Le sourire de Laurence Ferrari : "glam’news" et actualité "soap-opera".

Laurence Ferrari est blonde, bronzée et souriante. Elle est le symptôme, à l’instar de ses collègues Drucker (Marie), Lapix, Delahousse et autre Roselmack, d’un genre nouveau dans la présentation des journaux télévisés, ce que j’appellerais le "Glam’ news"...
Ce genre supppose que pour annoncer les heurts et les malheurs du monde, un physique à l’avenant est toujours un avantage. Ainsi, pour décrire les ravages des typhons sur l’Asie, un frais minois fera merveille. Aussi, pour décrire les soubresauts de l’économie mondialisée, de grands yeux bien soulignés nous convaincront d’en avoir vu toutes les subtilités.... Des cheveux soyeux, des vêtements bien ajustés, des dents ultra-britées éclaireront ainsi au mieux de leur lumière blême l’actualité sombre et dantesque.

I-Télé et LCI sont à la pointe de ce genre, et parfois frisent même le ridicule... parfois, devant leurs JT, on se demande un peu éberlué si la rédaction s’adresse plus à la libido du spectateur qu’à son "cogito"...

Vraiment le physique des journalistes a bien changé. Il n’y a pas si longtemps, deux sortes d’"archétypes" se partageaient l’affiche médiatique : d’abord celui du journaliste de terrain, baroudeur, en veste kaki pleine de poches utiles, les joues bleues d’une barbe naissante. Dorénavant, observez les envoyés spéciaux des grandes chaînes : même au plus fort des grandes catastrophes, ils ont le cheveux lustré, discipliné, l’habit comme passé à l’amidon ; ils semblent souvent incongrus, comme au sortir d’une réunion de jeunes cadres dynamiques, alors même qu’ils se trouveraient au plus fort de l’œil du cyclone médiatique.
La silhouette du journaliste en rédaction était tout aussi "archétypée" : une veste en velours côtelé, avec les pièces rajoutées sur les coudes, des cigarettes grillées l’une sur l’autre, le genre "intellectuel-négligé-mais non-négligeant", au plus près des réalités sociales car "voyez mon absence de parure"...

Et maintenant, que voit-on dans la lucarne magique ? Des ersatz d’acteurs comme tout droit sortis d’un soap-opéra, images de papier glacé qui s’animent sur l’écran brûlant d’actualité ; sauf que ce ne sont pas les aventures de Kelly et Dylan qu’ils commentent, mais celles de Condy et Nicolas ou de Silvio et Vladimir...

Même la façon de parler de ces présentateurs a changé. En effet, on peut dire que chaque chaîne a son empreinte vocale. Le ton sur TF1 est rassurant, maternant, les mots quasi sussurés par PPDA et Chazal. Tout cela comme si on ne voulait pas trop effrayer la mémé-nagère de 50 ans qui pourrait fuir avec son cerveau disponible sous le bras si les informations de TF1 devenaient trop anxiogènes. Même la météo sur Bouygues-tv est rassurante, toute d’azur serein, au plus fort d’un temps exécrable. Décidément, Il n’y a pas qu’au sein de la commission Copé que Bouygues fait la pluie et le beau temps...
Sur TF1, c’est l’info-prozac, qui ensommeille au lieu de réveiller et prépare doucement à l’apathie sociale devant les longs tunnels de pub, lesquels sont parfois interrompus par une série américaine rassurante où le Bien gagne toujours à la fin.

Le ton sur France 2 copie hélas de plus en plus celui de TF1, Pujadas oblige. Ah, où sont donc passées les Sérillon, Mazur et autres neiges journalistiques d’antan qui d’un sourire, d’un coup d’œil plus appuyés soulignaient, stabylossaient presque une information ?
Reste alors France 3, où le ton reste volontairement professionnel, mesuré, et où le présentateur (ah, l’excellente Audrey Pulvard) s’efface, encore, devant l’actualité pour mieux en souligner les enjeux.

