Plaidoyer pour l’intellectuel.

L’anti-intellectualité, arme des ploutocrates.

En référence à l’intervention de Gebael sur l’article (Fao, l’histrionisme humanitaire)

Merci Geabel, cette mise en garde contre ce que j’appellerai ici de l’exhibitionnisme intellectuel est judicieux, vu la gravité des problèmes du monde. Bien qu’il faille reconnaître que l’exhibition de l’esprit est de loin plus attrayante, plus substantielle - que celle de la catin, de la star ou du politicien - parce que bellement trempée et enrobée d’intelligence... Toutefois, la satisfaction de soi dont vous parlez, n’est jamais que relative chez un esprit équilibré cherchant à vivre sain. Non, jamais, la satisfaction de soi ne bascule dans le narcissisme ou le nombrilisme chez ceux qui cherchent par l’interrogation, l’analyse et la création de visions, des voies de sortie à ce qui fait souvent figure de monstre d’aporie tant les structures ploutocratiques du capitalisme mondial sont fortes dans les institutions et, hélas, dans les mentalités ! Votre propos sur l’intellectuel qui ne serait qu’un fat qui se pavane par narcissisme, est néanmoins faux et dangereux parce que relevant de l’idéologie et de la rhétorique haineuse des tenants du pouvoir dans l’institution sociale, qui brandissent auprès des masses toute une tirade de galéjades et de préjugés crapuleux contre ceux qui font tout pour proposer une vision plus claire des mécanismes de déshumanisation systémique et systématique de l’individu en société. Société que ces ploutocrates définissent selon leurs intérêts ostracistes. En effet, Gebael, le narcissique dont vous parlez - si vous prenez le temps de regarder autour de vous - ce n’est donc pas l’intellectuel critiquant l’ordre en cours, mais l’infâme, l’inhumain système socio-économique et culturel rivé au marché dans le dédain total de l’humanité ensuquée par lui et ses ostentations d’opulence. Il est pourtant obvie à quiconque veut faire un petit effort de bonne foi, que ce sont les tenants de l’ordre social et culturel qui - par la peopolisation de la culture, le voyeurisme médiatique (télévisuel et internautique) exposant les excès de la mode, du remodelage somatique, de la consommation excentrique de toutes sortes, de l’habitat mégalomane des riches, bref, par la surexposition du jet set - sont crapuleusement et pathologiquement narcissiques, aliénés et aliénants. C’est un système d’entraliénation, comme j’aime à le dire, où le corrupteur riche et producteur, lui-même abêti dans son rapport à soi et à l’être, bêtifie et réifie la société qui s’identifie à lui. Le narcissique dangereux, ce n’est pas l’intellectuel injustement décrié, mais eux les maîtres de maladie et de mort, Quaresmeprenant et Charon d’une société en décomposition...

Le loufoque et le balourd dans tout ça, est que dans son pragmatisme utilitariste primaire, le système du marché accuse les travailleurs de l’esprit non phagocytés non prostitués à leur ordre, d’être des bons à rien qui ne produisent pas mais critiquent. Voilà une manière d’imbécilliser les majorités. L’homme serait métaphysiquement un employé né, un travailleur obligé de l’ordre de production et de consommation capitaliste, qui doit, sous peine d’être un damné méritant l’enfer, se taire et accepter d’« agir » comme un vil rouage de l’ordre en cours mené par les dieux démiurges que sont les grands actionnaires des multinationales, « maîtres authentiques et cosmiques des âmes et des corps de l’espèce humaine ». Ce genre de conneries ressort bien des manières de voir en Amérique du Nord où tous se considèrent sans s’en rendre compte, comme la chose du patron, soldat-robot de la cybernétique armée de la ploutocratie. Non, l’anti-intellectualité primaire qui accuse l’intellectuel d’emmerdement narcissique des lecteurs, n’est pas une voie digne pour qui veut le changement... Elle est le poisseux pharisaïsme des manipulateurs dans leur rouerie crasse combien cynique et criminelle de réification de l’homme. Elle est l’art mesquin de fourberie abjecte des maîtres de l’ordre poisseux qui prévaut dans le social. L’anti-intellectualisme vaut son pesant d’or et est une position philosophique et gnoséologique valable qui refuse l’abstraction exagérée du réel dans la théorisation chez des philosophes insistant parfois trop sur l’idée et pas assez sur les faits. En ce sens, l’anti-intellectualisme corrige l’intellectualisme dont il est le double dialectique visant la totalisation de la connaissance ou tout au moins de l’interrogation gnoséologique du monde par la philosophie sans jamais ignorer la nécessité de théorisation bien dosée de la réalité.

