Non violence et utopie.

Aborder la question de la non violence comme à la fois arme et combat de libération, nous met en présence de l’utopie dans son sens étendu au-delà de l’étymologie. En effet, loin d’être « l’espace du non lieu » comme l’a décrit Louis Vincent Thomas, l’utopie, cette île imaginaire de Thomas More, est ce terreau des espérances humaines dont nous avons l’intuition par une sorte de supraconscience. C’est donc ce lieu de l’horizon pressenti et indéfini qui est en nous. Si j’aborde ainsi la non violence par l’utopie c’est parce que vous avez évoqué, pour illustrer comme modèle de liberté non violente, la pensée de La Boétie édictée dans « De la servitude volontaire ». Puisque selon moi, la voie majeure de la liberté exige non seulement la volonté forte mais aussi la stratégie d’évitement de la tyrannie du groupe qui semble repousser tout idéal utopique de liberté individuelle aux confins de la disutopie. Car l’empan de l’utopie implique l’un des deux pôles possibles selon la lecture que j’en fais : l’eutopie qui voit la réalisation heureuse du rêve ou la disutopie qui voit basculer une fois pour toutes les idéals d’un rêve dans la chimère de l’impossible. Là, dans l’action de réalisation de soi par les plus grands projets ontologiques, l’homme seul, le solipsiste est vraiment plus fort que le monde entier parce qu’harmonisé en soi tout au contraire de l’homme socialisé. En effet, quand viennent les cacophonies du social, le chaos collectif et ses dissonances agressent la symphonie de l’individu, font pression sur lui au point de diluer les plus grands élans humains d’amour, de générosité, de foi, de paix... dans les abysses de la compétition farouche, de la volonté de dominer et d’inférioriser et toutes les galéjades grossièrement inhumaines de l’intérêt matériel. La juste hargne et la légitime violence sont dans ces cas là souvent le seul repère du volontaire de la liberté. Car l’homme seul doit faire face à la horde barbare de la société qui fait de lui juste un projet de la structure sociale. L’homme, être social, affronte constamment les pressions violentes et la féroce dictature du nombre qui le définit selon l’idéologie dominante. La cruauté du nombre broie l’individu, et face à cette violence, le non violent est désemparé. En effet, le semblable par l’espèce est, selon le programme social, le pire des homophages. Programmé qu’il est, sans qu’il s’en rende compte, pour être un monstre mangeur d’homme. La société rend l’homme homophage et est impitoyablement violente. C’est donc dans une mer de violence que j’évolue dans la soi disant civilisation. Les puissants instituent la violence et le crime en loi et justice qu’ils imposent à travers l’État et ses institutions. Ainsi la non violence, idéal combien noble, me paraît souvent inapte à défendre la vie et la liberté, ces mobilisateurs existentiels d’énergie qui entrent dans la triade constitutive des passions ontologiques de l’homme lesquelles sont l’expression de notre essence de spiritualité et de transcendance : la vie, la liberté, l’amour. Pour être clair, je vous dirai que :

a) la passion de la vie est si grande que l’homme fait tout pour elle, accepte quasiment toutes les souffrances, tous les sacrifices que nous constatons au quotidien du monde dans l’espoir de vivre...

