La pasteure, ou la quête impossible de l’Autre

Hanne Ørstavik est l’une des voix les plus importantes de la littérature norvégienne contemporaine. Née en 1969, cette jeune femme en est déjà à 9 romans publiés ; quand elle ne traduit pas Christine Angot ou Leslie Kaplan. Une grande dame à découvrir d’urgence par l’entremise de ce roman déroutant qui a reçu, en 2004, le prestigieux prix Brage du meilleur roman norvégien.

Voilà un auteur qui a le don de percevoir les plus infimes parties de nous-mêmes. Hanne Ørstavik donne le frisson, le tournis, glace les os quand on lit ce qu’elle parvient à dénicher au fond de l’âme de ses personnages ; elle a cette capacité à fouiller derrière le miroir et à nous restituer exactement, au mot près, le contenu de leurs petits dialogues intimes avec eux-mêmes ... Psychanalyste en quelque sorte, elle recompose les strates de la pensée et articule alors un dessein qui nous aurait certainement échappé ; même à chercher ce que sous-tend un personnage pour le moins ambigu.
Liv, en l’occurrence. Une pasteure de 35 ans qui fuit le sud de l’Allemagne pour le grand nord de la Norvège. Elle ira exercer son ministère dans une ville côtière, l’ancestrale terre des Sames, et le théâtre jadis d’un soulèvement, déclenché en 1852 après la parution de la première Bible en langue lapone.

Liv se fuit, et ce n’est pas le suicide de son amie qui facilitera son appréhension d’elle-même. Ni ce cycle mortuaire qui se répète un an à peine après son installation avec le suicide d’une adolescente, retrouvée pendue ... Quelle est cette douleur qui habite tout un chacun ? Comment vivre avec ? En proie au doute avec ses études théologiques, Liv usera du prétexte de la révolte des Sames pour réfléchir aux Grandes Questions.

Il faut trouver les mots, ceux du silence, ceux de la réponse ; les mots justes. Challenge idéal pour un écrivain, mais un représentant de Dieu possède-t-il ce talent-là ? Si tous, nous nous mettions à employer les mêmes mots nous pourrions espérer nous comprendre, en appeler à l’équité, exiger une égalité de traitement, comme il est écrit dans la Bible. Car tous nous sommes dignes.
C’est là la grande perversité de la religion du Livre, les trois unies, à bannir autant qu’elles sont d’avoir su créer l’espoir et de n’avoir pas été capables de le mettre en œuvre ! Car si la Bible donne du poids aux exigences des peuples, pourquoi ne peut-on pas utiliser le langage pour évoluer dans ce que le langage défend, sous-entend, signifie ? Ne doit-on pas employer le langage de sorte que ce qui est écrit, là, dans cette Bible, cette Thora, ce Coran, puisse se réaliser, nous unir au lieu de nous diviser ?

Un roman qui touche à l’universel, une histoire lourde de conséquences car ce prétexte au questionnement renvoie au mal quotidien qui gangrène nos vies et qui nous impose une vague d’impuissance. Comment expliquer que cet espoir si puissant, ce langage qui ouvre tant de portes, n’aboutit à rien d’autre que la guerre préventive, la colonisation, l’épuration ethnique ?

Alors, qu’est-ce que les mots ont en eux de si dangereux, de si pervers, pour provoquer tant de malheur ? Le signifié se cache-t-il dans la rhétorique ou dans les structures du pouvoir ? Car ce qui agit dans le langage, se trouve-t-il dans le niveau sémantique concret, ou bien dans l’autre niveau, celui qui représente l’espace du texte ? Comme si nous existions dans un réseau de significations que nous ne voyons ni ne comprenons ...
Il y a urgence à ouvrir un lieu où nos paroles pourraient se retrouver.

Hanne Ørstavik, La pasteure, traduit du norvéien par Jean-Baptiste Coursaud, Les Allusifs, février 2008, 264 p. - 23,00 €


 
 
 
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