Quant à l’anti-intellectualité, elle n’est que l’arme diabolique de dénigrement de la critique sociale dont dispose la ploutocratie contre toute dissidence à son règne, le mécanisme de défense de l’idéologie plouto-capitaliste dominante qui se prémunit contre toute démarche intellectuelle et idéelle pouvant démasquer ses horreurs. Ce qui est tristement ridicule dans tout cela, c’est qu’en fait, ce sont des intellectuels, des spécialistes, des penseurs organiques de la ploutocratie capitaliste, qui inscrivent ces idées de détestation de l’intellectuel dans la culture populaire par le people médiatique pour imbécilliser le populo en le portant à haïr et à dédaigner les idées de libération venues d’ailleurs c’est à dire des adversaires de l’ordre du marché présenté par les ploutocrates comme indépassables dans la métaphysique séculière de la société de consommation... De fait, les masses aliénées, en croyant haïr les intellectuels dignes et critiques qui se penchent sur leur sort, se font avoir par des intellos crapules et vendus à la solde de l’ordre économique responsable de tant de maux sévissant sur la planète.

Si j’écris ce billet, c’est pour réagir à cette accusation trop facile portée contre l’intellectuel dont le seul crime est de refuser d’être un jouet ou un rouage des tenants autodéifiés du système ploutocratique capitaliste, et de dire à l’humanité que l’homme peut être autre qu’une chose noyée dans la mare sociale parce que capable de recul et de transcendance de sa condition socio-économique contingente, imposée à lui comme naturelle et nécessaire par d’autres hommes profiteurs vénaux bénéficiant de la force des structures.

J’ose espérer que ce bref billet saura éclairer dans ses modestes proportions la question de l’intervention intellectuelle dans le social. Car plus qu’un journaliste, l’intellectuel engagé dans le discours de la libération est un phénoménologue qui décrit jusqu’en leur eidétique cachée les mécanismes d’aliénation et de réification des majorités par les structures de manipulation et de propagande à l’échelle des traditionnelles armes idéologiques d’état puissamment relayées par la presse et la surmédiatisation jet set taillant des icônes proposées aux masses dans le panthéon des héros de pacotille que la culture people intronise pour le règne sinistre des riches exterminateurs de l’humanité. Règne des bas-fonds et de crime contre l’homme nié dans sa pluridimensionnalité et réduit encore plus qu’au temps de Marcuse à l’unidimensionnalité de la consommation. Iconomanie, iconolâtrie, je ne sais trop comment l’appeler ; la production moderne de héros par l’image - héros de paille, enrichis dans le sport, le cinéma ou la présentation télévisée de nouvelles et de talk show comme spécimens d’un monde en plein néant de valeur et de sens - constitue, elle, le narcissisme malsain et arrogant d’un système qui se moque du populo qu’il convie par une axiologie tarée à la masturbation sur l’horreur et à l’imbécillité par le voyeurisme médiatique télévisuel. Comme des retardés, le populo désemparé par sa propre haine des idées et du recul interrogateur et lecturiel que celles-ci permettent, reste collé au réel, ou plutôt à la pseudoréalité, celle hallucinée et hallucinante des médias people de la grande presse exubérante et richissime qu’entretiennent les ploutocrates par manière de moule à fabriquer des rêves de dupes selon une véritable onirocratie débile à l’échelle de l’idéologie. De toute façon, l’intellectuel voire l’activiste révolutionnaire ne peut précéder dans un changement le peuple non encore mûr pour ce changement. Auquel cas ce ne peut être que perte de temps et entreprise inutile à leurs risques et périls. Rappelons-nous le sort fait à Che Guevara par les paysans boliviens de l’époque qui ne connaissaient rien ni au discours ni même à l’action révolutionnaire.

Maintenant quand vous dites à raison que nous sommes en lice avec le puissant système dont les moyens de communication sont incommensurables, je pense que nous devons ensemble parvenir à trouver la meilleure stratégie pour atteindre le peuple, créer des cellules d’éducation antiploutocratiques pour une démocratie à pouvoir horizontal. Ici, nul n’a la vérité définitive, c’est une concertation entre vrais démocrates qui doit y aboutir.

Merci encore à vous, cher Geabel, d’avoir suscité cet échange productif pour le combat de la libération nouvelle.


 
 
 
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