Les années Lamalif : 30 ans de Journalisme au Maroc(1958/1988)

Le titre réfère à un ouvrage de Zakya Daoud paru au mois de novembre 2007. Huit mois nous sépare ainsi de sa sortie sans que la réception ne s’en soit saisi pour en faire connaître la vision et l’esprit qui l’animent. Sans prétendre aller au fond d’un foisonnement de sens laborieux, nous estimons nécessaire de reposer ici le débat. Question de contribuer à la réhabilitation d’une parole journalistique distinguée, mais contrainte désormais à un repli justifié. La connaissance du style de Zakya Daoud relève, en effet, d’un type de savoir en mesure de répondre à la vitesse de ceux qui veulent faire, aujourd’hui au Maroc, du journalisme sans mémoire et sans référence...

C’est le récit de trente ans de combat d’une Marocaine habitée par la flamme impérieuse de faire du journalisme. Le faire avec talent, avec amour et le sentir comme une mission grave et sacrée, une occupation prodigieuse et ingrate. De le concevoir pleinement dans les tourments d’une censure à l’affût du moindre alibi (déstabilisateur). Les Années Lamalif (1958/1988) raconte ainsi le parcours d’une battante qui affronte son destin de DIRE, d’INFORMER. Mais ces actes performatifs, comme dirait Austin, revêtent une autre signification dès lors qu’ils échappent au maquillage tendancieux des mots et se départissent d’une appréciation, marchande ou politicienne du discours. Dès lors qu’ils s’assignent le devoir de remuer le monde, d’insuffler au réel une sève prestigieuse de le penser différemment ; à l’instant même où le dire et l’informer redeviennent un art de vivre.

Ce n’est pas un truisme que de dire que l’on ne peut s’intéresser au journalisme au Maroc sans rencontrer l’œuvre de cette femme exceptionnelle. Car Zakya Daoud n’a pas fait uniquement du journalisme, elle l’a vécu dans la tendresse et le désagrément des mots et des événements. Elle lui a donné un contenu et une forme d’une austérité, d’une transparence exemplaires. Forme et contenu qui portent sa marque, la trace de son fol entêtement et qui participent désormais d’un système achevé, d’une identité d’écriture instituée.

Il est donc question de savoir ici comment ce document précieux instruit sur le secret d’une démarche et renseigne sur les matériaux d’un type de discours. Simultanément, il est intéressant dans le tourbillonnement du récit, d’apprendre avec Zakya Daoud, l’évolution du paysage politique du Maroc après l’indépendance. L’histoire tourmentée d’une période politique teinte de secousses violentes, de répression, de compétitions impitoyables pour l’exercice du pouvoir. Qui combinent souvent des éclaircies d’espoir, de tentatives de redressement des situations têtues, de désirs sincères de réconciliation.

Zakya Daoud était dedans. Elle tentait de comprendre ce bouillonnement polyphonique, emportée par les mouvements conflictuels d’une société à la recherche de ses équilibres, d’un État rattrapé par la conjoncture le forçant à trouver inlassablement une expression adéquate sur le plan international. Mais l’auteur ne se contentait pas de noter froidement, passivement ce qui se déroulait devant ses yeux faisant usage d’une langue de bois, manière hypocrite de contourner les embarras, d’éviter de se compromettre. Non, car Lamalif, était une institution de presse, et en tant que telle elle disait ouvertement ce qu’elle pensait. Le franc-parler, à l’époque, était un engagement lourd de conséquences, certes, mais les exigences éthiques du métier avaient leur propre logique. Elles se devaient de se débrouiller pour mobiliser les termes exacts de faire passer la communication publique. C’était délicat, oui, mais il fallait y aller et l’entièrement assumer.

Arrivée au pays à la fleur de l’âge, juste après l’indépendance, l’auteur a été pratiquement le témoin de tous les événements qui ont marqué le contexte politique. Et depuis, elle fut submergée par une marocanité ravageuse qu’elle revendique toujours à la face de ses détracteurs bêtes et jaloux. Ce statut assorti d’une présence constante sur le terrain politique confirme l’importance de ce témoignage péremptoire. Il assigne au texte une autorité intellectuelle qui en impose à tout lecteur cherchant à s’informer sur les modes complexes du fonctionnement du pouvoir, sur l’histoire des idées et les comportements des différents acteurs dans ce pays.

Car Zakya Daoud est journaliste. Et fière de l’être puisqu’elle a exercé le journalisme à un moment où la liberté d’expression n’était pas encore acquise. Écrire, à une époque, était une pénible responsabilité à la seule portée de vrais militants. Ceux qui bâtissent leur carrière sur les braises d’une conviction forte. Les journalistes suffisamment imprégnés du devoir et d’abnégation de servir un idéal pour la communauté des hommes quel qu’en soit le prix. Et là, il faut le dire, Z. Daoud ne se targue pas ici d’une témérité quelconque. Au contraire. Ses peurs comme ses larmes sont célébrées dans cet ouvrage dans la plus grande humilité ; elles sont consignées dans une sorte de recueillement surprenant. Sans fard aucun, sans emphase, minutieusement ciselées comme au moment même de leur déroulement. Des larmes qui ont un nom, une adresse, une identité, un agent... Qui émanent d’un cœur qui dit vrai, qui redit que le journalisme est un métier noble et douloureux. Fait uniquement pour les siens.

