Les Etats-Unis et l’Europe : vers la construction d’un "Saint-Empire d’Occident"

Tout cela avait commencé par un simple jogging:celui de Sarkozy siglé NYPD (Police de New York) accompagné de son ministre Kouchner avec un tee-shirt "Gare au gorille", suant et s’époumonant dans les allées de Central Park, en septembre 2007. Ils étalaient alors leurs muscles, ces coureurs, et annonçaient la couleur géopolitique future. Ils semblaient alors se poser en brave petit « cops » et en « gorille » de l’ordre américain, supplétif discipliné en Ray Ban de la police planétaire et garde du corps rachitique d’un empire en pleine déliquescence.

Et là vraiment, on s’est dit que non, la France n’allait pas encore une fois être à contre-courant historique. L’Empire américain craque de partout mais il se trouverait quand même trouvé deux factotum disciplinés, tout gonflés d’importance d’avoir été adoubés par l’Empire décrépi ?

Et la suite des évènements nous appris que cette course échevelée de nos deux responsables illustrait à merveille l’alignement stratégique de la France sous la bannière étoilée des Etats-unis. Dorénavant, France runs for America...

« Punir la France »

Pourtant, rappelez-vous... A la suite de l’opposition de la France chiraquienne, de la Russie et de l’Allemagne à la sanglante invasion de l’Irak de 2003, Condoléance (la bien-nommée) Rice avait froidement développé ce que serait la future stratégie des Etats-unis face à ces Etats récalcitrants : il fallait dorénavant « Punir la France, pardonner à la Russie et ignorer l’Allemagne ».

La Russie fut d’autant plus aisément pardonnée que le front afghan ne permettait pas aux Etats-Unis de trop se fâcher avec cet Etat limitrophe. La Russie accepta cette impériale mansuétude avec d’autant plus de souplesse que sa guerre en Tchéchénie pouvait, dés lors plus facilement recevoir l’estampille commode, comme pour l’Irak, de « lutte contre le terrorisme ».

L’Allemagne fut d’autant plus aisément ignorée que ce pays n’affichait pas une politique internationale volontariste mais s’était simplement rangé sous l’égide d’une Union européenne menée par la rebelle France, seul véritable trublion face à la volonté des Etats-Unis.

Punir la France ? Anecdotiquement, on assista alors à un « french bashing », avec son boycott des produits français, et sa montée en puissance dans le cinéma hollywoodien du "french bad guy" ,veule et lâche (après le Japonais fourbe, le Russe impavide, l’Arabe éructant et le Latino narco-traficant) . D’un point de vue politique, la France s’est vue sérieusement menacée dans « sa chasse-gardée » stratégique que constituent, à ses yeux, ses ex-colonies africaines. Pour exemple, jamais on n’avait vu autant de compagnies américaines investir le sud algérien et permettre ainsi au boudeur et sourcilleux Etat algérien de jouer rudement avec les nerfs énergétiques de la France.

« Pardonner à la France de Sarkozy »

Pourtant, les choses semblent avoir changé depuis l‘élection de Nicolas Sarkozy . Dorénavant, il faut « Pardonner à la France, punir la Russie et toujours ignorer l’Allemagne ».

Punir la Russie ? Disons d’abord la brider dans ses ambitions de renouveau impérial, dompter également son défensif courroux de voir les ex pays satellites d’Europe de l’Est tomber les uns après les autres dans l’escarcelle OTAN. De plus l’opposition frontale de la Russie à une attaque nette et sans fioriture de l’Iran, décrété nouvelle obsession impériale, n’arrange en rien ses rapports avec le gouvernement américain.

Mais pourquoi pardonner à la France ? Parce que les dirigeants américains ont vite compris que, à l’avenir, la France serait bien utile : Etat fondateur de l’Europe comme entité économique, elle en est également l’Etat-pivot, d’un point de vue stratégique. Que le couple franco-allemand soit au beau fixe, solide et entreprenant, et voilà que c’est toute l’Europe qui risque de se doter d’une volonté stratégique ; alliée certes des Etats-Unis, mais aspirant à l’autonomie de sa volonté . Mais si la France se tourne résolument vers la Grande-Bretagne, l’allié inoxydable d’Oncle Sam, se dessine alors la perspective d’une Europe inféodée, sans volonté propre, géant économique mais nain stratégique...

