COMME UN TROUPEAU

Jamais aucun berger ne nomme ses moutons : il suffit qu’il en connaisse le nombre. Car un troupeau, hors de rares exceptions, ne compte que des têtes. On le mesure avec des statistiques.

Lorsque le troupeau devient trop nombreux, le berger a besoin d’un chien pour guider les moutons vers les pâturages où ils produiront la laine, la viande et le lait qui enrichiront leurs propriétaires. Le chien, non plus, ne connaît pas les bêtes individuellement : il sait comment agir pour obéir aux ordres de ses maîtres. Et les moutons sont bien gardés.

Les moutons jamais ne se révoltent : ils ignorent tout de leur servile condition. C’est l’idéal du maître. Lorsque des hommes, des femmes et de enfants servent de bétail à d’autres, les propriétaires des troupeaux humains cherchent à leur faire atteindre cet idéal. Mais comment ? Certes on peut réduire les êtres humains en esclavage par la terreur, en les faisant travailler sous la menace du fouet. La méthode a fait ses preuves. Mais elle oblige à recruter de nombreux gardiens, dont les bandes à leur tour constituent une menace supplémentaire pour ceux qui les paient. Trop de chiens devient un péril pour les bergers.

L’idéal du troupeau humain est qu’il accepte librement sa servitude. Pour ce faire, on a longtemps utilisé la religion, moyen pratique de relier entre eux les humains asservis dans la croyance que la liberté, c’est la soumission. La promesse d’un au-delà récompensant les plus obéissants et d’un enfer éternel pour les rebelles, liée à la menace terrestre de tortures physiques ou morales en cas de rébellion, ont été de puissants adjuvants pour le dressage des hommes à se comporter sagement en moutons.

Cependant, l’enrichissement croissant des maîtres ayant conduit à la constitution de troupeaux de plus en plus immenses, il a fallu inventer de nouveaux moyens de les asservir collectivement. Le lien personnel de maître à esclave n’est pas utilisable lorsque les domestiques sont trop nombreux. Des tentatives ont été faites de parquer les serviteurs dans de gigantesques étables concentrationnaires accolées à des unités de production, mais la nécessité de les terroriser en permanence conduisait à les affamer, voire à les détruire après usage, entraînant des coûts de production trop élevés. User les ouvriers jusqu’au dernier os, c’est oublier que les êtres humains mettent plus de temps à se reproduire que les moutons.

L’avantage des humains par rapport aux animaux, en même temps que leur inconvénient, est qu’ils parlent. C’est un avantage, car on peut leur faire prendre des vessies pour des lanternes pour peu qu’on sache comment manipuler les mots, mais c’est aussi un inconvénient, car il peut surgir en leur sein des parleurs adroits qui les incitent à refuser leur servitude. Il faut donc aux maîtres savoir contrôler l’emploi de la parole parmi les troupeaux humains.

Les moutons bien dressés n’aiment rien tant que la sécurité, qui leur permet de se faire tondre et égorger en paix. La viande stressée, on le sait, n’a pas bon goût. Dans le même ordre d’idées, on a inventé pour les humains domestiqués toutes sortes de méthodes afin de les tranquilliser : diffusion de messages, ambiances musicales, produits chimiques, séances de persuasion, activités collectives de défoulement, etc. De faux débats organisés par les médias de masse aux mains des maîtres de troupeaux leur présentent de faux problèmes dont on connaît d’avance les solutions pour leur montrer avec quelle diligence on s’occupe d’eux. Des séries télévisées leur expliquent où sont les valeurs qu’il faut respecter, en leur faisant éprouver des émotions positives face aux défenseurs des vertus et des émotions négatives devant ceux qui les bafouent. Afin de stimuler leur appétit de concurrence, on organise pour eux des tournois de compétitions diverses, sportives, culturelles, politiques, dont les gagnants sont célébrés comme autant de héros, dont le bonheur supposé permet de rêver par procuration. Récemment, on a même inventé de croiser la fascination pour les vedettes du show-biz avec le respect dû aux chefs politiques, en fabriquant un président qui soit à la fois poupée Barbie et Napoléon. Grâce aux progrès de la mise en condition, tous les hybrides sont possibles. L’important est que les humains domestiqués soient productifs et dociles.

