Lettre à mes camarades communistes

Communiste, je m’adresse aussi à ceux qui ont fait un bout de chemin avec nous. A d’autres aussi qui sont dans des espaces d’esprits politiques, sans grand enthousiasme, comme par défaut et qui constatent que si on conteste ici on ne propose rien tandis qu’ailleurs on propose de ne rien changer quant au fond. Triste. Ils nous regardent encore, avec un reste d’espoir mais aussi avec une vraie douleur. Leur amertume léchée à ne pas nous voir bouger, ils continuent à nous regarder avec une sympathie étonnante. Toujours avec une grande tristesse pourtant. Nous vivons dans un monde d’infinis abîmes sociaux et culturels. On fait mal à la France et la France fait mal au monde. Et que nous propose-t-on ? Un vrai faux-semblant entre l’un ou l’autre des deux grands partis qui prospèrent et qui nous enferment dans un terrible « non choix ». Si nous ne mettons pas un signe d’égalité entre les deux, c’est parce qu’entre « les roses et les orties » nous distinguons. Nous voyons aussi que ce n’est pas seulement dans notre pays que se fabrique pareil bipartisme tellement commode, confortable plutôt, pour les « grands » qui nous gouvernent. La machine est tranquille contre laquelle il est bien difficile de ne pas avoir la rage. Quand l’un dit noir l’autre dit blanc mais finalement nous n’avons que le gris en échange de leurs postures de façade. Ne changer qu’à la marge des choses c’est clairement devenu ne pas changer. Combien de temps encore à ne pas écrire pleine page ? Jusqu’à quand ce destin de mouche où nous n’avons d’autre choix que de nous heurter contre les parois de ce verre comme posé sur nous ? Un piège à étouffer l’avenir. Et pendant ce temps le monde des souffrances appelle au secours. Il s’asphyxie. Il se meurt à petit feu à ne pas s’ouvrir au neuf, à ne pas avoir des terres nouvelles en vue. Il n’a devant lui que des esquifs sur lesquels on s’échoue. Les émeutes de la faim sont produites par le même système qui fait reculer la France de plusieurs décennies en arrière. Qui contestera que les richesses produites, par la main et le cerveau humain, n’aient pourtant jamais été aussi considérables aujourd’hui. Ca dégouline. C’est lui, le même système, qui engendre non pas seulement la misère humaine mais les armes cadenas et les guerres pour la faire supporter. L’imposer. A quand donc une émeute des fins ? Des fins de la vie. Et les communistes ont entre leurs mains, et logés au fond de leurs têtes, les plus beaux, les plus nobles des idéaux qui soient. D’une actualité totale appelés qu’ils sont par la vie qui n’en peut plus d’être ce qu’elle est. Terrible. Pour le plus grand nombre. A parler juste : pour l’immense majorité. Et nous nous voyons impuissants à les faire partager. Nos mains glissent sur le réel. L’histoire n’a pas que de beaux restes. Elle nous colle à la peau. Une schizophrénie dont nous ne sortons pas. Une volonté affichée de transformer le monde comme il est temps, porteurs des idéaux qui conviennent plus que jamais au monde, et un drapeau, devenu « un morceau de chiffon rouge » qui se sont tragiquement délavés au cours de l’histoire. Avec le temps. Cette impuissance on ne peut la renvoyer, pas par une facilité dont nous ne sommes pas les seuls à être coutumiers, sur le dos des autres qui nous enferment dans cette prison d’idées convenables mais tellement impasses. Cette impuissance c’est notre impuissance. Et c’est pourquoi notre tristesse est en écho. Nous avons en héritage une histoire faite de courage et d’innovations dont la France porte encore les traces. Mais on ne vit pas sur un passé stigmate. D’autant plus que ce passé s’est effroyablement décomposé. Et nous tournons en rond à force de déclin à ne pas vouloir nous