Mais quel ton est donc adopté dans le "Glam’news" plus particulier aux chaînes nouvelles ?
Celui justement d’un acteur ou actrice...les mots sont hâchés, martelés, déclamés...et plus l’information donnée est anodine plus le ton est posé haut, articulé à s’en décrocher la mâchoire.
Le regard des glam’ présentateurs est également souvent fixe, les yeux écarquillés comme l’hypnotiseur serpent Kaa du Livre de la jungle, ce qui peut inquiéter jusqu’à ce qu’on se rende compte que ce regard immobile est dû à la lecture intense du prompteur.

Et c’est en cela que se dégage l’impression d’être en face d’un soap-opéra : même facticité dans le ton, même fixité dans l’image, même pesanteur d’énonciation pour de vaines choses, et surtout même dramaturgie dans la construction de l’actualité, même esthétique de l’image magique.
C’est l’information-cosmétique, laquelle est tout autant tournée vers l’apathie sociale que l’information-prozac de TF1, plus old-school désormais. Ce type d’information reste en surface des choses, elle est épidermique, comme la cosmétologie qui ne s’intéresse qu’aux couches supérieures de la peau.

Plus largement, la construction de cette information est celle, dramaturgique, des soap opéra en ce sens que l’information-cosmétique nous inscrit dans un flot continu non pas d’informations objectivées par le travail journalistique mais continuellement ramenées à des échanges tout empreints des passions et errances humaines. Au lieu de transformer le monde en objet d’étude, ce qui amène à la distanciation et à la compréhension, l’information soap-opéra nous plonge directement dans ses affres.
Elle confond cause et conséquence, raison et sentiment, personnalise tout problème car toujours elle aborde les reportages par le biais d’un regard particulier, donc réducteur. Elle est ainsi incapable de conceptualiser puisque le concept peut difficilement avoir une empreinte cathodique mais a besoin de la trace écrite pour être au mieux saisi.

Et, toujours dans cette logique de "soap-operasitation" (joli barbarisme), il n’y a jamais de fin à l’actualité, puisque celle-ci est envisagée comme un flot continu, sans tenant ni aboutissant. D’où parfois les mots empruntés au vocabulaire de la mise en scène utilisés par ces journalistes : "rebondissement dans l’affaire X", "les protagonistes du conflit Y", "la tragédie de W", "le théâtre du drame", "le coup de théâtre"...

L’information-cosmétique scrute le monde comme une vaste scène dans laquelle le présentateur aurait un rôle de choryphée, faisant le lien entre nous et les protagonistes. Et par la construction dramaturgique du JT, parfois même l’audience (dans les deux sens du terme), c’est à dire vous et moi, est invitée à monter sur scène et à jouer le rôle du choeur qui scande l’action au lieu de garder la neutralité objective du spectateur, la place qui permet pourtant au mieux la compréhension.

Avec ce genre d’information, c’est toujours "suite au prochain épisode", sauf qu’il n’y aura jamais de fin, à l’instar de ces soaps-opera qui durent depuis 25 ans aux Etats-unis. Et c’est justement cette narration haletante qui nous empêche de nous poser, de réfléchir, de prendre le recul nécessaire. Et d’ailleurs pourquoi le faire puisque la fin est sans cesse reportée ?

Exactement comme chez Homère qui narrait les turpitudes des dieux immortels, et tout comme les soap qui scénarisent à l’infini les atermoiements à rallonge des favorisés, il n’y a pas de fin à ce genre d’information...Et c’est Nicolas Sarkozy, qui se vit justement comme un personnage de soap-opera, qui a le mieux profité de cette information-cosmétique tant les codes lui sont familiers. Il nous donne ainsi sa vie de festin permanent à contempler en espérant que les miettes cathodiques qui en tombent nous rassasieront au mieux.