Avec Sarkozy, la France regarde résolument vers l’Ouest, structurant l’Europe politique par un couple franco-anglais énamouré tandis que le couple franco-allemand bat de l’aile.

Plusieurs signes ont attesté de ce plongeon de la France dans le giron impérial. Cela avait commencé par la phrase martiale lancée avec aplomb par Bernard Kouchner . Que les Etats-Unis songent à se livrer à un festin iranien, après l’orgie sanglante irakienne, cela n’est un secret pour personne. Seulement, Kouchner avait pensé servir le repas, pourtant en ébauche, un peu vite en annonçant l’inéluctabilité d’une guerre contre la bombe nucléaire perse. Le politologue proche des néo-conservateurs, Robert Kagan, l’avait ironiquement annoncé : "America makes the dinner and Europe does the dishes ». Ou plus prosaïquement, les Etats-unis font la guerre, se gavent, tandis que les Européens font, avant et après, le service. En maître-queux trop empressé, Kouchner n’avait pas compris qu’il n’est chargé que de la vaisselle.

Tout autant pressé de plaire, Nicolas Sarkozy a annoncé, depuis Londres, l’envoi d’un contingent militaire de 1000 hommes en Afghanistan, guerre impériale, s‘il en est. Cela, contrairement à ses promesses d’avant élection.

Le pardon miséricordieux de l’Empire américain s’est traduit également par le fait qu‘EADS, entreprise européenne emblématique, a remporté la première phase d‘appel d‘offres d‘un contrat pour des avions de ravitaillement avec le Pentagone et la Royal Air Force. Ces contrats, au delà du symbole (L’Europe “ravitaille” l’Empire en guerre) illustre une plus étroite coopération technique militaire entre l‘Europe et les Etats-Unis.

Avec Berlusconi en Italie, la France aux commandes de l’Europe pour six mois, et avec toujours la suiviste Allemagne et la fidèle Grande-Bretagne, les Etats-Unis ont bien maté l’idée même d’Europe de la défense.

L’Europe, Saint-Christophe des Etats-Unis

Et c’est là que Sarkozy nous étonne. Homme prosaïque selon lui, homme de la rupture, toujours selon lui, pourquoi ne saisit-il pas le sens de l’Histoire ?

Emmanuel « Cassandre » Todd, l’avait analysé il y peu : les Etats-Unis donnent tous les signaux objectifs d’un empire crépusculaire ; même son agitation mondiale dans la démonstration de sa puissance ne serait que théâtralité, fumigènes sanglants et tentative désespérée de s’assurer des points de présence et de futurs tributs impériaux dans un monde changeant.

« Tout empire périra » et là, c’est tout l’Empire américain qui périclite. L’ « Hyper-puissance », selon le mot de Védrine, n’est plus ; Place à l‘« hypo-puissance », laquelle enrage de la montée de la Chine, du regain impérial de la Russie et de la bonne santé économique de l’Europe.

L‘Europe va-t-elle devenir le Saint-Christophe des Etats-Unis ? Selon la légende, c’était un brave géant un peu niais qui voulait servir le plus puissant roi de la terre et s’est retrouvé à faire traverser une rivière à un frêle enfant qui s’avérera être le Christ. L’Europe, hyper puissance économique devra-telle offrir ses épaules robustes à des Etats-Unis capricieux et vacillants, en perte de légitimité, pour traverser la rivière turbulente des changements internationaux et lui assurer encore l‘illusion de la grandeur tout en lui gardant les pieds au sec ?

Et l’Europe acceptera-t-elle éternellement d’avoir les pieds dans l’eau, comme c’est le cas en ce moment même avec le problème de la Chine et du Tibet ? En effet, loin du concert de nos « mutins » de Panurge médiatiques, dans un contexte d’une Chine en pleine émergence et désignée par les stratèges américains comme futur grand « Empire du mal », la France avait-elle intérêt à se montrer si peu diplomate avec ce pays ? Aujourd’hui, un mandarin « french bashing » menace les intérêts économiques de la France en Chine. Quid des intérêts américains en Chine ?

Plus largement, allons nous vers la constitution d’un camp occidental liant définitivement les Etats-Unis et l’Europe et dont le bras armé serait l’OTAN élargie, future police planétaire ? Allons-nous vers cette « civilisation occidentale » chérie par Huntington ? Selon cet auteur, dont le livre est devenu la bible terrifiante des néo-conservateurs, « Il est (...) de la responsabilité des dirigeants occidentaux (...)de préserver, de protéger et de revigorer les qualités uniques de la civilisation occidentale. Parce qu’il s’agit du plus puissant des Etats, cette responsabilité écrasante incombe d’abords aux Etats-Unis ». Il ajoute : « La survie de l’Occident dépend de la réaffirmation par les Américains de leur identité occidentale ».

