Quand un ami s’en va...

Un de mes amis depuis plus de quarante ans vient de me quitter, en quittant brutalement ce monde. Vous savez ce qu’on ressent, n’est-ce pas. Comme moi vous avez perdu des êtres chers, un parent, un ami, ou même la personne que vous aimiez le plus au monde.

C’est malheureusement le lot des humains de souffrir de la disparition de ceux qui sont si chers à nos cœurs. Restent les souvenirs et, même si la présence physique s’est évanouie, tout le reste subsiste, vivace. Restent intacts les complicités, les rires, les bonheurs, l’amour et l’amitié, et les milliers de choses qui font qu’on a vécu une histoire commune et heureuse. C’est con de dire ça aussi bêtement, mais en fait ce qui reste est infiniment précieux, même si beaucoup ont du mal à se rendre compte qu’on ne meurt jamais.

Mon ami Jean-Louis était un garçon vraiment attachant, fragile, et d’une rare intelligence. C’est le deuxième enfant que perd sa mère, octagénaire. Je n’ai jamais cru que ni le paradis ni l’enfer n’existent sur cette terre, mais ils doivent exister ailleurs. Cette terre, c’est le purgatoire et ça demande de la force pour surmonter les épreuves qu’on rencontre au cours d’une vie. Celles qui viennent des évènements et des autres, mais aussi de nous-mêmes. Celles aussi, sans doute les plus douloureuses, qui viennent d’une organisation sociale inacceptable. La maman de Jean-Louis a été une militante active du parti communiste et elle a eu son lot de combats avant de connaître la douleur de voir deux de ses enfants la quitter trop tôt.

La société est imparfaite, comme les humains qui la composent. Ce n’est pas une fatalité absolue. On peut l’améliorer et l’un des meilleurs moyens est le combat social. C’est un impératif. Plus de justice sociale, une meilleure répartition des richesses que cette débauche d’argent pour quelques privilégiés et la portion congrue voire la misère pour l’immense majorité. Le combat est permanent, les forces sont disproportionnées. D’un côté des super nantis, bourrés de fric, de privilèges, avec des carnets d’adresses bien remplis de gens influents et toutes les protections imaginables y compris policières et armées. Le pouvoir de l’argent, qui autorise tous les autres pouvoirs et tous les abus, tellement énormes que la majorité des gens pensent qu’il est inutile d’essayer de changer les choses. De l’autre des pauvres, souvent isolés, sans ressources financières et qui ont du mal à joindre les deux bouts. Combat inégal, qui permet pourtant à l’occasion des avancées grâce à l’engagement politique et syndical.

J’ai la tristesse, sans toutefois perdre courage, de voir plus de régressions sociales depuis bien longtemps que d’avancées réelles et ces progrès sont pourtant indispensables. Des retraites qui s’amenuisent, le pouvoir d’achat qui fond comme neige au soleil. Loin de moi de mettre sur le compte des inégalités sociales le mal-être des plus fragiles d’entre-nous. Des enfants se suicident, désespérés de ne pas trouver leur place dans une société qui n’a pas ce qu’il faut pour les accueillir et leur donner une chance. Jean-Louis ne s’est pas suicidé, Dieu merci, mais des centaines et des milliers d’enfants et de défavorisés le font, poussés par le désespoir.

Mon ami s’en est allé, un peu il faut le dire à cause du malaise social qui l’a fait souffrir plus que d’autres car il le vivait très mal. Lorsque l’homme aura trouvé les solutions pour organiser une société juste et aura pu les mettre en œuvre en dépit de la minorité des nantis, la condition humaine s’améliorera suffisamment pour que la vie soit plus vivable. Il faudra faire sauter des verrous, mais ce qui est normal c’est la justice sociale, pas la façon dont la société fonctionne du fait de cette infime minorité.

Toutes mes pensées vont à cette dame de 85 ans, anéantie, mais qui suscite mon admiration pour son engagement politique sans faille, et dont elle a de quoi être fière. Peu d’entre-nous ont autant donné pour la lutte sociale. Je conçois également sa fierté d’être la maman de mon pote Jean-Louis, qui s’en est allé...

Ashoka.


 
 
 
Forum lié à cet article

1 commentaire
  • > Quand un ami s’en va... 27 juillet 2008 17:47, par Jean-Marie

    Toute ma sympathie à Ashoka pour sa peine si bien exprimée.

    Il sembme bien que la meilleure façon d’honorer la mémoire de ceux qui sont partis et de leur faire honneur, quelles que soient nos options philosophiques et/ou spirituelles, c’est de continuer à se redre utile à ceux qui restent.

 
 
Les derniers articles
 
Thèmes