Altermondialisme et citoyenneté planétaire

De Platon à Hegel, les philosophes n’ont cessé de croire à la primauté de l’idée et son statut que j’appelle actéologique en tant qu’elle enfante l’action matérielle et immatérielle - dans la politique puis, avec la création de l’État, dans l’idéologie - tout au long de l’histoire. Même les plus grands exécutants structurels de programmes politiques qui font semblant de conspuer l’intellectualité dénigrée comme abstraite et idéaliste, exécutent en fait des choix intellectuels de leur chef qui eux, s’inspirent sciemment d’idées apportées par des intellectuels, qu’ils mettent en cours au moment même où les exécutants décrient les accoucheurs d’idée que sont les intellectuels. Car la force de l’idée est d’être le fer de lance de toutes les actions structurées de la politique et l’ossature de l’idéologie, que celle-ci soit idéaliste ou matérialiste, pragmatiste ou utopiste ! Les pires ennemis du statut de l’intellectuel contestataire et critique dans la culture et la société, les anti-intellectuels (à ne pas confondre avec l’anti-intellectualisme qui est une position franchement philosophique contre la primauté abusive des préjugés idéels dans l’abord des faits à analyser sans rejet aucun du statut de l’intellectuel), font ce que le langage de la philosophie appelle de la misologie. Misologie, haine du discours social rationnel et libérateur, insurrection contre la pensée et l’idée non moulées par le système mercantile de réification de l’homme. Et, contre la pensée libre et libératrice, on oppose les babioles d’une société de travail et de loisir, société de mise à mort de l’humanité, et l’on s’en prend comme c’est tellement le cas en Amérique du Nord, terre de conformisme paroxystique, aux non-conformes, aux intellectuels emmerdeurs du système. C’est donc par leur propre mouvement d’idées basses et platement de consommation où ils jouent à l’intello négateur de l’intellectualité qu’ils procèdent pour imposer leurs breloques pragmatiques aux masses déviées et manipulées. Cela est très présent dans le populisme culturel nord-américain, fondé sur la presse people, le talkshow, le soap opera, le sport, la musique et la danse populacières d’assouvissement, l’humour balourd voire grossier, tous procédant sourdement d’une action intellectuelle désinformante de l’establishment contre toute intellectualité libératrice et d’élévation non embringuée dans le système du marché et de ses performances pécuniaires. C’est que la pensée intellectuelle véritable engendre l’idée comme condensé d’explication du monde dans son champ d’intervention, comme graine vivante et féconde qui fertilise la terre aride de nos sociétés craquelées. Idée, monde où attend la gestation d’un univers nouveau, d’un vivre avec alternatif. Idée, parturiente du possible, qui passe par les étapes de méditation, de réflexion et de cognition de la pensée, dont elle est la chose sue, la conclusion en tant qu’elle parvient à la connaissance souhaitée au bout de l’effort méditatif et réflexif du penseur. L’idée accouchée, lorsqu’elle est sociale ou politique, peut éventuellement tout ébranler si les circonstances le permettent, passer à l’acte ! (Remarquez que je dis l’acte pas l’action car la pensée sociale ou politique d’un intellectuel est déjà pleinement, comme nous l’avons dit au début, de l’action puissante quoique immatérielle). C’est donc, une nouvelle communication idéelle collective, le logos apophantique aristotélicien repris par Marcuse et renouvelé en notre temps - c’est-à-dire un nouveau discours de discernement des vérités et faussetés - introduit par la société civile altermondialiste, qui fera germer une nouvelle weltanschauung de l’individu social en tant qu’homme et en tant que citoyen. Je dis que c’est dans le domaine de la pensée, c’est à dire par les idées qu’il faille servir la praxis de la transformation altermondialiste. Car il faut désaliéner la société et réengendrer la citoyenneté étriquée des États Moloch couramment en vogue dans le monde, et créer la société civile mondiale pour rendre certaines parts perdues de l’humanité effective à l’individu. Ce qui signifie refonder ensemble l’humanité loin de la mort de l’homme programmé pour le mode économique ; réengendrer la citoyenneté consciente et agissante en créant une campagne d’éducation humano-citoyenne informelle que répandront des cellules d’éducation civique planétaire à travers les sociétés par les médias alternatifs. Il nous faut un office mondial de la citoyenneté. L’intervention de l’intellectuel, essentiellement idéelle, et rien n’étant plus vigoureux ni plus engagé que l’idée, doit entreprendre l’ensemencement immatériel et vivifiant des mentalités par les bons germes à la fois axiologiques et sociaux de la part possible de libération et de la régénération.

PROSTITUTION ET SUCCÈS

Dans la cohue des intervenants officiels et autorisés actuels au débat social sur les grands médias publics, l’amalgame est assez facile entre l’intellectuel et l’activiste articulé du système socio-économique. Le spécialiste, payé à prix fort par des institutions, veut s’offrir la meilleure visibilité par le prétexte du savoir ! Sauf que le savoir dilué, dissout dans les intérêts d’une poignée de privilégiés sans scrupule, mystifiant la science dont pourtant la vocation, l’authenticité est évolutive et constamment autocorrectrice tout en étant au service de l’homme, devient prostitution, se mêlant de vulgariser des demi-vérités voire des contre vérités pour asseoir l’idéologie dominante. Pire encore, certains, sans vergogne ne s’embarrassent guère des conflits d’intérêts. Ceux-là, chiens aptes à toutes les curées, leur seul but existentiel étant d’amasser de l’argent, sont prêts à tout.

L’intellectuel, quant à lui, avant tout un penseur autonome, iconoclaste qui bouscule, quand il le faut, les idées reçues et choque par son hétérodoxie, son refus des sentiers battus, peut se permettre d’être contre l’ordre. L’intellectuel altermondialiste assumé se veut un agent d’humanisation un militant de la citoyenneté planétaire qui, sachant que l’hominisation phylétique des évolutionnistes - si jamais elle existe, n’ayant point jusque là généré l’humanité espécielle - s’efforce d’apporter la lanterne humanisante de la désaliénation en Diogène maïeuticien. L’intellectuel - ni Argos, ni Janus, ni surhomme - refuse la ploutocratie et le pragmatisme économique, cet abîme obsessif du rentable et de la richesse, cette déchéance morale de l’action sociale. Il rejette l’idéologie sociale de réification économique de la personne humaine et pose l’homme comme cause, finalité et fin dernière de l’économie. Dans un monde d’entraliénation où les rois esclaves de l’économisme et de la finance font de l’autre être humain leur proie et leur chose, et où plusieurs des victimes, consentant à l’abomination de leur propre effacement, se calquent et s’identifient à l’image de leur bourreau, chaque être humain conquis par l’altermondialisme est un gain pour la planète et pour l’humanité.

Entretemps, l’intellectuel, sur la route des choses, demeure cet interrogateur dérangeant, catalysant une maïeutique du sens au forceps de l’intelligence vibrée, agissante !


 
 
 
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