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Avis de gros temps sur la presse satirique africaine

Le Marabout suspend son vol

Sale temps pour la presse en Afrique. Le Marabout réduit au silence, c’est plus que la liberté de la presse qui en prend un sacré coup dans les mandibules. C’est une parole satirique nécessaire autant que salutaire qui s’est faite "flinguer" en plein vol. Et ce, pour la plus grande joie des néocolonialistes et de leurs petits dictateurs en herbe, posés sur leur trône de carton par ceux-là qui on décidé de se partager les richesses du sous-sol africain, entre autre. La France en fait partie.
Nous vous livrons, ci-après, l’interview de Damien Glez, directeur de la rédaction du Marabout, réalisée par l’hebdomadaire Courrier International
Il répond notamment à la question : "Pourquoi nous devons suspendre la publication de Marabout."

Courrier International : Moins d’un an après sa création, Le Marabout a reçu de nombreux prix. La qualité de son travail est salué. Comment expliquer la suspension de sa parution ? Etes vous victime des dirigeants politiques qui veulent faire taire un organe de presse frondeur ?

Damien GLEZ
 : Le Marabout n’a pas connu d’interdiction, pas de pression politique directe, même s’il serait "romantique" de le dire et facile de le faire croire. Indirectement - et nous n’en tirons aucune conclusion formelle - des anecdotes traduisent la perception que des acteurs de la diffusion de la presse prêtent à l’avance aux autorités : des douaniers qui, à une frontière, descendent du train des colis de Marabout dans une zone économique intégrée [l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest africaine)] où cela ne se justifie pas ; des distributeurs, par exemple au Togo, qui commandent des quantités insignifiantes, comme pour dire qu’on ne souhaite pas donner de visibilité au journal. Cela traduit aussi un contexte politique, réel ou perçu selon les pays.
La suspension de la parution du mensuel peut se justifier de multiples façons, mais l’explication la plus probante est aussi la plus triviale : les difficultés économiques et surtout logistiques. La direction du Marabout ne peut même pas affirmer que sa publication ne se vend pas, puisqu’aucune des huit sociétés chargées de sa distribution en Afrique n’a respecté ses engagements, en terme de livraison de statistiques de ventes ou de règlement des produits de la commercialisation. Un an après le lancement, nous ne savons toujours pas combien d’exemplaires du numéro 1 ont été vendus. Et nous n’avons toujours pas été payés, sauf par le distributeur gabonais qui a réglé une partie de ses dettes.
L’association éditrice du mensuel se heurte aux limites de sa force de frappe au-delà des frontières du Burkina Faso. Parallèlement, nous sommes effectivement invités en Suisse, au Canada, au Mali, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire pour recevoir des prix et des hommages de ces mêmes lecteurs, pourtant "virtuels" sur le plan comptable.

C. I : Les difficultés économiques existent pour tout le monde. D’autres panafricains prospèrent alors qu’ils ont sans doute des coûts de fabrication plus élevés ? Comment expliquer ces différences de situation ?
D.G. : Sans préjuger du fonctionnement des panafricains prospères, on peut signaler que les plus connus appartiennent à la presse magazine parisienne. "Magazine" implique que, contrairement à un organe satirique, il peuvent avoir un recours massif à la publicité, aux publi-reportages dont ne peuvent que difficilement s’accommoder des titres impertinents. Comment imaginer le Marabout proposer des services de communication institutionnelle à la présidence guinéenne ou équato-guinéenne ? Quant à la dimension "presse parisienne", nous constatons qu’un de nos handicaps est peut-être l’une de nos principales fiertés : notre localisation au cœur du continent. Dans la pratique, hélas, un distributeur camerounais n’a pas les mêmes égards, quand il s’adresse à une messagerie parisienne ou à une association basée à Ouagadougou. Et transporter des journaux de Ouaga à Libreville peut s’avérer plus difficile que de diffuser de Paris.

C. I. : Est-il impossible de développer en Afrique un titre de presse qui respecte l’éthique et ne fasse pas appel aux financements occultes ?
D.G. : La preuve a été faite que c’est possible, si on se cantonne à des titres nationaux, en faisant quelques entorses, non à l’éthique, mais au purisme journalistique à l’occidental (niveau de langue, calibrage des textes, priorité dans les informations, profondeur des enquêtes...). Pour ce qui est de la presse internationale, la tentation des financements inavouables est d’autant plus forte que les responsables politiques courtisent sans vergogne, que le marché est étriqué et - c’est la constatation qui peut anesthésier définitivement la conscience professionnelle - que le public n’est ni très avisé, ni toujours scandalisé de telles pratiques.

C.I : Y a-t-il un marché pour ce type de publication ? Les Africains s’intéressent-ils à l’actualité des autres pays du continent ? Ont-ils les moyens de s’acheter ce type de journaux ?
D. G. : La question du prix est l’argument le plus souvent avancé par ceux qui n’achètent pas Le Marabout. C’est évidemment très relatif. Le prix du Marabout est intermédiaire. Le mensuel est, à l’unité, plus cher que la plupart des organes de presse nationaux, mais en moyenne deux fois moins cher que les autres "panafricains". A titre d’exemple, l’hebdomadaire satirique "Journal du Jeudi", titre ami du Marabout, dénombre, en moyenne et au numéro, 10 000 acheteurs, dans le seul Burkina Faso, ce qui représente pour chacun d’entre eux un budget mensuel de 800 francs (4 fois 200 francs cfa), exactement le prix du Marabout, pour un volume rédactionnel mensuel sensiblement équivalent. Pourtant, il n’est pas certain, même si aucune statistique ne peut l’attester, que le mensuel ait vendu en moyenne 10 000 exemplaires, auprès d’un public potentiel pourtant 10 fois supérieur à celui du Journal du Jeudi.
Ceci dit, il reste que les pays d’Afrique de l’Ouest connaissent des situations économiques qui empêchent la presse de s’inscrire dans les priorités des foyers. 800 francs (1,22 euros), ce n’est que le prix de 2 ou 3 bières pour un Burkinabé, mais c’est aussi le prix de 2 ou 3 repas dans un restaurant populaire. Il reste également que le taux d’alphabétisation oscille, selon les sources, entre 13 et 25 % de la population. Et que les journaux circulent beaucoup dans les bureaux, offrant la possibilité de les lire sans les acquérir. Dans certains pays, c’est plus vicieux : les kiosquiers louent les publications à l’heure et les rendent ensuite, toutes froissées, au fournisseur, affirmant qu’ils n’ont pas réussi à les vendre.
A l’issue de ces différents "filtrages", il existe une frange de la population qui ne se heurte à aucune barrière "intellectuelle", ni aucune barrière financière, mais qui ne s’intéresse guère à l’actualité des pays voisins, hors événement spectaculaire. Mais ça, ce n’est pas un défaut typiquement africain...

C. I. : Quel avenir pour Le Marabout ?
D. G. : L’oiseau se pose, avant de reprendre son envol. Il doit, en priorité, résoudre ses problèmes logistiques pour redécoller dans de meilleures conditions. Il sait pouvoir compter sur la passion des rédacteurs et la bienveillance de quelques bailleurs de fonds aussi modestes qu’indépendants.

Propos recueillis par Pierre Cherruau


 
P.S.

Vous pouvez consulter les archives du Marabout avant que l’oiseau ne reprenne son envol. C’est ce que nous lui souhaitons du reste.

 
 
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