métamorphoser. Notre discours est devenu « comme une corde brisée aux doigts du guitariste ». Et pourtant nous avons inventé en pratique le sens du mot « oser ». Et pratiquement nous n’osons plus. Nous n’osons franchir le pas en avant nécessaire, un pas qui n’est pas déchirure mais qui prolonge en devenant actuel et d’avenir. La déchirure nous la vivons. L’avenir nous n’osons pas l’affronter. Imagine-t-on le nombre qui pourrait regarder vers nous en retour de notre courage de franchir le pas pour de vrai ? Un pas et non un saut dans l’aventure. Un pas en avant pour en finir une fois pour toutes avec ce que notre matrice originelle a aussi enfanté de pratiques abominables définitivement condamnées. On ne raccommode pas les ravages causés par ce passé ni on ne s’en accommode. On s’en affranchit. Et de faire cela nous hésitons. Et on nous attend. Et on nous regarde un peu mais pour combien de temps encore ? En rond nous ne cessons de tourner. Comment tant de conservatisme pour qui se dit révolutionnaire ? Nous craignons quoi ? Nous voyons l’appel du monde et en retour notre pauvre impuissance à y répondre, à le changer. C’est de cela qu’il y a tout à craindre. Nous craignons ? Qu’à sortir du moule originel nous retrouvions enfin nos vraies origines ? Une vie, c’est court une vie. On ne peut la gâcher à ne pas oser. Césaire nous a quittés après nous avoir quittés. Et combien d’autres connus ou anonymes ? Il a vu juste et clair quand tant s’aveuglaient. Faut-il adjurer que nous avancions et que nous rompions les amarres pour prendre enfin la haute mer de la vie d’aujourd’hui ? Adjurer ce serait ne pas avoir confiance dans les communistes. En nous il y a bien les forces capables de nous propulser avec un courage qui nous est donné comme naturel. Et il y, au-delà de nous, des idées et des énergies disponibles dès lors que nous déciderons d’inventer, à égalité avec d’autres, ce moderne nouveau tant attendu. Ensemble on peut « se refaire une tête » comme le suggérait Bachelard. C’est nécessaire. Nous vivons au 21ème siècle pas au 20ème, encore moins dans celui d’avant. Tant de choses ont changé depuis, et tant et tant de problèmes nouveaux qui nous hantent ou qui menacent la planète. Nous pouvons être habités d’une certitude : si nous franchissons le bon pas de notre métamorphose, ce sont des millions de mains qui se tendront. Elles attendent en déshérence qu’elles sont. Faisons le casse du siècle : devenons enfin nous-mêmes après tout ce que nous avons subi et enduré. Est-ce si dur de se libérer d’un fardeau ? Courber l’échine, oui. Mais perdre ses chaînes ? Et nous verrons alors, en face ou à côté de nous, les têtes qu’ils feront. Cela ne peut nous gêner. Nous sommes attendus au rendez-vous de l’espoir. Mais n’attendons plus. C’est court une vie, c’est court. Ne persévérons pas dans l’immobilisme, s’il vous plaît. Identitaire est le contraire d’identité tout comme libéralisme ne peut se réclamer de la liberté. Ce serait diabolique, camarades communistes, de persévérer dans la stagnation ou l’errance... Nous avons en perspective un congrès extraordinaire. Qu’il soit bien exceptionnel. Le temps nous est compté... Et voici que des textes officiels sont publiés soumis à notre réflexion. Curieux textes, en vérité, puisque peuplés d’une immensité de points d’interrogations. Une contradiction est donc à l’œuvre qui aboutit à ce résultat. Changer ou non, autrement dit être ou ne plus être, tels sont les deux termes de l’alternative, qu’importe les variantes, qui forment contradiction. Lancinante question repoussée constamment mais constamment présente par la force des choses. Qu’on la résolve enfin. Qu’on change enfin. Que nous devenions enfin absolument modernes. C’est notre destin, en vérité...

