Le goût des abricots secs

Entre la musique de Schumann et le silence, deux hommes cherchent à s’ouvrir à la parole afin de trouver un lieu où se glisser pour ne pas succomber au chagrin qui les submerge. Premier roman magnifique.

Plutôt que mille discours inutiles, moins encore que la paraphrase, rien ne vaut l’original pour juger sur pièce. Arrive ici, par le biais de ce petit livre, une voix particulière, une musique douce et inventive qui donne le sourire malgré le sérieux du sujet. Ainsi donc il convient mieux que toute tentative d’explication de lire dans le texte. Verbatim : "C’est comme ça que je l’imagine, le vieil homme, lorsqu’il écoute Les Scènes d’enfant, livré à la joie. Une joie fraîche, née à peine, une joie de la dernière heure, de l’heure la plus proche, une joie camarade de l’instant, qui ne délivre de rien parce qu’elle est sans profondeur ; de cette joie-là, l’âme - cette confusion indivise où hier affleure maintenant - en est mouillée, comme d’une jouissance. Et je peux bien me perdre dans les sentiers du parc, écorcher mon vêtement aux branches épineuses des bosquets d’acacias, me mettre à genoux sur la terre humide où pourrissent encore les feuilles d’un vieil automne, je peux bien implorer le jour ou hurler au ciel telle une bête à l’agonie, rien ne peut m’arracher à cette joie ..."

Suspendant le temps, Gilles D. Perez dessine une longue scène qui met en parallèle deux destins : celui de deux hommes désormais seuls dans une barre d’immeuble vouée à la démolition dans un décor de fin du monde où la pluie n’en finit pas de tomber. La faible épaisseur des cloisons fait que la musique que le premier écoute en boucle transporte le second sur des pistes oniriques qui lui font oublier le départ de sa femme. Le premier, au crépuscule de sa vie, vient d’enterrer sa femme, pianiste virtuose qui jouait sans cesse une pièce de Schumann, laquelle fut le fil rouge de leur histoire d’amour. Le second attend que Véra, sa femme, rentre : mais y croit-il vraiment ? Car il sait que là où elle est désormais, sous le contrôle des opiacées, l’on ne ressort pas, d’autant qu’il y a des antécédents dans la famille ...

Se raccrochant l’un à l’autre pour éviter le naufrage, les deux hommes se dévoilent au fil des pages, mettant en parallèle leur vie et leurs souvenirs. Sombre mais d’une rare sensibilité, l’écriture enlace le lecteur pour le transporter dans cette ambiance faite de pudeur et de non-dits. Dans un style qui rappelle le tango (sans doute parce que Daniel D. Perez vit à Buenos-Aires la moitié de l’année ?) le récit tourbillonne pour nous conduire vers une apothéose qui, comme tout œuvre majeure, se découvre à la dernière page. Premier roman de haute tenue qui vous accompagnera un après-midi de pluie devant un bon feu de cheminée ...


 
P.S.
 
 
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