LETTRE OUVERTE AU MINISTRE DE L’EDUCATION NATIONALE

Le Réseau Informel de Réflexion sur l’Education a rédigé une réponse à la "Lettre aux éducateurs" que Nicolas Sarkozy avait envoyée aux enseignants et aux éducateurs à la rentrée 2007.

Monsieur le Ministre,

En tant qu’acteurs de l’éducation -enseignants et éducateurs réunis-, nous sommes plusieurs à nous interroger sur le contenu de la « Lettre aux éducateurs » que le Président de la République, Monsieur Sarkozy, nous a adressée en octobre dernier.

Ce discours nous interpelle d’autant plus que, bien que nous soyons les premiers concernés, nous sommes d’emblée évincés de cette réflexion qui décide, sans nous, du futur de l’éducation.

Dans une société qui se prétend démocratique, il semblerait logique que chaque citoyen, et à plus forte raison chaque membre du corps enseignant, soit consulté au préalable sur les grandes orientations qui forgent le destin de la nation et du monde en général. A défaut de consultation, nous vous livrons la synthèse de nos réflexions suite à cette lecture.

Derrière la largeur d’esprit affichée, les grands et beaux principes auxquels tout le monde peut adhérer, c’est l’idéologie mondialiste qui se profile en trame de fond, incompatible avec les notions de liberté, de justice, de beauté et de vérité développées par ailleurs.

Encore une fois, l’éducation des jeunes devient l’enjeu d’un formatage idéologique dont l’objectif d’ordre purement économique de « disposer d’une main d’œuvre bien formée » est froidement annoncé à l’avant-dernière page (p. 30).

Tout le reste du développement n’est que l’enrobage de cette triste réalité : on brade notre civilisation à des intérêts marchands. Nous allons vers une société d’esclavage économique à travers le monde de l’entreprise dont l’école devient le principal agent.

Dans un tel contexte, la « Renaissance » annoncée ressemble plutôt à une régression. De quel humanisme peut-on se prévaloir, de quelle science, lorsque l’on rabaisse l’être humain à l’état de bétail « producteur consommateur » ? Est-ce vraiment compatible avec les notions d’estime de soi et de respect auxquelles on se réfère à tout bout de champ ?

Il est tout à fait contradictoire de prétendre « éduquer » l’homme tout en faisant de lui l’instrument docile d’une manipulation qui le lance dans une course effrénée afin de posséder et de consommer toujours plus au seul profit du système qui l’exploite et l’étouffe.

La confusion des notions employées exprime bien cette contradiction fondamentale : confusion entre qualité et quantité, entre planétaire et universel, entre transmission des savoirs et éducation. L’instruction ferait de nous des hommes libres ! Force est de constater que le savoir en tant que pouvoir sur le monde, s’il n’est pas doublé d’une éducation appropriée qui ouvre à la sagesse, ne peut à lui seul apporter la liberté d’être et d’agir en âme et conscience au service du bien commun.

La liberté est une donnée inhérente à la nature humaine. Elle est la condition nécessaire pour devenir des hommes autonomes et responsables, des citoyens conscients, capables de réflexion et de sens critique.

Il est évident que l’on veut neutraliser dès l’enfance la référence spirituelle, intérieure et purement individuelle qu’est la conscience profonde sans laquelle la notion de liberté n’a aucun sens. Dans notre système éducatif actuel, nulle part n’est mentionné cet aspect sacré de la conscience, fondement de toutes les valeurs reconnues comme essentielles pour vivre en société de façon équilibrée.

Le respect de soi-même et d’autrui, le sens des responsabilités, la solidarité... ne sont pas des notions que l’on peut inculquer à l’enfant de manière formelle et intellectuelle. Ce sont des dispositions naturelles qui se développent et perdurent lorsque l’on protège la pureté de conscience de l’enfant. Pureté que l’on viole par des formatages de toutes sortes qui détournent la jeune conscience de sa référence intérieure et individuelle, en « lui inculquant ce que soi-même on croit juste, beau et vrai » (p. 4), c’est-à-dire en lui imposant ses propres croyances et les a priori engendrés par la conscience collective et largement répandus à travers la publicité et les médias.

« Promouvoir la diversité culturelle » (p. 15), « le métissage des savoirs, des cultures, des points de vue » (p. 17) sans éveiller au préalable l’enfant à sa propre réalité intérieure n’est pas du tout le chemin de l’universel dont parle le Président mais le chemin de l’instauration d’une dictature planétaire. L’actualité quotidienne nous démontre que l’unification de la planète par le libéralisme économique n’aboutit pas à la complémentarité et à la solidarité entre les individus. L’unité, l’harmonie entre les peuples, n’est pas le fruit du simple brassage des cultures et de la compétition économique, mais exige un profond changement des mentalités par une juste compréhension du but de l’existence qui ne saurait se limiter à des visées purement matérialistes et commerciales.

Or, dans ce discours, on n’en voit pas les prémices ; sous couvert de modernité et de progrès, on assiste plutôt à une régression, une rechute dans la mentalité archaïque du droit du plus fort, des rapports de force et de l’arrivisme personnel.