Jean-Claude Lefort
Député honoraire
Ivry, le 16 mai 2008


 
 
 
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5 commentaires
  • > Lettre à mes camarades communistes 13 juin 2008 23:40, par Pascal de Lyon

    J’ai peur que l’on ne comprenne pas du tout la même chose. Pour moi, le PCF se meure de s’embourber dans le marais du réformisme. Comment avoir une telle cécité !!? Pourquoi ne pas comprendre que l’électorat communiste a déserté en 2002 pour participation active à un gouvernement de collaboration de classe. Pourquoi refuser de l’analyser ? Sinon parce que tu n’as plus les yeux d’un communiste... 9% en 1997 et 3% en 2002 ! Il ne s’est rien passé entre ces deux dates ? Et la destruction de l’organisation ? Cela n’a pas d’importance ? Et les textes votés au dernier congrès qui entérinent noir sur blanc les abandons théoriques et idéologiques, et donc la compréhension de la société et la manière d’agir ? Et les électoralistes qui dirigent le PCF et qui confondent la lutte des places avec la lutte des classes ? Comment ne pas voir que malgré tout cela, l’électorat communiste insiste pour nous donner le message de redevenir nous-mêmes ? "Fiers-d’être-à-gauche" : quel slogan de merde ! Le concept de gauche n’a aucun contenu ! Comment oublier que les principaux acquis du peuple de France l’ont été à la Libération avec le CNR alors que personne ne pensait en termes de gauche et de droite, mais tous unis contre le Capital. Est-ce que le mot capitalisme est une injure que la direction du PCF ne l’utilise plus ? L’antilibéralisme, portée par une partie des couches moyennes, n’est qu’un réformisme de plus, enfermé dans son illusion éternelle de vouloir concilier l’exploitation de l’homme par l’homme et une politique sociale. Et que dire de l’impasse relative à l’Europe... Quelle illusion de vouloir "bouger l’Europe" ! Et quelle erreur d’analyser le Non de 2005 comme un Non de "gauche" ! L’UE est la construction du capitalisme : il faut donc la combattre et non s’illusionner de pouvoir la changer.
    Le PCF se meure de dirigeants qui ne veulent plus être communistes. C’est incroyable, mais c’est comme ça : ses dirigeants veulent sa liquidation ! La seule solution est que ces gens quittent le parti et que celui-ci retrouve ses couleurs qu’il n’aurait jamais du perdre...

  • > Lettre à mes camarades communistes 15 juin 2008 21:17, par Jean-Claude Lefort

    Merci de la réaction à ma "lettre". Merci mais aussi une remarque préalable : au nom de quel droit affirmer que je ne suis plus communiste ? C’est blessant autant que faible. Cela discrédite le propos. Je ne suis pas devant un tribunal, non ? J’ai le droit de dire ce que je pense, non ? Ne reste plus qu’à demander mon exclusion... Il est vrai qu’il m’est demandé de quitter le parti. Mais on est trop nombreux aujourd’hui pour dire à un communiste depuis 45 ans : tu n’es plus communiste, quitte le parti ? Pas acceptable. Le respect s’impose. C’est un joli nom "camarade". J’y tiens quant à moi quand bien même tel communiste n’est pas d’accord avec moi.