Depuis sa tendre enfance, cette femme, née Jacqueline David, voulait être journaliste. Et elle le fut au Maroc, son pays d’adoption. Sa seule chance de le porter dans sa peau comme épreuve et comme bonheur. De le pratiquer dignement dans la contrainte inhérente à ses enjeux. Et, dans les moments pénibles, le défendre contre l’ingérence des volontés malsaines. Sans jamais, regretter ses choix, sans jamais renier les écueils de ce rêve d’enfant.

Et c’est ainsi qu’elle a vécu ce métier au plus profond d’elle-même, qu’elle lui a donné un corps. Pendant trente ans, elle en a fait sa raison d’être, son seul combat. Et c’est par ces sacrifices conçus dans le cadre de travail collectif constamment revisité que Zakya Daoud peut se prévaloir d’avoir posé, au Maroc, avec un nombre reconnu de contributeurs, les fondements d’un journalisme de qualité. Journalisme construit sur la force expugnable du NON : LAMALIF. Un non catégorique à l’injustice, à la corruption, à la violence, à l’usurpation des droits... Un non à tous les abus, à toutes les formes dégradantes pour un peuple qui venait à peine de reconquérir sa liberté.

Les Années Lamalif est incontestablement l’histoire d’une passion ardente et sublime qui commence un été de l’année 1957 pour ne plus s’arrêter. Elle continue au-delà même de l’arrêt de mort signé Driss Basri en 1988. Pour preuve, ce document lui-même, écrit bien après la décision fatale et qui montre que la mémoire, l’alchimie du lieu continuent à faire leur travail dans la même ferveur de jeunesse, le même refus d’abdiquer. Ce témoignage le dit avec le sentiment noble d’avoir fait le nécessaire pour le pays qu’on aime. Il reprend des séquences à l’oubli pour nous révéler le fruit d’une expérience extrêmement féconde, extrêmement "volubile" aussi. C’était, au Maroc, l’une des plus belles aventures collectives. Une mouvance intellectuelle qui a fait des hommes, forgé des styles, orienté des choix politiques pour la bonne gouvernance du pays. En un mot, un contre-pouvoir utile combiné à une confluence de bonnes volontés qui faisait marcher le Maroc des idées. Et c’est grâce à l’action au sein de cette revue, que beaucoup de cadres de l’État, d’universitaires peuvent maintenant s’enorgueillir d’avoir appartenu à cette plate-forme : K. Alioua, H. Malki, A. Agnouch, M. Tozy...

A Lamalif, on avait un respect très marqué pour les institutions du pays et une hauteur élégante pour le traitement des sujets de l’heure. Jamais on ne donnait dans la provocation gratuite. Jamais on ne courtisait dame CENSURE pour se faire victime et se vendre ensuite en grosse quantité. Ce jeu-là, infecte, ne pouvait avoir lieu sur l’échelle des valeurs du journalisme de cette avant-garde.

On se souciait davantage de la qualité du produit informatif par le biais d’une construction intellectuelle bien assise sur une critique solide et objective. D’où la constante préoccupation d’investir une intelligence suffisamment documentée pour détruire les procès démagogiques à la solde des adversaires des intérêts du pays. Oui, le journalisme, à Lamalif, était révolutionnaire. Dans la mesure où il visait l’édification d’une élite apte à prendre la responsabilité, capable de gouverner différemment le pays... Oui, le Journalisme avec Zakya Daoud était un horizon enrichissant, une possibilité rare de découvrir la culture, d’avancer avec la ferme certitude de toujours réapprendre autrement, de voir différemment, de penser laborieusement l’Avenir. Informer, n’était pas un show public malade du fait divers, qui se nourrit de quelque gadget commercial. Mais un labeur réel qui gagnait difficilement son pain à la sueur unique de ses feuillets conçues avec raffinement. Et surtout, c’était un engagement moral vis-à-vis de la vérité, un espace ouvert sur la créativité, ouvert sur les valeurs de l’universel.

Il n’y a donc pas de recette magique à ce succès. La pratique du métier était soumise à la seule raison de bien écrire, aux seuls impératifs d’une compétence développée progressivement sur le terrain. Là, réside tout le secret. A quoi, il faut ajouter évidemment la pertinence du bon choix de l’équipe de travail. Le recrutement des ressources en mesure de sélectionner l’information, de la traiter conformément aux appétits d’une audience publique active.