Si l’info-prozac nous calme, l’info soap-opera nous maintient dans un suspens fiévreux, une attente toujours differée. Mais toutes deux sont aussi stériles l’une que l’autre car elles épuisent efficacement toute action individuelle, souvent éteinte, consumée par la réaction devant son poste de TV. Réaction n’est pas action hélas. L’information télévisée éclaire ainsi le monde pour parfois mieux nous le cacher. Eclairage chétif, tremblotant, à la lampe de poche pour l’info-prozac et éclairage au spot-light aveuglant pour l’information soap-opéra.

Ainsi a pu se finir un soir le JT de PPDA, lequel, avec sa voix pro"z"aïque, a conclu "Voilà ce que Vous deviez savoir sur l’actualité de ce jeudi...". Et que ne devions-nous pas savoir au juste ?
Ainsi peut se conclure l’émission politique de Laurence Ferrari qui nous invite à retrouver les "confidences" de ses invités du jour sur le site Canal-plus. "Confidences" ? le mot laisse rêveur. Désormais, l’homo politicus se confie, il ne déclare pas, pas plus qu’il ne gouverne, puisque maintenant il "gère".

Ah, justement, Laurence Ferrari... Son émission politique est un modèle du genre de l’information "soap-opera". En effet, souvent, lors des interviews, Laurence Ferrari laisse errer sur ses lèvres un sourire un tantinet moqueur. Plus l’homme ou la femme politique semble s’être mis sur des rails lubrifiés par la langue de bois, plus l’oeil de Laurence Ferrari frise, étincelle et plus son sourire est étiré. On se dit alors qu’elle nous envoie des signaux, qu’elle déjoue par ce seul sourire toute la machine communicationnelle. Hélas non, ce serait trop simple ! Car, si d’apparence ce sourire nous est complice, si on pense, naïvement, qu’il nous invite au dévoilement et à la vérité. il est de fait partie prenante de la comédie qui se joue.

Son sourire nous est facticement adressé. Car toute la construction scénarisée de son émission montre que ce sourire est de fait pour l’interviewé, sourire de connivence qui va les lier et nous laisser, nous spectateurs, hors cadre.
Dés lors, Laurence Ferrari gagne sur les deux tableaux, car tout en donnant l’illusion de témérité et de contreverse, ce sourire rassure de fait l’invité, semblant lui rappeler que tout cela n’est que mascarade et mise en scène. Tout le monde en sort gagnant : le public qui va reflèter ce sourire, flatté dans son illusion de ne pas être dupé. L’invité qui se donne à peu de frais le délicieux frisson d’avoir été pugnacement interrogé ; et enfin la journaliste qui, dans un rôle median, flatte à la fois le public et l’invité, gagnant facilement une réputation d’intervieweuse de choc.

Car c’est justement là que le problème se pose : toute la construction de son émission est celle d’un soap-opera. La séquence "le château" n’a ainsi rien de kafkaïen : les hommes politiques sont appelés par leurs prénoms et une voix off égrène, sur le mode récapitulatif, les anciens épisodes, où comment Nicolas en veut à François, comment Ségo tacle Martine ou comment Dominique attend patiemment son heure. Le titre même "le château" nous plonge dans le monde olympien des happy few de la politique, à l’instar des soap-operas souvent tournés sociologiquement vers l’upper classe

Les reportages mettent en scène des journalistes tenaces certes mais qui posent souvent des questions personnalisées portant plus sur les coulisses de la politique, parfois même sur sa basse-cuisine peu ragoûtante sans l’excuse d’une mise en perspective plus large....Gossip (ragots)’ news donc !

Dominique Voynet, invitée il y a quelque temps, avait eu l’imprudence de croire qu’elle pouvait s’y exprimer sérieusement : elle s’était lancée bien naïvement dans l’explication des conséquences apocalyptiques des errances écologiques. Elle fut gracieusement interrompue par Laurence Ferrari, éternellement souriante, avec ces mots : "Revenons à la politique...que pensez vous des guerres entre éléphants au sein du PS"... bigre, effectivement, revenons à la politique... Nul doute que Laurence Ferrari, passée à TF1, saura en parler au mieux.


 
 
 
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