Pierre Lesieur, peintre en aparté

Peintre iconoclaste car inclassable, peintre rebelle et libre de toute chapelle, Pierre Lesieur (né le 21 mai 1922) ouvre, à sa manière, les portes de ses ateliers pour nous livrer, à l’occasion d’une exposition à la Maison René Char, à l’Isle-sur-la-Sorgue (du 1er mars au 8 juin 2008), un fil rouge que Patrick Mauriès a su dérouler et ordonner pour notre plus vif plaisir. Embarquement immédiat ...

Ce peintre est un outsider : en effet, sitôt entré à l’académie des Beaux-Arts, un jour de 1940, Pierre Lesieur jette l’éponge trois jours plus tard, muet de terreur intériorisée devant tant d’académisme et de pompe imprimées dans la manière d’enseigner l’art, et plus particulièrement la peinture ... Il sera donc un autodidacte, et n’exposera pour la première fois qu’en 1956, à la Leicester Gallery, quand il se sentira prêt.

Voilà plus de soixante ans qu’il travaille, mais le silence qui entoure son œuvre est tout aussi considérable que l’œuvre en elle-même ; sans doute une manière de lui faire payer son insolence ? Son refus des normes et des modes ? Les chiens aboieront toujours, quoiqu’il advienne de la maturité d’un artiste, de son engagement, de son acharnement à dompter la ligne d’horizon qui se profile sur son chemin de Damas et se dérobe toujours devant le dernier pas ... Diantre ! l’art ne se résume pas à une formule ou à un symbole, il se débusque parfois mais ne se laisse jamais dompter ...
Pierre Lesieur est ailleurs : il aura vu passer l’école de Paris, l’expressionnisme abstrait, l’abstraction lyrique, la figuration libre, les nouveau réalistes, l’op et le pop art et que sais-je encore, tout ce tintamarre qui n’est rien d’autre qu’un cirque médiatique qui est si loin des aspirations de l’art ...
Pierre Lesieur tiendra bon, droit face aux rafales des vents mauvais qui suintent la jalousie et le dédain ; il tiendra la barre de son navire sans être hautain mais, bien au contraire, en parfaite harmonie avec son dessein.

Il s’immergera dans le monde, visitant cette planète bleue si étrange parfois, si belle aussi. Un premier long périple le portera en 1958-59 de l’Extrême-Orient au Mexique, en passant par les USA. Un voyage initiatique qui lui ouvre sa voie, qui lui révèle le point de fuite vers lequel il tendra toute sa vie durant ...
Ainsi, entre chevalets, toiles et valises, son destin se dessinera du Liban à l’Ecosse, du Japon à l’Inde, de la Jordanie à l’Italie. La fluidité de cet itinéraire lui permet de conserver son œil pétillant qui croque à fleur de monde les rythmes et les couleurs, les lumières et les réalités toutes différentes.
Comme Majorelle il dessinera aussi son jardin, lui à Saint-Rémy-de-Provence, avec des bambous de Chine ou du Japon, des bananiers des tropiques, des palmiers miniatures du Japon, des bougainvilliers du Caire, jouant avec les couleurs naturelles et les formes des plantes pour composer une tapisserie vivante et changeante. Cela témoigne aussi, que Pierre Lesieur est bien le peintre du chatoiement lumineux du monde ...

Couleurs et éclats, ombre et lumière : flamme alors, ou lustre splendide qui étincelle telle une écaille brûlée de soleil ? Cette couleur, dont Aristote aimait à dire qu’elle est précisément la surface où le transparent devient visible, cette couleur-là, si magnifiquement unique dans la palette de Pierre Lesieur, fascine à plus d’un titre. Tant dans ses natures mortes que ses portraits, icônes d’une rare légèreté - dont les trois études superbement présentées en triptyque avec une page en rabat -une vision traditionnelle nous est donnée, offerte aussi d’y réfléchir un peu tant cette pose pourrait paraître guindée alors qu’elles est tellement fluide dans ses affinités ; et que le spectateur est happé dès qu’il y pose son regard.

Comment une telle magie opère-t-elle ? Comment rendre ce flou si précis, allusif et néanmoins présent ? Une technique hors pair, une main habile et un talent fou, soit. Mais encore ? Pierre Lesieur affleure à la surface du papier, il semble fuir son propre mouvement pour lui inculquer une âme, une liberté de geste si loin des lourdeurs de la pose. Le sujet est débarrassé de ses scories. Sans doute est-ce là qu’il faut tenter d’approcher une ébauche de réponse : et si Pierre Lesieur ne privilégiait pas la peinture sur le motif mais travaillait à partir de notes, prises sur le vif ? Ainsi son trait est-il la trace d’autre chose, et le tableau une construction analogique, nous propose Patrick Mauriès. Pourquoi pas ? Ce nouvel ordre ainsi dompté par le peintre, tout en réseau de lignes et d’harmonie des couleurs, serait à percevoir dans son effacement même.

Et toujours cette couleur, intense, violente mais si souvent indéfinissable car lavée, usée, salie, voilée en de multiples glacis ... Et que dire de la quantité déversée sur la toile ? La preuve que trop de couleurs ne tue pas la couleur ni le tableau. La musique est légère mais la trace pourfend l’accent sous la couleur pour que le support puisse transparaître et jouer son rôle pleinement. Toile, carton, bois ; chacun a sa place dans l’ensemble de l’œuvre car la surface vibre aussi d’encre et de peinture au diapason du peintre qui la fait jouer à son image.
Pierre Lesieur a parfois des réactions d’aquarelliste, quand il s’attaque à des eaux-fortes qu’il lave pour mieux effacer, tirage après tirage, cette insolence d’une couleur trop appuyée. Tout comme il lui arrive de dessiner en effleurant à peine le papier ... Tout doit être suggéré, en rapport avec l’essence de la liberté, sans retenue donc sans entraves. C’est aussi pour cela qu’il privilégie des effets de décrochages et d’abîmes en incluant dans le sujet des reflets de cadres, de miroirs et/ou de fenêtres redupliquant les cadres, peinture dans la peinture ... vertige !

Cet ouvrage aux magnifiques illustrations est publié à l’occasion de l’exposition Pierre Lesieur : Les ateliers à l’Hôtel Campredon - Maison René Char, à l’Isle-sur-la-Sorgue, du 1er mars au 8 juin 2008. Une seule consigne : ne manquez pour rien au monde cet événement exceptionnel ! Sinon, offrez-vous ce livre qui n’aura de cesse de vous téléporter dans les mondes merveilleux d’un des derniers fous peignant : Pierre Lesieur, maître es ravissement.

Patrick Mauriès, Pierre Lesieur / Les ateliers, coll. "Le Promeneur", volume relié, 240 x 287, couverture jaune sous jaquette couleurs, 120 illustrations, Gallimard, février 2008, 144 p. - 35,00 €


 
 
 
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