    Cela dit allons au fond. Tout attribuer au déclin du parti à notre participation gouvernementale est tout simplement non conforme aux faits qui seuls, jusqu’à preuve du contraire, disent le vrai. Cette fois aux présidentielles nous avons fait moins de 2% et nous n’avons pas participé au gouvernement les cinq dernières années. Mais plus au fond encore : pourquoi ne pas vouloir voir que ce déclin entamé en 1981 (nous ne participions pas au gouvernement) n’a pas été endigué, sauf une fois en 1995 alors que nous avions participé au gouvernement de 81 à 84. Il en va de même pour les élections locales qui, pourtant, nous sont plus favorables. Nous faisions 23% aux cantonales de 82, puis 16% en 88, puis 13% en 94, puis 10 en 2001 et enfin moins de 9% en 2008. Avec les "apparentés" nous dirigions 1460 villes en 83, puis 1124 en 89, puis 873 en 95, puis 786 en 2001 puis 725 en 2008. Voilà les choses réelles. Premier point. On peut tout de même s’interroger, à tout le moins, sur le pourquoi de cette situation, non ? Et dire, comme je le dis, que si les gens ne se reconnaissent plus en nous c’est que nous ne collons plus aux réalités d’aujourd’hui, nous ne sommes plus crédibles. Et de chercher pourquoi, telle est la question si on veut que les valeurs du communisme ne meurent pas mais se développent dans les conditions d’aujourd’hui alors que règne le bipartisme PS - UMP qui enserre la société du fait de notre faiblesse et alors que le capitalisme n’a jamais fait autant si mal aux peuples.

    Second point. Dire qu’il est impossible de changer l’Europe résonne curieusement après le "non" irlandais. Cela me paraît suffisant pour ne pas insister aujourd’hui.

    Conclusion : ne pas tirer les leçons du passé c’est se condamner à le reproduire. Très peu pour moi et je ne dirait pas, ce serait une insulte, qui n’en va pas de même pour l’auteur des lignes assassines qui m’objectent.

    Jean-Claude Lefort ./.

  • > Lettre à mes camarades communistes 16 juin 2008 00:56, par Jean-Louis Caubin

    Au camarade député,
    Puisque vous terminez votre lettre sur Arthur Rimbaud qui se disait "résolument moderne" connaissez vous son poème "Démocratie" qui peut sans doute laisser imaginer ce que fût son projet de constitution communiste hélas perdu ?
    Je ne résiste pas à vous citer son poème "Démocratie"
    "Le drapeau va au paysage immonde, et notre patois étouffe le tambour.
    "Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. Nous massacrerons les révoltes logiques.
    "Aux pays poivrés et détrempés !-au service des plus monstrueuses exploitations industrielles ou militaires.
    "Au revoir ici, n’importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce ; ignorants pour la science, roués pour le confort ; la crevaison qui va. C’est la vraie marche. En avant, route !"

    Je vous conseille si vous ne les connaissez pas "les illuminations" dont certains poèmes (Soir historique, Scènes, Solde, Ouvriers,...)peuvent certainement conforter l’élu dans son intime conviction de la réalité de son statut.
    Amicalement,
    Jean-Louis Caubin

  • > Lettre à mes camarades communistes 16 juin 2008 01:05, par Jean-Louis Caubin

    tout-à-fait d’accord avec ta critique. Qu’avons nous besoin d’élus députés ou maires si nous n’avons plus de parti ? A quoi et à qui serviraient-ils ?
    Amicalement,
    Jean-Louis Caubin

  • > Lettre à mes camarades communistes 16 juin 2008 02:12, par vieilledame

    Ce texte ferait presque renaître l’espoir !

    Il me semble que c’est seulement dans la pratique de la morale qu’on pourrait retrouver la confiance...
    je ne parle pas d’une morale de punaise de sacristie, mais d’une morale ou l’honnêteté , la transparence, la vrai démocratie ferait place à la magouille des rapports de force sordides...(je suis encore traumatisée par la campagne présidentielle dans la gauche de la "gauche").
    Personnellement (mais j’en rencontre d’autres, spécialement chez les pauvres) je ne supporte plus les mensonges et les compromis ! je ne supporte plus les "il faut avoir une image"...ni les subventions (et même pire) qui font fonctionner des organisations qui devraient reposer uniquement sur les cotisations (et des cotisations raisonnables)...
    Je voudrais militer avec des cœurs purs et des gens soucieux plus de formation politique des pauvres que de vente de brochures ! plus soucieux de solidarité que de jeux politiciens de tendances ou de confiscation du pouvoir !
    (PS : ce Claude Lefort c’est celui qui était prof à Caen en 68 ?).

    Voir en ligne : http://misere.org/

 
 
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