b) Pourtant, la force de cette passion du vivant pour sa vie se nie et abdique volontiers devant celle de la liberté. Sinon, comment comprendre l’esclave, l’opprimé qui ose s’opposer, expose sa vie aux armes du tyran pour dire non à l’imposture abominable de l’asservissement et clamer sa dignité ! c) Mais alors dans l’univers de ce tableau on ne peut plus exaltant des passions humaines, il en est une qui devient elle-même tyrannique mais d’une tyrannie si douce que l’homme la cherche et s’y adonne au point de renoncer à des parts de sa liberté en en recherchant les liens jugés béats et enchanteurs : l’amour. Mais hélas, le pragmatisme social en est un de négation de toutes nos passions légitimes, et croyez-moi, il n’y a pas de pire violence que d’être nié dans ce qu’on est pour des substituts plats et des ersatz vils de l’institution sociale. C’est là que la violence létale emboîte le pas à ces violences vitales que sont les passions de la vie, de la liberté et de l’amour. Lorsque je pose le problème de la non violence face à la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie, il me semble que le non violent mène, pour ainsi dire, un combat envers l’écrasante majorité, contre la société tout entière... Je m’exprime ainsi rien qu’à constater l’apathie des hommes devant l’autorité sociale, le consensus niais et la flaccidité conformiste qui les caractérise dans le social. Consensus éminemment violent, car l’aliéné, l’esclave, le réifié dans sa mollesse d’asservi volontaire ou aboulique ne me reconnaît guère le droit d’être différent, le pouvoir et la détermination de vouloir être libre. D’où le fameux cri de Sartre dans son Huis Clos : « l’enfer, c’est les autres » ! L’autre refusant ma vision émancipatrice de moi-même est l’agent paroxystique du mal. Déshumanisé, il m’en veut de croire à mon humanité. Décivilisé et dépolitisé dans un social débilitant, il me crache sa haine de vouloir exiger mes prérogatives citoyennes d’exercer mes droits et devoirs dans la cité... Cette violence du nombre est en droite ligne de celle de la logique primitive et bestiale de la horde : le refus de la dissemblance, le rejet de l’altérité. Cette violence est aussi le calque individuel de la voracité systémique puisqu’il s’agit en fait de la triste et fétide dialectique du prédateur et de la proie. Nos sociétés moloch, par le biais de chaque membre de sa masse d’aliénés, comme au rituel ancien célébrant ce dieu ammonite que fut Moloch, nous sacrifie, nous qu’elle prétend être ses enfants, au rituel assassin de ses impiétés idolâtres de l’ordre économique, culturel et politique érigé en mode de pouvoir. Puisse l’esprit, hypostase divine en l’homme, nous rappeler par l’une de ses facultés essentielles, l’intelligence, que nous sommes constamment agressés derrière les sourires des représentants des institutions idéologiques d’État. Et la grande Babylone, la plus sale des prostituées, ce secteur malsain de la grande presse manipulatrice, ne manque pas de nous infliger ces camouflets liberticides d’une idéologie mangeuse d’homme à coups de loisir, de demi-vérités, de contre vérités voire carrément de mensonges grossiers et grotesques. Rappelons-nous que nul principe d’approche de l’homme dans la société n’est sans exception. La non violence a donc ses limites et ses exceptions, telle celle que vous-mêmes, cher ami, m’avez appris de Gandhi qui a dit en évoquant certaines agressions nazies : « Je crois que s’il y a seulement le choix entre la violence et la lâcheté, je conseille la violence. » Moi, je dis qu’il est impie et contreproductif pour l’homme de se laisser massacrer ou déposséder de tout quand on sait que cela laisse à des générations entières le pain de la misère. J’en sais quelque chose étant un homme du Sud, je côtoie une misère si répugnante des masses en Haïti, alors que je sais qu’à côté de l’immonde crapule haïtienne de « l’élite économique et politique » alliée de la ploutocratie des pays du nord et soutenue par elle, toutes les richesses du pays ont été pillées par l’Espagne, la France, qui quant à elle, a bâti des villes entières avec l’argent généré par la sueur et le sang des esclaves qui ont nourri à peu près le sixième de la population de toute la France en ces temps là, tandis qu’après ses 179 ans de crimes coloniaux contre l’humanité, elle s’est faite subventionnée copieusement en millions de francs d’or avec menace d’invasion arguant du prétexte d’une dette de l’indépendance haïtienne pour ses « colons victimes et perdants » d’avoir été dépossédés de leurs biens avec la fin de l’esclavagisme et du colonialisme abolis à l’indépendance haïtienne de 1804. Je peux également évoquer les É.U. qui ont occupé le pays en 1915 et qui, avant de partir, ont emporté toute la réserve d’or de la banque nationale d’Haïti ... Ces ignominies abjectes de l’histoire seraient encore supportables si elles ne concernaient que les choses, mais elles impliquent l’effacement pur et simple des millions de descendants de ces sacrifiés, ces damnés du racisme et du vol colonialo-esclavagistes qui en subissent de manière permanente les sinistres conséquences tant les occidentaux haineux qui ont tout fait avec la complicité des moins que rien placés par eux comme dirigeants pour former une nouvelle classe de colons mésogènes, continuent le crime d’anéantissement des faibles ! Dans un monde où les puissants par la violence tuent sans état d’âme à des échelles variables c’est-à-dire mentalement, économiquement et physiquement lorsqu’échouent leur ruse démoniaque ; dans un monde où les balafres de l’injustice restent ouvertes parce que maintenues par la méchanceté interventionniste permanente de l’agresseur et du raciste, la violence, comme par césarienne, est souvent la seule voie d’accoucher la liberté aux forceps du refus et de la neutralisation de l’oppresseur.

En guise d’épilogue, je tiens à aborder la violence vitale dans ce qu’elle a de plus beau, la création, l’amour... En matière de création, la violence est à la fois cosmologique et génético-anthropologique.

1) Aspect cosmologique

L’explosion violente des éléments génère des mondes nouveaux à répétition dans l’univers interstellaire. La théorie la plus généralement admise de l’univers, le Big Bang, nous parle d’explosions et de masses subséquentes s’épandant et débouchant sur la cosmogénèse. Et la terre elle-même, au fur et à mesure que nos connaissances géologiques se développent, se présente comme prenant forme par des forces violentes qui ont en définitive fait place à la phylogénèse plurielle qu’on connaît et donc à la vie. Dieu crée en utilisant la violence des forces... En passant, disons que la nature animale est faite de chasseurs et de chassés où le jeu de la vie se joue dans le sang et le ludique de la dévoration... Mais cela n’est pas mon propos, puisque j’ai promis de parler de violence positive non pas que l’instinct de prédateur et de chasseur avec leur violence mortelle ne soient pas violence vitale pour les carnassiers...

