La question du travestissement

Questionnement quant aux rôles attribués arbitrairement, mais non sans répression, à chacun des sexes.

La question du travestissement 4 mars 2008

Il peut sembler curieux - à ceux dont la norme s’est incrustée, jusqu’à devenir une habitude indiscutable dans leur vie - qu’un homme, dont la représentation publique est masculine, éprouve le désir de se travestir avec des vêtements à connotation symbolique fortement féminisée tels que jupe, soutien-gorge, gaine, bas, etc... et parfois, jusqu’à se maquiller comme le font les femmes. L’étrangeté apparente d’un tel comportement tient du formatage des esprits à être reconnu dans leur singularité sexuelle, leur interdisant tout débordement vers ce que les conventions nomment l’autre sexe. La question vestimentaire, comme pour tout ce que le _ monde impose de normes, n’est pas de l’ordre des choses naturelles, mais constitutive d’un processus répressif ayant pour objet la division des individus dans des rôles. Rôles dont le sens échappe, de sorte que tout le monde les accepte sans discussion, et même contre toute discussion. Toute remise en cause de ces normes - ne serait-ce que seulement sous l’aspect d’un travestissement- est ressentie par la plupart des individus comme une provocation, un scandale, une insulte. Remettre en cause l’attribut des sexes dans leur rôles respectifs, est toujours délicat. Bien plus délicat que l’élaboration d’une théorie critique rigoureuse sur notre temps comme le souhaitait l’ambitieux Debord. Parce qu’il s’agit d’une question de moeurs, c’est-à-dire de comportement, et non d’idée. Toute remise en cause des normes en ce qui concerne les moeurs est déstabilisant. Je le dis brutalement : il n’existe nulle part, chez l’être humain, dans la nature, une différenciation sexuée.
D’abord, parce que la nature humaine n’existe pas. La nature n’est pas de l’être. Hors, il s’agit de parler de l’être. Notre espèce singulière n’est pas une espèce animale, parce qu’elle n’est pas une espèce, mais de l’être (j’insiste). Nous ne sommes pas des loups, contrairement à l’idée de Thomas Hobbes. Au passage, en observant de près les loups, on se rend compte combien ces animaux sont sociables. Mais Hobbes devait être atteint de phobies. De l’être humain, donc. Devrais-je dire « enfin » ? Parce que, ça se fait attendre, l’être de notre espèce.
Nous sommes de l’être qui produit en permanence toutes les divisions possibles.
La question de notre identité sexuelle, évidemment, n’échappe pas à cette division, au point qu’elle est fortement marquée. Nulle part n’existe, d’un côté le caractère féminin, et de l’autre, le caractère masculin de l’espèce humaine. Ce qui existe, en revanche, ce sont des dispositions de toute nature, qui fait que rien n’est stabilisé dans notre genre, malgré l’autorité violente, brutale, des tenants de la morale de la division, la morale Chrétienne.
Nous savons, depuis Mendel - religieux et observateur de son jardin qu’appelait à cultiver Voltaire- que chaque sexe possède exactement et en part égale, la moitié des deux sexes qui l’ont produit. Chez chaque homme et chez chaque femme, la moitié du corps possède l’autre part sexuelle qui les différencie pourtant.
Mais l’homme (générique) n’est pas un animal comme un autre, et toute sa sexualité se trouve dans son cerveau, et non dans son bas-ventre.
Ce qui distingue chacun -entre homme masculin et femme féminin- est essentiellement contenu dans l’éducation. La « nature » humaine n’est pas chose figée, mais une remise en cause permanente. Nous ne sommes pas des êtres biologiques, mais des êtres de pensées, jusque, souvent, dans les bas-fond de la bêtise la plus sordide. La pensée, c’est ce qui fait que nous communiquons, même dans le tragique ; même sous forme de guerre. Nous communiquons parce que nous pensons. Et nous éprouvons du désir sexuel pour la même raison, sinon, nous ferions comme les animaux, les mâles s’entre-déchireraient pour une femelle alléchante, et le plus fort gagnerait le pouvoir d’en imposer à tout le troupeau. Nous ne sommes ni un troupeau, ni soumis à nos organes comme les bêtes. Je sais bien qu’on croirait exactement le contraire. Mais, les bêtes, qui ne sont pas si stupides, ne votent pas, elles. Nous, si !... Ca fait une grosse différence.
Alors, oui, parfois, je nous trouve bien plus brutal et stupide que les bêtes.
Pour en revenir à la question du travestissement, je trouve malheureux que chacun reste enfermé dans un rôle social qui lui est attribué dès la naissance, (« tu seras un Homme, mon fils... Tu seras une bonne épouse, ma fille.... ») sans même supposer un instant la possibilité de le critiquer, notamment en changeant de style ; car, qu’est-ce que se vêtir sinon se styliser ?...