Driss Basri a commis l’erreur inqualifiable d’avoir condamné au silence la voix de cette femme. Certainement pour des vétilles émanant d’une distraction intellectuelle pas très bien évaluée. Et Zakya de s’éclipser sans bruit, une blessure béante au cœur, mais avec une grandeur d’âme inébranlable et une conviction des plus inflexibles. Conviction d’avoir travaillé pour l’honneur du pays et servi la cause du métier. Or voilà, l’œuvre est là pétillante témoignant de la présence d’un monument d’écriture sans égal dans la pratique du journalisme national. Une École fondée sur la seule loi de la rigueur et une foi de béton qui ont contribué à modeler le paysage politique et asseoir une conscience aiguë du devoir d’INFORMATION.

Par la suite, son départ devait se faire vivement sentir. Car cette éclipse va engendrer beaucoup de dégâts à l’instar de la sphère publique. La place (libérée) a été très tôt envahie par une presse permissive, opportuniste et inutilement rageuse. D’où une désorganisation complète du secteur jointe à un malentendu de taille, un amalgame catastrophique sur le sens des valeurs : démocratie, liberté, société civile... Malentendu renforcé par l’arrivée d’intrus qui ont tout saccagé : les partis, les goûts de l’opinion pour la politique, l’intérêt pour la chose publique et, plus grave, le plaisir même d’écrire. A aucun moment, le journalisme national, vu d’une certaine perspective, n’a atteint son top d’illettrisme qu’en ces temps où il a volontairement choisi de s’exprimer sans référent, de s’apprécier loin du LIVRE. A aucun moment, il n’a atteint l’affaissement d’une banalité pareille qu’en cet instant où tout le monde veut tout dire sur ce que chacun sait.

La revue de Zakya Daoud était un repère et une ligne de démarcation. Au-delà de laquelle les grandes erreurs n’étaient pas permises. C’était, le phare, la mesure perspicace qui détectait au loin les dérapages et offrait les moyens de les prévenir. Une boussole fidèle et bénévole au service de la société.

Les Années Lamalif pour conclure ? Un livre épais, indispensable. Mais aussi le souffle d’une vive nostalgie, d’un regret déchirant. L’expression d’une générosité intacte qui condense une pluralité de signes et les charge d’une émotion lumineuse et trouble. Qui redit à notre soif du verbe l’absence de noms chers : Rémi Leveau, Nadir Yata, Paul Pascon...


 
 
 
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2 commentaires
  • J’ai commencé à lire LAMALIF vers les années 70 jusqu’à sa fin en 1988.Ce magazine d’information était sérieux , rigoureux et diversifié . Il nous informait sur la société marocaine, la politique, les syndicats, la santé, la littérature, la religion. Les sujets étaient vivants, intéressants et excitaient notre recherche d’identité et nos inquiétudes en cette période. Les contributions de LAMALIF sont longues et ce dans plusieurs domaines de la créativité. Disons que la liberté d’expression était la source d’inspiration majeure de toute l’équipe de ce magazine. Je me souviens aussi avoir lu de magnifiques textes de Abdellah Laroui, Paul Pascon, Mohammed Tozy, Zakia Daoud, Tahar BENJELLOUN et tant d’autres plumes fines, claires et très belles. Oui LAMALIF a contribué à la promotion de l’intelligentsia marocaine mais il l’a payé très cher. L’histoire du Maroc est pleine de trahisons dans ce milieu aussi . LAMALIF a été interdit par Basri, Zakia Daoud expulsée et considérée comme persona non grata au Maroc, reconduite manu milita ri à l’aéroport. On a saisi son carnet d’adresse ou son carnet de notes personnels et saisi tous ses biens . Avec cette disparition toute une école de pensée s’est volatilisée . Il faut dire à cette Dame qu’elle habite toujours notre coeur et notre pensée . Qu’elle mérite notre respect et notre amitié . Et que le Maroc est toujours fier d’elle et de ce qu’elle a fait et donné à ce pays qu’elle a toujours aimé sans éclipse .
    Aziz Alaoui

    Fait à Montréal le 20 Juillet 2008

  • Bonjour si Aziz :

    Je tiens à vous informer que l’Union des Ecrivains du Maroc a rendu hommage à Zakya Daoud la semaine dernière (18/19 Juillet 08) à Safi ,une ville du sud du Maroc.Je vous assure ,que malgré l’âge,Zakya demeure d’une vigueur de jeunesse étonnante.

    Mon avis,cependant, est que cette femme mérite plus.Un Hommage national ,par exemple.Ceci parce qu’elle a énormément donné au pays.Je ne sais pas pourquoi l’Instance d’Equité et de Réconciliation n’y a pas pensé.Il faut faire vite pour réparer l’injustice commise à son égard.Vous ne trouvez pas ?
    Amicalement.

 
 
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