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Suite aux malheurs de la vertu.

Récemment, le journal Le Monde a publié, dans son supplément Télévision, une double page d’interview de Mme Ségolène Royal, ex-ministre « de la famille et de l’enfance », dans laquelle celle-ci témoigne de son rejet des « néo-soixante-huitards » et prône, en autres mesures, l’interdiction de la pornographie télévisée. Que Le Monde (27 juillet 2002) ait ensuite choisi, parmi le courrier reçu, la réponse polémique d’un certain Pierre Ryden, au ton plus pamphlétaire qu’argumentaire, fait sans doute partie de sa malice éditoriale. De toute évidence blessée par cette volée de bois vert, Mme Ségolène Royal y a répondu (Le Monde, 3 août 2002), tour à tour menaçante ( « Je me réserve le droit d’y donner une suite judiciaire ») et conciliante (« Je suis bien évidemment toute disposée à poursuivre avec lui ce dialogue »).

Mais l’importance de sa réponse tient dans ses arguments. Selon elle, « il ne faut pas confondre la liberté des adultes d’aimer comme ils l’entendent (..) avec le devoir de protection de l’enfant et de l’adolescent », pour la raison que « le refus de la confusion des générations est le fondement de l’humanisation », propos qui font écho à ceux tenus lors de l’interview, relatifs notamment à « l’absence de contrôle des parents ».

Selon cette conception, présentée de manière péremptoire comme une vérité indiscutable, la « liberté d’aimer » serait réservée aux adultes. Les êtres humains, par conséquent, ne naissent pas libres et égaux, mais le deviennent progressivement, par un processus dit d’humanisation. Ou bien cela leur vient subitement, le jour anniversaire de leurs dix-huit ans, si l’on en croit la formulation faite sous l’égide de la même Mme Ségolène Royal (Le Monde, 18 Mars 2002), d’un texte à destination des pays francophones, stipulant que « Tout être humain de moins de 18 ans est un enfant » (autrement dit, tout jeune est contraint de rester en enfance jusqu’au jour de sa majorité). On peut supposer qu’alors cette promotion à la liberté est acquise par mérite, sous garantie de l’Etat, qui accorde le brevet de majorité légale. Dans le cadre de cette évolution surveillée, on comprend que la protection de l’enfant entrerait en contradiction avec la liberté (d’aimer, de faire de multiples autres choses, et, sans nul doute, d’être aimé). Il s’agit en quelque sorte de protéger les enfants à la façon dont protégeait les « indigènes » ou les « indiens », dont seul un petit nombre avait accès à la pleine « blanchitude » de la liberté. Les indigènes qui n’avaient pas eu la chance de recevoir un certificat d’émancipation demeuraient des « sauvages », comme semble-t-il aujourd’hui, certains jeunes gens, rejetés du droit à l’autonomie, se déterminent d’eux-mêmes hors des normes, sous forme de rejets « sauvageons ». Mais alors, concernant la télévision, pourquoi sélectionner, parmi toutes les images diffusées, celles ayant trait au sexe comme plus « dangereuses » pour la jeunesse ? Doit-on comprendre que le spectacle de la « débauche » est plus grave que celui du crime, de la torture, de la terreur ou de l’esclavage, dont la moindre des séries télévisées nous inonde d’images à la qualité guère pire ni meilleure que celle des films pornographiques ? Ou bien faut-il, comme une fameuse juge d’instruction spécialisée dans la chasse aux pédophiles, auteur d’un livre intitulé « Viol d’anges », accuser Freud de tous les maux pour avoir « inventé » la sexualité infantile ? Est-ce en les enfermant qu’on protégera les enfants contre le viol et les abus sexuels ? On sait au contraire combien, à l’époque où la jeunesse était parquée dans des pensionnats, ceux-ci étaient souvent le terrain de chasse privilégié des sadiques et des suborneurs (on feint aujourd’hui d’être surpris par le double langage des prêtres et des éducateurs). Surveiller et punir ne rend adultes que ceux qui seront un jour aux postes de commande, du côté du manche (c’est pourquoi le bizutage des futures élites a toujours été si rigoureux). Aux autres, qui ont reçu les coups, la leçon ne profitera que pour leur malheur.

La « protection » dont il est question est évidemment liée au « contrôle », souci premier des élites qui assurent la gouvernance du monde. Il s’agit, de toute évidence, de renforcer le respect de l’autorité, dont l’apprentissage doit se faire à l’intérieur la cellule familiale (épaulée par les institutions étatiques). Ces principes ne sont pas nouveaux, et un certain gouvernement en avait fait une devise : « travail, famille, patrie ». Ce n’est certes pas une simple coïncidence que le christianisme, seule religion à condamner la sexualité au point de punir par le bûcher ses contrevenants, ait donné naissance à une civilisation aux prétentions mondialistes qui, à son tour, se mêle de régir ce que font les gens pour se faire plaisir entre eux. Mais il est vrai que, pour les tenants de cet ordre mondial, les jeunes ne sont pas des gens, sauf quand il s’agit de les faire consommer, de les réprimer ou de les mettre en prison (à treize ans, on est trop jeune pour savoir quoi faire avec son sexe, mais assez vieux pour être enfermé dans une cellule comme un bandit). C’est ce double langage, disant en même temps « sois responsable » et « fais ce qu’on te dit », qui contribue à déboussoler les citoyens et ouvre la voie aux pires dérives autoritaires. Qu’il soit répandu par la droite n’est après tout guère étonnant. Que la gauche en ait repris les termes n’a pas joué en sa faveur. Et, dans une certaine mesure, c’est tant mieux pour la liberté.

Paul Castella


 
P.S.

Illustration : René BALME

 
 
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