Et la Mode des couturiers le montre ostensiblement, mais à défaut de le démontrer théoriquement.
Pour cette raison ce qui anime ces gens, ce n’est pas l’être mais l’avoir. La renommée, l’argent, une sorte de pouvoir. Je ne me préoccupe que de l’être. L’avoir, je laisse ça aux petits épargnants, qui n’ont d’épargne que leur petitesse. Alors, je repose la question qui m’a quelquefois été posée, pourquoi le travestissement ?
Pourquoi, puisque je pose cette question, je me travestis, car tel est le sujet qui me préoccupe, avec un bonheur que je ne dissimule pas...
La réponse est vaste et multiple.
D’abord, évidemment, pour me sentir bien dans ma chair. Sinon, bonjour les dégâts. Je parle bien de tranquillité d’esprit, non d’une névrose à résoudre. Je ne me travestis pas pour combler je ne sais quel manque, ou par perversité sournoise, mais parce que je trouve que cela me va à ravir. Je me plais, et je me sens très, trop peut-être, bien dans ce comportement. C’est d’ailleurs la raison qui fait que je le revendique. Par là, je n’éprouve aucune gêne ni aucun compte à régler avec qui que ce soit, et surtout pas avec ma mère. Je le fais absolument pour mon équilibre, mon plaisir personnel, non par provocation.
Je me travestis parce que j’ai bien envie de rechercher en moi la femelle qui sommeille.
Je dis que je me travestis parce que j’ai bien envie de rencontrer chez l’autre un oeil curieux et attentif. Comme tout le monde, j’ai envie de plaire. Mais, je ne veux pas plaire comme le font les gens du spectacle. Je veux plaire pour ce qui anime ma sensibilité. Je dis que je me travestis aussi pour provoquer l’irruption des questionnement quant à sa propre sexualité ; je veux interroger mes interlocuteurs sur cette question qui les met, quelquefois, en porte-à-faux d’avec leur propre être. Parce que rien n’est simple ni évident en ce domaine. Je veux provoquer le discours. Le discours est essentiel. Je dis ceci qu’en ce domaine de notre sexualisation de notre être, tout doit être possible. C’est une question de responsabilité. Je ne parle pas là, des divers pathologies qui amènent parfois au meurtre , mais du sens de notre être de chair en propre.
Je pose le problème d’un point de vue qui est proche de celui du philosophe, sans, toutefois, avoir la prétention d’y répondre.
Notre temps, dans nos médiocres démocraties, permet et encourage la plupart des revendications, en particulier celle de nos penchants sexués. Je ne le fais pas dans ce sens. Je méprise assez le monde dans lequel je vis pour n’avoir pas besoin de son acquiescement. Mais, comme pour tout un chacun, je suis soumis aux lois. Au temps d’Oscar Wilde, je ne l’aurais pas fait. Aujourd’hui, c’est possible, voilà tout. Ce n’est pas un avantage qui manquait à Oscar Wilde, mais l’esprit de notre temps, qui s’accommode de toutes les perversions, hors de ce qui amène, évidemment, au meurtre. Et encore... Ca reste à prouver.
Le travestissement est compris simplement, par manque d’esprit critique, comme une perversion. Ce n’est pas une perversion, ou alors, tout de ce qui est de notre nature sexuelle est perversion, car aujourd’hui, on ne fait pas l’amour pour procréer, mais par plaisir. Ce rapport au plaisir est une perversion de la sexualité. C’est une perversion de la nature sexuelle de notre espèce. Mais, nous ne sommes pas des bêtes. Voilà la raison qui fait que notre manière sexuée d’approcher autrui n’est pas du domaine de la perversion, mais de celui de notre humanité, le désir. Le désir de rencontre ; le désir d’opposition ; le désir d’aimer ; de haïr, de combattre, de se lover.... Indépendamment de notre anatomie sexuelle.
Notre être sexué a toujours été le sujet de l’Art. Et dans cette circularité qu’est l’Art, tout est permis ; rien n’est perverti.
Les transformations, comme les performances sont du domaine de l’Art.
Par le travestissement apparent de mon être, je recherche la mise en abîme de ma mienne et sans prétention, d’une forme qui s’approche de l’Art, ou, pour le dire avec plus de prétention, de la poésie, ce mouvement toujours inachevé, et totalement inaccessible. La poésie est travestissement. Toujours. Sinon, la poésie se réduit à une performance qui ne peut aller au-delà d’un genre littéraire.
La poésie qui ne s’inscrit pas dans la vie est un non sens.
Mon idée du travestissement participe de l’idée d’un sens à la vie, jusque dans le non-sens absolu.

Gilles Delcuse


 
 
 
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