Sarkozy et le théorème d’Ellul

Jacques Ellul, le philosophe et penseur de la société technicienne, estimait que : "Dans une société, quand on parle surabondamment d’une certaine donnée humaine, c’est que celle-ci n’existe pas. [Par exemple] si on parle surabondamment de liberté, c’est que la liberté a été supprimée". Par conséquent, si l’on suit la logique d’Ellul, plus on parle de cette "donnée" pour la célébrer par des mots, plus en fait, dans la réalité, on cherche à la dénaturer, voire à l’annihiler.

Ce "théorème" politique ne peut que revenir à l’esprit en écoutant notre "cher" (pécuniairement s’entend, bien sûr) Président Sarkozy envisager de confier la mémoire de tout enfant français juif mort en déportation à des enfants de Cm2.

Après la lecture de la lettre de Guy Moquet, il entend maintenir artificiellement, en Pater doloroso, des flammes de souvenirs qu’il utilise comme autant de fumigènes communicationnels et idéologiques.

Si l’on suit le raisonnement "ellulien", Nicolas Sarkozy célébrerait d’autant plus abondamment la mémoire des victimes de la seconde guerre mondiale qu’il souhaite dénaturer et annuler les conséquences de cette Seconde Guerre Mondiale, notamment les acquis du Conseil national de la Résistance.

Ce Conseil a posé les jalons d’une démocratie sociale à la française en instaurant, entre autres, la Sécurité sociale pour tous et le système actuel de retraite, en redéfinissant la liberté de la presse non seulement libre du pouvoir politique mais également des "puissances de l’argent", et enfin, en nationalisant les secteurs clés de l’économie comme l’énergie. Ce programme a ainsi été juridiquement cristallisé dans le Préambule de la Constitution de 1946, lequel énumère des droits sociaux et économiques qui complètent harmonieusement les droits politiques nés de 1789. Tout cela fait partie du corpus constitutionnel qui fonde donc notre République politique mais également sociale.

Or, par d’infimes touches pointillistes, Nicolas Sarkozy semble, peu à peu, dessiner le tableau d’une contre-révolution qui aurait simplement mis plus de 60 ans à vouloir s’imposer politiquement et à tenter de défaire l’oeuvre de 1946.
La France a déjà connu ces mouvements de contre-révolution conservatrice, valses-hésitation historiques qui ont toujours été autant d’application du théorème politique ellulien. Ainsi Napoléon Bonaparte s’est-il proclamé seul héritier de la Révolution française pour mieux l’enterrer et devenir Napoléon Ier ; Aussi Louis-Napoléon Bonaparte utilisera-t-il au mieux le suffrage universel né de la Révolution de 1848 pour mieux restaurer l’Empire ; aussi, l’ancien monarchiste Thiers écrasera-t-il au mieux la Commune révolutionnaire de Paris au nom de la Troisième République ; aussi Pétain célébrera-t-il le patriotisme pour mieux laisser occuper la France et le Travail pour mieux enterrer les avancées sociales de 1936.

Denis Kessler, numéro deux du Medef, l’a ainsi déclaré sans ambages : "Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! (...) Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les « tabouise » en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges." (Challenges, 4 octobre 2007)

Par cette proposition de parrainage, Sarkozy développe une stratégie de contournement très habile. Il envisage la Seconde Guerre mondiale dans ce qu’elle a d’humainement sacré, c’est à dire, selon l’étymologie première, mis à part, séparé : les enfants français morts en déportation. Il institutionnalise ainsi cette tragédie, son souvenir, et en renforce le caractère déjà singulier, tout en étendant sa sacralité au domaine public. Pourtant, dans le même temps, cette mémoire des victimes, ce lieu sacré du buisson ardent devant lequel, à l’instar de Moïse, tous devraient se déchausser symboliquement, Sarkozy invite curieusement des enfants de 10 ans à y piétiner.

Et, en se faisant le gardien jaloux et sourcieux de la mémoire de cette guerre, il prétend en devenir, dans le même mouvement, le gardien quasi exclusif. N’ayant pas la légitimité historique en raison de son âge ou de son histoire personnelle, il crée artificiellement une autre forme de légitimité en se faisant l’animateur officiel de cette mémoire ainsi étatisée, sanctuarisée.