2) Aspect génético-anthropologique

Néanmoins, pour continuer sur ma lancée, après mon survol de l’aspect cosmologique, laissez-moi évoquer l’aspect génétique en le bornant à l’homme dans sa transmission de la vie. Et pour cela, nous pouvons considérer le cas de la femme. Cette femelle superbe qui obsède nos poésies de mâles, est de nature à nous montrer les forces jouissives de la violence des corps. La fille, en effet, doit se faire dépuceler pour devenir femme et être apte à être éventuellement mère... Puis, la course du spermatozoïde qui fait une vraie violence sur soi et le sort afin d’avoir la chance de féconder l’ovule, acte vital qui nous a tous engendré. Par ailleurs, nul n’est sans savoir que l’acte sexuel si fusionnel quand l’amour est au rendez-vous, est ponctué de micro traumatismes... Il suffit pour s’en convaincre d’atomiser un liquide le moindrement alcoolisé sur le gland après ledit acte pour constater combien ça brûle ! La naissance, quant à elle, est un univers de violence physiologique pour la femme qui accouche et est comme écartelée en son milieu pour laisser passer le naissant et d’expulsion violente pour l’enfant délogé de son confort intra-utérin. Otto Rank nous en parle avec une rare éloquence en théorisant le traumatisme de la naissance ! Puis, toute la vie est une bataille de résistance, une violence de l’organisme, cet ordre biologique contre les assauts de l’entropie qui apporte la mort...

Sur le plan psychique, cognitif voire métaphysique, je dis que l’esprit humain ne fait la conquête de soi que par la violence vitale, violence ontologique qui nous humanise. D’abord contre la violence des forces de l’amorphisme qui sévissent contre nous. Je cite le laisser aller si facile face à nos penchants phylétiques animaux : le courage de la connaissance contre l’ignorance, cet état naturel de l’homme ; la volonté de dépassement et de sens là où le tangible semble introniser le néant ou le vide ; le rejet de l’égotisme et de l’égoïsme avec leur pendant collectif qu’est l’ethnocentrisme toujours humiliant et souvent agressif de l’altérité. Citons parmi ces cas de comportements agressifs qu’un esprit évolué peut et doit rejeter : les colonialismes, les impérialismes, les fanatismes, les bellicismes, les racismes et racialismes, les ethnocides (à ne pas confondre avec l’éducation qui fait dépasser certains aspects négatifs des cultures), les génocides... Ne manquent pas couramment dans l’histoire et la société les tristes et inhumains usages de la force brutale avec sa violence létale pour dominer. La sauvagerie des batteurs de femme, la phallocratie, le machisme ou ses singeries féminines chez certaines lesbiennes, la violence verbale et gestuelle de certaines femmes au foyer, les excès grossiers des formes déviantes du féminisme, jusqu’aux guerres interventionnistes des puissances militaires contre les états plus faibles... En vérité, l’esprit est capable du pire comme du meilleur et c’est de l’orientation de notre violence pour la vie ou pour la mort que dépend notre devenir ontologique. Notre évolution espécielle comme Êtres Spirituels ou Bêtes Anthropomorphes qui nous autodétruisent. Il faut aussi se rappeler en évoquant la violence vitale au dédain des forces ou faiblesses létales et spirituelles, le mot de l’évangile où le Christ dit dans Mathieu 11 verset 12 que « (...) le royaume des cieux est forcé et ce sont les violents qui s’en emparent. »

Je termine pour l’instant par un propos votif : Que la force de caractère des hommes de bonne foi, fasse tout pour que, autant que possible, la non violence soit la bannière de leur vie, leur méthode d’approche d’autrui et l’idéal auquel ils tendent par respect de l’humanité et de la vie ! Toutefois, nous ne pouvons oublier que le Christ Jésus, Amour de Dieu incarné parmi nous, a lui-même dans une sainte violence, tressé le fouet pour chasser du temple les imposteurs voleurs et voyous...

Ce rêve non violent bien mesuré, bien compris, du reste, peut être eutopique parce que possible à l’échelle de l’homme cherchant spirituellement l’accomplissement.

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
P.S.

Suite de l’entretien sur la non violence avec l’ami non violent. Comme promis, j’y prends en compte la dimension spirituelle. J’y évoque É. de la Boétie puisque l’ami m’en a parlé en aparté comme promoteur de la liberté par la non violence.

 
 
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