Dès lors, parler du spirituel et du sacré qui « accompagnent de toute éternité l’aventure humaine » (p. 13) est démagogique, voire malhonnête. D’ailleurs que doit-on entendre par là ? Que signifie « éveiller la conscience individuelle et la hausser par paliers jusqu’à la conscience universelle » (p. 14) ? S’agit-il de mettre en place une nouvelle religion au service du dieu Argent qui, dans la logique de la mondialisation/uniformisation, supplanterait toutes les autres ?

Après un siècle de laïcité, de tentative d’ouverture à tous, il est triste d’en arriver là ! Ce n’est pas d’une nouvelle religion dont nous avons besoin, mais de plus d’humanité et de respect de la personne humaine dans son individualité et sa spécificité.

Pensez-vous, Monsieur le Ministre, que la jeunesse actuelle, qui est bien informée de l’état du monde, soit prête à considérer que la dignité et le civisme résident dans sa soumission docile à un système inique d’exploitation au seul profit d’une petite minorité ?

Pour nous, l’éducation des enfants est indissociable de l’apprentissage de l’autonomie dans le plus total respect de la liberté de conscience. C’est dans cet espace que s’inscrit naturellement l’exigence de qualité et de compétence à laquelle chaque enfant aspire pour réaliser de façon équilibrée sa vie individuelle dans le contexte collectif qu’est la société.

En vous remerciant de l’attention que vous avez bien voulu porter à notre lettre, recevez, Monsieur le Ministre, nos salutations respectueuses.

Annie MENOT (enseignante spécialisée RASED - Aubusson 23) Clotilde DURAND (éducatrice - Auzances 23) Monique COLLETTI (professeur des écoles - Biver 13) Chantal ESTIENNE (professeur des écoles - Biver 13) Maurice PERGNIER (professeur émérite université Paris XII) Claire PERGNIER (professeur à la retraite) Josiane BETTON (professeur gestion GRETA Haute Vienne) Valérie DEHAY (professeur de français - Aix-en-Provence 13) Claire SEGUIN (professeur d’histoire géographie - BdR 13) Christine LAIGNEAU (professeur de philosophie - Muret 31) Jean-Luc CARDINAUD (professeur de lettres - Muret 31) Roland QUILLIER (professeur d’EPS - Muret 31) Maryse ORTUNO (professeur certifié histoire géographie - Muret 31) Isabelle THEVENON (éducatrice spécialisée -St Moreil 23) Johan ISSELEE (professeur d’arts plastiques à la retraite) Nicole DUPRAT (institutrice - Tarascon 13) Martine PETER (éducatrice - Pertuis 84) Florence VERNEJOUL (professeur des écoles lycée français - San Francisco) Daniel DERIOT (éducateur - Paris)Yannick NASSOY (professeur d’anglais - Toulouse 31) Anny SIRE RICHARD (professeur de lettres modernes à la retraite) Matthieu BRABANT (professeur de maths sciences lycée professionnel -La Courneuve 93) Yves LEFEVRE (instituteur public à la retraite -Martinique) David PETER (professeur de musique - Aix-en-Provence 13) Jérôme JACOB (professeur génie chimique lycée professionnel -Marignane 13) Laurent ASTIER (professeur construction lycée professionnel -Marignane 13) José HARO (conseiller principal d’éducation lycée professionnel -Marignane 13) Christian BOUTELOUP (professeur MSMA lycée professionnel -Marignane 13) Magali HIDALGO (professeur lettres histoire lycée professionnel - Marignane 13) Nicole FERKADJI (professeur vie sociale et prof. lycée professionnel -Marignane 13) Alexandra NICOLLE (documentaliste lycée professionnel -Marignane 13) Monique GALICHET (conseillère principale éducation lycée professionnel -Marignane 13) Pierre DEZEUZE (professeur électrotechnique lycée professionnel -Marignane 13) Christian CHERON (professeur électrotechnique lycée professionnel -Marignane 13) Harbi MECHLOUF professeur lettres histoire lycée professionnel -Marignane 13) Corinne VIGGIANO (professeur lettres anglais lycée professionnel -Marignane 13) Janyne LOMBART (institutrice à la retraite) Monique DOUILLET (formatrice - St Martin Château 23) Sandra MESSINA (professeur des écoles - Eguilles 13) Diane COMBES (professeur des écoles - Eguilles 13) Brigitte HECQUET (professeur des écoles - Eguilles 13) Christine ROSTAIN (professeur des écoles - Eguilles 13) Isabelle DEDIEU (professeur des écoles - St Savournin 13) Hélène CATOIR (professeur des écoles - Gardanne 13) Roger BARTHE (Principal de collège à la retraite) Hubert JAUSSAUD (professeur construction lycée professionnel - Martigues 13) Emmanuelle MAZARELLO (enseignante collège - Roquevaire 13) Nathalie GOMEZ (professeur des écoles - Arles 13) France GIROUD (professeur des écoles - Arles 13) Pascale TOURRENC (professeur des écoles - La Fare-les-Oliviers 13)

Toute personne en accord avec les idées développées dans cette lettre est invitée à contacter le Réseau pour ajouter sa signature (nom, prénom, profession, lieu d’exercice) et/ou s’inscrire pour participer aux échanges.

r.i.r.e@orange.fr


 
 
 
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