complexe d’infériorité et d’idolâtrie face à qui est considéré plus proche des canons esthétiques... Tout cela tient de cette pathologie moderne du mal-être physique qui broie plusieurs individus en rogne contre leur propre corps, véritable faix pesant affligeant ces littéraux malades de la civilisation, les atteints de dysmorphobie, coltinant leur complexe que j’appellerais spéculaire, vu que le miroir et son image y jouent un rôle déterminant. La dysmorphobie est un rapport douloureusement ludique au reflet somatique dans le miroir et qui fait du mirant malade imaginaire de son reflet, une sorte de tragédien où il est son propre acteur tragique sacrifié par la tragédie du corps-icône. Et comme on le sait, tout malade imaginaire souffre parce que vraiment et terriblement malade ! Luttant avec leur corps sain mais considéré sans valeur et honteux parce que non en conformité avec les critères sociaux déterminés par leurs idoles à l’écran et toute la classe de petits-bourgeois dans le vent, calquée sur ces dites idoles, les dysmorphobiques vivent l’abîme au jour le jour ! C’est pourquoi, nous devons rappeler ici qu’au stade mystique, spirituel, philosophique voire rationnel, le corps est l’hypostase de l’être au monde, la part de matérialité de la personne humaine qui est esprit et conscience, transcendance au monde et présence intramondaine. Avec une vision platement matérialiste, organiciste, réductrice de l’homme, celui-ci est mesuré à l’aune du corps lui-même assimilé à une sorte d’animal atypique et mortel doué de facultés supérieures alors que toute autre dimension humaine disparaît. C’est la mise à mort de la pluridimensionnalité humaine. C’est une nouvelle doctrine d’unidimensionnalité de l’homme que Marcuse(1) n’a ni envisagée ni prévue ! Elle tient elle aussi de la possession mercantile et capitaliste de l’individu hanté par la face voilée de la mode et de la consommation de ses codes et signes qui permettent d’être socialement intégré et d’éviter le rejet. Une certaine perception non moins scélérate d’un certain canton de l’idéologie médicale contemporaine y souscrit allègrement. Gunther Van Hagens(2) extrême représentant de cette vision simplificatrice avec ses expositions intitulées le monde du corps, tend bêtement et cyniquement à porter la masse populacière confuse à cette vision ultra-animale de l’être humain où nous ne serions qu’un ensemble d’organes disséminés et juxtaposés par des ligaments, des jointures et des vaisseaux... Organes qui rempliraient ludiquement et sans le mystère de la vie et du vivant, des fonctions vitales avant de disparaître dans la mort par un quelconque dysfonctionnement. Nous sommes dans la non signification, l’exclusion de la mystique et l’évacuation facile du mystère de la vie par une esthétisation et une médicalisation idéologiques. On sait que la personne humaine est appelée à jouer une suite de rôles sur la scène de son existence sociale, toutefois, faut-il que ces différents rôles ne soient guère des personnages mais des expressions plénières de sa personne où elle est subjectivité consciente et choisissante pour éviter d’être objet des dévolus sociaux. Sinon, l’homme ne demeure qu’un individu sans franchir le stade de personne parce que cloîtré dans les personnages imposés à sa conscience.
Puissent les amis de la pluridimensionnalité humaine, s’insurger aujourd’hui contre cette imperceptible torture de mode qu’est la dysmorphobie, cette maladie, cette tare de civilisation qui sévit assez souvent et mortellement - sans que nous en prenions conscience - dans nos familles et parmi nos proches !

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
P.S.

- 1 Référence au célèbre livre de Marcuse : L’HOMME UNIDIMENSIONNEL

- 2 Médecin qui fait dans plusieurs une exposition de cadavres humains véritable qu’il appelle LE MONDE DU CORPS.

 
 
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