Construit-il un mausolée officiel pour mieux détruire un autre temple, "le temple sacré", le "tabou", dixit Kessler, de 1946 ?
Quand il décidera de légiférer sur ces acquis de 1946, qui osera le taxer d"intention diabolique" comme l’écrit Kessler, lui qui aura tant défendu la mémoire des victimes de la Seconde guerre mondiale ?

La même technique, de façon plus feutrée, a déjà été utilisée contre la Sécurité Sociale avec l’instauration de franchises pour lutter contre la maladie d’Alzheimer. En effet, comment s’opposer à ces franchises quand il peut être répondu, avec toute l’onction possible, qu’elles ont été instaurées pour aider les malades d’Alzheimer ? Qui manquera d’humanité à ce point pour priver ces malades de soins adéquats ? Or, faut-il souligner que ces franchises sont le premier pas, qui est toujours le plus difficile, vers un démantèlement insidieux, voire une privatisation de la sécurité sociale telle qu’elle est née en 1946 ?
De même, pendant que le gouvernement Fillon s’ingéniera à refondre le système des retraites, notamment celles des cheminots, on fera lire dans le même temps dans les écoles la lettre de Guy Moquet, jeune communiste fils d’un syndicaliste cheminot...

La mémoire des morts pour mieux oublier les vivants ?

Cette technique de communication très sarkozyste a ainsi l’avantage certain de méduser toutes les oppostions, tétanisées par ces regards d’outre tombe, par cet appel à l’indicible, à la compassion, au Sacré.
Par cette proposition, Sarkozy veut faire de l’Histoire un rite sacramentel, l’ériger en liturgie. Tellement sacramentel d’ailleurs que cela confine au religieux. Car il y a vraiment quelque chose de religieux dans cette proposition, une religion sans transcendance, mais avec ses martyrs, ses rites, sa liturgie...

D’ailleurs, la proposition de confier la mémoire d’un enfant mort rappelle deux traditions, rites religieux ; d’abord le baptême des morts tels qu’il est pratiqué par les Mormons, lesquels font d’extraordinaires recherches généalogiques pour baptiser les morts dont les noms ont été retrouvés afin de leur assurer un salut outre-tombe. Seulement, dans cette proposition de parrainage, pour qui est le salut ?
Ensuite la tradition juive qui pose qu’il appartient aux vivants de se rappeler des morts et de leur nom afin de maintenir leurs souvenirs et leurs mémoires.
Nicolas Sarkozy fait ainsi entrer un peu plus le religieux, et sa dimension ritualisée, dans l’espace public, espace de reflexion et de distanciation par définition.

De plus, par ce rappel constant aux horreurs du nazisme, Nicolas Sarkozy s’exonère habilement de toute critique quant à sa politique envers les sans papiers. Qui osera ne serait ce que faire le parallèle entre ces arrestations au petit jour, ces expulsions massives, avec objectifs chiffrés à l’appui, ces enfants qui, parfois, se retrouvent en prison et la politique de Vichy ? Comment accuser celui qui porte constamment la déportation en bandoulière, en écharpe sanglante, d’avoir une politique humainement affligeante envers ces mêmes sans-papiers ?

Faire entrer ce génocide dans le seul champ de la mémoire figée, la cristalliser dans une commémoration institutionnelle, c’est la placer dans le même mouvement hors du présent, de notre présent. C’est la placer en signe expiatoire pour notre société, mais plus forcément en signe de vigilance constante. Puisque le pire est dernière nous pourquoi nous soucier de ce qui se passe actuellement ?

Cette Histoire ne pourra être approchée qu’avec encore plus de "crainte et tremblement", ce qui la fera encore plus basculer de l’éthique au religieux, du présent continu au passé décomposé, du souvenir vif car humain à la mémoire glacée car institutionnelle, du crime de lèse-humanité au crime de lèse-majesté...

Si on était dans un roman policier, on pourrait presque dire que cette proposition est un alibi, par anticipation. Mais ce n’est pas un mauvais roman policier, c’est juste la France sous Nicolas Sarkozy.


 
 
 
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