Aljazeera , et après ?

*Mohamed Nabil

Nul ne peut nier que le paysage médiatique arabe a été bouleversé par l’arrivée de la chaîne panarabe Al-Jazeera. La création de cette chaîne a marqué incontestablement un tournant dans l’histoire des médias arabes. Jean-Marie Charon, sociologue au CNRS à Paris et spécialiste des médias, considère que « Lorsqu’un média naît, il apporte un nouveau fonctionnement à la profession. Il doit ensuite trouver son mode de fonctionnement propre » (1). Al-Jazeera a aussi transformé le paysage politique arabe. Elle est devenue une donnée considérable dans la prise de décision politique arabe, car elle a « donné une voix au désaveu populaire des politiques répressives menés par les pouvoirs en place, et à la demande démocratique confisquée. Offrant par là même aux jeunes générations, dans une région singulière par la longévité de ses régimes autoritaires, un accès à des espaces de liberté de parole, de réflexion et de contestation populaire » (2). Mais Al-Jazeera n’est pas un phénomène médiatique qui représente une règle médiatique arabe, dans un contexte du processus de la société arabe. Selon David Hirst, « La chaîne Al-Jazeera, du Qatar, diffusée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par satellite, constitue une exception », (3) qui a soulevé tant de questions et un formidable débat sur l’information diffusée par la chaîne panarabe et aussi sa liberté de ton et son irrespect à l’égard des pouvoirs. La ligne éditoriale d’Al-Jazeera et son style ne constituent ni une continuité ni une rupture avec les traditions de la presse arabe, qui sont caractérisées par un manque de professionnalisme et de déontologie, car la plupart des grands médias arabes sont contrôlés, directement ou indirectement, par les pouvoirs politiques qui y font régner une implacable censure. Il faut aussi souligner l’absence d’une certaine réglementation du métier. Par contre, dans les sociétés de longue tradition démocratique, comme en Europe, il y a, d’un coté, une structure scientifique et législative qui permet d’exercer le métier et d’un autre coté, le privilège des journalistes d’échapper aux contraintes et aux menaces qui sont le lot de leurs confrères travaillant sous des régimes autoritaires.

Al-Jazeera a réveillé des appétits et débouche naturellement sur la création d’autres chaînes : Al-Arabiyya, créée en 2003, puis LBC, Al-Manâr etc. Au-delà de cette concurrence médiatique, se posent aujourd’hui des questions cruciales sur l’image et de l’information arabe en général, mais aussi sur le positionnement des Arabes dans le nouvel ordre médiatique mondial. L’avenir des medias arabes reste une question primordiale, qui pourrait se poser ainsi : « À quel point Al-Jazeera a-t-elle influencé le paysage médiatique arabophone et participé à une certaine évolution de la presse arabe », ou bien « Le paysage médiatique arabe est-il resté le même comme hier ? »

Avant d’entrer dans le noyau de ce sujet, j’aimerais bien signaler que l’essor que connaît la presse arabe maintenant, remonte aux années 80. Avec l’effondrement de l’empire soviétique et la guerre du Golfe, le paysage politique mondial a commencé à changer sérieusement. La mondialisation et le libéralisme désormais en vogue ont permis l’éclosion d’une presse privée écrite et audio-visuelle, plus indépendante et beaucoup plus professionnelle.

Partant de la question posée, mon analyse traite donc le présent de la presse audiovisuelle arabe après l’arrivée d’Al-Jazeera. En parcourant les programmes d’Al-Jazeera et ceux des chaînes de télévision arabe, et au regard de l’analyse de dossiers de presse, des émissions, ainsi que de l’observation de la pratique des journalistes, la conclusion se dégage rapidement. Al-Jazeera gagne du terrain, et sa ligne éditoriale est définie. Elle est selon Olfa Lamloum, politologue à l’université de Paris-X, « le résultat d’une convergence entre le projet éditoriale des journalistes fondateurs issus de la BBC Arabic News, et de l’image que le Qatar souhaite donner de lui même ». (4) Face au succès d’Al-Jazeera, les télévisons arabes n’ont pas vécu de changement profond. En volume, les nouvelles politiques occupent une grande place dans la programmation, au détriment des programmes de la culture par exemple. La presse audiovisuelle arabe affronte aussi des obstacles qui ne lui permettent pas de donner naissance à une presse libre et professionnelle (comme le montrent les rapports annuels publiés par Reporter sans frontières, Amnistie International, et les ONG des droits de l’Homme). Globalement, on peut considérer que l’essor actuel des médias dans les pays arabes consiste en l’accès à l’indépendance et le professionnalisme sans négliger la scientificité du journalisme.

En observant les médias arabes, on constate aussi une présence forte et quotidienne d’une presse de propagande et de règlement de comptes et aussi de populisme. La presse audiovisuelle arabe demeure dans cette situation ambivalente, et elle traverse une période très difficile dans son histoire, compte tenu de l’absence du professionnalisme et de la déontologie et aussi du nombre très réduit de lecteurs et des téléspectateurs bien instruits (Dans les pays arabes, le taux moyen d’alphabétisation des adultes, qui a augmenté de 21 % dans les périodes comprises entre 1985 et 1994 et 1995 et 2004, s’élève aujourd’hui à 70 %, selon l’UNESCO). En prenant l’exemple de la presse écrite, selon des statistiques publiées par les Nations Unies, en France, la moyenne de vente des journaux est de 285 exemplaires pour 1000 habitants, dans les pays arabes, elle est de 55 pour mille habitants. Mais peut-on tout mettre sur le dos de l’analphabétisme ? Il y a quand même dans les pays arabes des enseignants et des fonctionnaires. Cette question interpelle la presse arabe d’aujourd’hui. Malgré tout, la liberté d’Al-Jazeera et son style rédactionnel restent largement supérieurs à celle de ses concurrents, qui ne peuvent réagir qu’à proposer plus d’émissions bas de gamme.