Et pourtant, si c’était l’inverse ? Et si « la survie des Etats-Unis comme Empire dépend de la réaffirmation par les Européens de leur identité occidentale » ?

Et c’est cela qui se profile derrière l’alignement de l’Europe, menée par la France, sur les Etats-Unis valétudinaires. Nicolas Sarkozy s’inscrit ainsi dans un futur choc des civilisations appelé de leurs voeux par ceux qui, à Washington, se sont auto-proclamés les « Vulcains », du nom de ce dieu difforme qui forgeait des armes dans le secret de l‘Etna.

Et c’est en cela que Nicolas Sarkozy manque de vision politique, tout esbaudi qu’il est d’avoir Bush Jr pour ami, lequel d’ailleurs n’hésite pas à le comparer à Elvis (sic !). Sarkozy semble encore vivre, géopolitiquement parlant, dans le monde des années 50, où les Etats-Unis cumulaient les prestiges économique, militaire et moral.

Les Etats-Unis, « éléphant blanc du Siam » d’un monde exangue

On raconte que le Roi de Siam, quand il voulait dompter un opposant, lui offrait un éléphant blanc, animal sacré et gardien de la prospérité. Sa sacralité empêchait de le faire travailler et son entretien dispendieux suffisait à ruiner un homme.

Pour le monde, les Etats-Unis sont devenus comme cet éléphant ; ils sont censés être les gardiens de la paix du monde et sont dans les faits, les principaux propagateurs de la guerre. Les responsables des Etats-Unis multiplient les interventions fertiles en guerres futures, pyromane-pompier qui crée les conditions de sa prétendue nécessité, narcissique héraut de sa « destinée" qui n’est "manifeste" que pour lui seul.

Et le monde s’en rend de plus en plus compte. Des sondages mondiaux ont montré que le pays « dont l’influence dans le monde est plus largement perçue comme positive » est la France, suivie de l’Europe en général et de la Chine, tandis que « les pays dont l’influence est la plus largement jugée négative sont les Etats-Unis et la Russie ». (Cité dans Les Etats manqués, Noam Chomsky, fayard, 2006, p15).

Le monde s’en rend compte certes...mais pas Nicolas Sarkozy.


 
 
 
Forum lié à cet article

3 commentaires
  • Tout à fait pertinent votre article et plus que jamais dans l’air du temps.
    la FRANCE est devenue le vassal des Etats bientôt désunis sauf à croire que c’est Monsieur Sarkosy qui en est l’initiateur mais plutôt une idéologie vielle de deux siècles , qui a montré ses limites hélas aujourd’hui et qui se nomme sionisme.
    M.Sarkosy n’a pas les moyens ni l’intelligence et encore moins la stature pour "jouer dans la cour des grands.
    Tout juste est-il "employé" contre monnaie sonnante et trébuchante par ceux qui règnent "que pour un moment encore". Il vocifère comme un beau diable et gesticule tel un pantin disloqué sous le regard amusé des grands de ce monde.
    Il stigmatise les musulmans, prétextant l’islamisme alors que c’est l’ISLAM qui est visé.
    Souvenons nous, alors que la France pleurait la mort du cardinal Lustiger : les bush sommait sarko "le nubien"de se présenter illico à leur résidence du maine(pas à la maison blanche).
    M.Sarkosy obéissant à la lettre se rendit aux states alors que d’autres auraient reporté tout naturellement ce qui devait être qu’une invitation sans importance eu égard par respect du deuil que porta la Nation à la mémoire de Monsieur LUSTIGER.mais que nenni !
    Et que n’y a t-on vu,une fois arrivé ? un sarko,couard et tête baissée ,entouré des Bush père et fils sous le regard hautain de Georges senior.
    Quelle triste spectacle devant autant de discrédit, quelle honte !
    L’histoire ne retiendra rien de cet homme ou peut-être qu’il avait beaucoup de ...tic.

  • Bon texte.

    Une question toutefois : quand et où la France aurait -selon vous- fondé l’Europe ?

    un habitant du bénélux...

    Voir en ligne : Soviet Libre de Bruxelles

 
 
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