Pour leurs maîtres, les domestiques sont anonymes : à chaque fonction son petit nom, peu importe l’individu qui s’y colle. Chacun est identifié par sa profession, dont on lui fait croire qu’elle est une marque de sa personnalité. Comme dit le proverbe « un clou chasse l’autre », et les êtres humains se remplacent alors aussi facilement que des pièces d’assemblage. C’est pourquoi la démocratie d’Etat, dite représentative, est devenue l’outil centralisé de l’abrutissement de masse : grâce au système des élections, les personnes n’existent plus, sauf en tant qu’éléments statistiques. Sondages et scrutins tiennent lieu de débats publics. On est loin des débuts de la démocratie. Désormais, il suffit de compteurs électroniques pour faire croire aux moutons que ce sont eux qui choisissent leurs bergers.

Pourtant, les troupeaux cachent en leur sein de vraies personnes, qui vivent ici et là, temporairement, de véritables aventures. L’oeil des caméras et des statisticiens ne les voient pas, pour la raison que leurs programmateurs ignorent comment regarder ce qui n’est pas conforme aux normes. A divers signes, pourtant, on sent qu’elles existent. Mais où sont-elles ? Comment agissent-elles ? Mystère. De temps à autre, on s’aperçoit que le conditionnement foire. Les domestiques deviennent intelligents. On en trouve même qui se font artistes, poètes, musiciens, inventeurs de leur vie quotidienne. Cela dérange la nécessaire monotonie qui sied aux activités grégaires. Bien sûr, je ne dirai rien qui permette aux chiens de garde de les identifier. Mais de plus en plus d’humains échappent par quelque biais aux mises en condition. Un jour, les pâles bergers qui croient servir de guides à l’humanité socialement démocratisée découvriront avec stupeur quels splendides individus ont grandi malgré eux dans leurs pâturages. On entendra des chants nouveaux et la parole n’aura plus besoin de compteurs. Comprenne qui voudra bien.


 
 
 
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2 commentaires
  • > COMME UN TROUPEAU 12 février 2008 09:32, par Cristobal

    — - ADAM : bêtes, animaux, troupeaux....., en sumérien ---

    Science-fiction, sans doute :)), on pourra se divertir en lisant l’oeuvre d’Anton Parks, du moins si l’on porte quelque intérêt à la vie et à la destinée du troupeau humain.

    Voici un extrait d’une interview de l’auteur, qui donne sa version du mot Adam, tant il est vrai qu’il n’y a pas que l’Hébreu dans le champ linguistique.

    Extrait :

    Prenons un autre exemple simple : le nom « Adam » n’est absolument pas, comme on souhaite nous le faire croire, de l’hébreu en relation avec les termes "adama" (glèbe) ou encore adôm (rouge)… Je m’étonne encore aujourd’hui qu’aucun auteur n’ait relevé que ce terme existe en sumérien en tant que Á-DAM et veut dire : "bêtes, animaux, troupeaux" ou encore "prélèvement, établissement, installation ou colonisation" et sous forme verbale : "infliger" ! Si Á-DAM était utilisé pour désigner des personnes, cela donnerait : "les bêtes, les animaux, les prélevés, les établis, les installés ou encore les colonisés, les infligés"… L’idée d’un être esclave totalement soumis aux "dieux" est renforcé dans l’équivalence du terme Á-DAM en akkadien qui est Nammaššû et qui se traduit phonétiquement en sumérien en nam-maš-šû, soit littéralement : "la demi-portion à charge"… Je pense que l’on ne peut être plus précis !

    Source : site karmapolis.be (cliquer sur le lien...)

    Voir en ligne : Anton Parks sur karmapolis.be

  • > COMME UN TROUPEAU 15 février 2008 23:32, par yankee zoulou

    "On entendra des chants nouveaux et la parole n’aura plus besoin de compteurs."

    "Comprenne qui voudra bien".

    Pour avoir osé dire un jour sur ce site que les peuples libres ne s’en laissent plus conter mais ont enfin appris à compter, etc... etc..

    Je ne peux que souscrire à la proposition inverse de votre propos, qui dit l’essentiel..

    Et un, et deux ..

    Et c’est déjà beaucoup.

 
 
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