En outre, le fait que de nombreux journalistes dans des medias partisans sont soumis à être souvent des militants pour une cause ou une idéologie particulière, soulève des critiques et un débat sur l’impartialité du journaliste dans les pays arabes. On ajoute que la relation entre le politique et le journalisme représente aussi un piège qui n’est pas facile à éviter. L’interrogation sur l’engagement du journaliste reste essentielle : Un journaliste peut-il être engagé ? Le sujet est particulièrement sensible pour un journaliste qui se dégage à peine de l’emprise de l’engagement politique, souvent partisan. La légitimité et le caractère d’intérêt public d’une cause, s’ajoutent à la question d’informer.

Le premier point important en terme de journalisme et de communication dans les pays arabes est celui d’informer le public, c’est-à-dire de faire connaître à celui-ci une situation, un évènement. Cette information du public, dans un souci de neutralité, passe nécessairement par l’intermédiaire des médias. Cette prise de conscience de la nécessité d’informer l’opinion publique est apparue lors de plusieurs crises dans le monde. Pourtant, les médias n’ont que rarement le temps de faire une analyse complète de la situation et s’en tiennent à quelques éléments qu’ils trouvent plus percutants que d’autres. Il peut en découler une erreur d’interprétation ou une incompréhension du public, ce que déplorent même les journalistes eux-mêmes. Le devoir d’information, sous un certain angle, n’est valable que s’il propose différents points de vues, différentes sources et sujets, qui permettent de restituer la réalité dans une approche globale, polyvalente et critique. Mais le journaliste n’est pas seul dans la fabrication de la nouvelle, car dans le travail journalistique « personne n’est plus directement responsable » (5)

D’après , Pierre Sormany, « lorsqu’on aborde le métier de journaliste, il faut donc savoir demeurer modeste (...) bref, ce n’est pas comme acteur social, comme détenteur d’un pouvoir absolu-arbitraire selon certains que le journaliste est important. C’est en tant que témoin privilégié de l’action sociale. » (6). Le journalisme est un métier qui sert à fabriquer de l’information au service du public.

Daniel Schneidermann, en commentant les propos du sociologue Pierre Bourdieu, qui mettent en question l’essence de la profession, a déclaré qu’il a écrit sur le journalisme, car il s’est rendu compte qu’il finissais par se sentir coupable d’exercer son métier : Coupable d’écrire des articles courts, rapidement, etc. Le lecteur souhaite être informé rapidement. Mais il est vrai que le double objectif, informer de façon complète et le plus vite possible, est contradictoire. La concurrence entre les médias est un facteur de pression. Le journaliste doit savoir diffuser une information malgré qu’il ne soit pas prêt. Quant à l’ignorance reprochée par Pierre Bourdieu, elle est parfois réelle. Mais on peut aussi être incompétent par excès de compétence. Un journaliste qui gravite dix ans dans le même milieu ne voit plus l’information. Le journaliste est au service du public, mais sa tache est plus difficile actuellement, car il y a la presse électronique et plusieurs chaînes de télévision qui veulent toutes, augmenter le cote d’écoute.

Je pense que, la presse arabe est soumise aussi à des contraintes du marché. La relation entre les objectifs idéaux du journalisme et les réalités commerciales des médias se situe au cœur d’une tension structurelle touchant directement la liberté de l’information, à la fois son aspect politique (la libre circulation des informations et des idées en démocratie) et son aspect éthique (la liberté comme condition de la recherche et de l’élaboration d’une information respectueuse des faits et des personnes). La courte histoire de la chaîne Al-Jazeera a permis de laisser des traces dans les pays arabes. Elle a fournit une occasion pour découvrir la fragilité des infrastructures arabes au niveau médiatique, et a servi en tant que guide pour décrypter les enjeux politiques et ceux des medias arabes qui restent limités et qui ne dépassent pas l’imitation ou bien la création des programmes moins regardées par les téléspectateurs arabes. Toutefois, Al-Jazeera reste ambiguë et rebelle. Elle est surtout « une preuve que le sentiment national arabe reste vivant et peut exprimer des aspirations démocratiques. » (7) Le débat sur le professionnalisme fait parti de cette vue d’ensemble des medias arabes, une discussion qui reste ouverte, au sein des pays arabes, ou les lignes éditoriaux des medias sont loin de participer à un vrai épanouissement du pluralisme des expressions.

(1) Voir : www.iscpa-paris.com
(2) Olfa, Lamloum, Al-Jazeera, miroir rebelle et ambigu du monde arabe, Ed. La découverte, paris, France, 2004, p11.
(3)David Hirst, AL-JAZEERA, UNE CHAINE LIBRE AU PROCHE-ORIENT, La télévision arabe qui dérange, le Monde diplomatique, Août 2000, p8
(4) Olfa, Lamloum, Al-Jazeera, miroir rebelle et ambigu du monde arabe, Ed. La découverte, paris, France, 2004, p57, (5) Ryszard , Kapuscinski, cité in , Ignacio, Ramonet, La tyranie de la communication, Ed. Gallimard, Collection, Folio actuel, paris, France, 1999, p 96
(6) Pierre SORMANY, Le métier de journaliste, Ed. Boréal, Québec, Canada, 2000, p33
(7) Olfa, Lamloum, Al-Jazeera, miroir rebelle et ambigu du monde arabe, Ed. La découverte, paris, France, 2004, p139,

* Écrivain et Journalist & Reporter Canadien d’origine marocaine
Rusia Al-Yaum, Russian Satellite TV News Channel Moscow- Russia - Résidant entre Berlin et Moscou
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