Rideau !

A la fin des années 80 une blague circulait en URSS : le jour où la démocratie s’installera à Moscou, on aura à Washington la première réunion du Politburo made in USA. C’était l’époque où chacun voyait chez l’autre son propre reflet inversé. Est et ouest comme pile et face, Monde Libre de chaque côté selon l’idéologie qui y domine. Et les marchands de canons faisaient fortune, pour armer les hommes libres contre les méchants du camp d’en face. C’était d’autant plus pratique que les classes dangereuses (qu’on appelle aussi les pauvres) étaient supposées être manipulées par les réseaux de l’ennemi. Selon des légendes véhiculées par les experts en information et autres bonimenteurs de presse, les organisations ouvrières de l’Occident, noyautées par les communistes, étaient tenues en sous-main par les bolcheviques de Moscou, tandis que, pour les médias soviétiques, les dissidents russes travaillaient nécessairement pour les services secrets américains. Merveilleuse pièce montée, l’équilibre de la terreur permettait à chaque clique au pouvoir de justifier les pires aberrations de son système oppressif. Chasse aux sorcières de Mac Arthur, purges staliniennes, assassinats, procès truqués, et autres atrocités, la compétition entre les deux camps symétriques produisait de prodigieux mensonges comme seuls savent en faire les maîtres de chapelle et les faiseurs de dogmes.

En URSS, à la fin des années 80, les maîtres de la bureaucratie, sentant monter une vague de mécontentement dans le prolétariat dont ils étaient supposés représenter les intérêts suprêmes, ont alors installé au pouvoir les chefs de leurs services sccrets afin de négocier avec leurs homologues américains l’effondrement programmé du pseudo-communisme grâce auquel ils jouissaient du même train de vie que les capitalistes. On a ainsi vu d’anciens dirigeants du KGB et de la CIA, Michael Gorbatchev d’un côté et George Bush senior de l’autre, unir leurs efforts pour faire basculer l’empire russe dans le camp mondialisé du capitalisme privé (appelé « économie de marché »). Ce qu’on appelait « le mur », de nature essentiellement idéologique, est tombé en désuétude. Les mieux renseignés des bureaucrates se sont privatisés pour eux-mêmes les biens de l’Etat et un nouveau système capitaliste est apparu à l’Est sans que les gens n’en ressentent aucun changement notable. L’ex-espion Poutine a pris la tête du Kremlin tandis que le fils de l’ex-espion Bush s’installait à la Maison Blanche. Les deux côtés du miroir avaient fusionné.

Mais ce miroir idéologique, appelé « rideau de fer », avait pour fonction essentielle de permettre aux fabricants d’armes de s’enrichir grâce à la guerre. Il fallait donc pallier d’urgence à la fin de la « guerre froide » par une nouvelle conspiration en faveur de l’ordre établi. Trouver un ennemi de rechange pour galvaniser les bonimenteurs et justifier de nouvelles mesures répressives afin de garder les classes dangereuses (les pauvres) sous contrôle. Les services secrets réunis sous l’égide de l’ONU, vaste organisation chapeauté par un Conseil de Sécurité rassemblant les cinq principaux producteurs d’armes de la planète, ont alors inventé l’ennemi qu’ils croyaient parfait : la nébuleuse terroriste islamiste. L’idée était sans doute de provoquer les musulmans pour qu’ils se solidarisent dans une Union qui puisse à terme remplacer la défunte URSS comme Empire du Mal. Cette vision vaguement scientologue de l’Histoire avait le mérite de la simplicité. L’immense provocation du 11 septembre 2001, quelle qu’en soit l’origine, a permis de la propulser comme explication ultime des opérations à mener pour conduire l’humanité vers la Fin de l’Histoire.

Pendant le temps de la chasse à courre contre les nébuleux « terroristes », bonimenteurs et faux prophètes s’en sont donné à coeur joie pour encenser la juste lutte contre les nouveaux méchants. Grâce à quoi, les forces internationales de maintien de la guerre ont permis aux marchands de canon de continuer leurs juteuses affaires. Irak, Afghanistan, Bosnie, Gaza, les terrains de jeux n’ont pas manqué. Les actionnaires des fabricants de fusils ont été bien contents. Et les Etats aussi, qui ont en douce profité de l’occasion pour améliorer les outils de contrôle et de répression contre leurs classes dangereuses (leurs pauvres). Plans vigie anti-pirates, patriot act, fouilles permanentes, écoutes téléphoniques mondialisées, on a fait à l’Ouest ce qu’à une époque le KGB avait expérimenté à moindre échelle à l’Est. Les méthodes du Politburo s’installent à Washington.

Malheureusement pour les stratèges, les chefs supposés de l’islamisme n’ont pas été à la hauteur. Le piteux dictateur Saddam Hussein, qui n’avait même pas caché une seule bombe atomique dans les souterrains de ses palais pharaoniques, n’a pas réussi à devenir le nouvel Ho Chi Minh du Proche Orient. Pris comme un rat dans une tranchée, il a fini au bout d’une corde. Mais il avait auparavant prophétisé que les Américains s’enliseraient dans le sable du désert. N’ayant pris la boutade qu’au premier degré, ceux-ci se sont gaussé du cuistre en montrant les magnifiques chenilles de leurs tanks. Et ils se sont enlisés dans les sables politiques de la culture des habitants du désert. L’ennemi espéré n’est pas apparu et le Grand Moyen Orient qui devait remplacer l’URSS n’est pas près de voir le jour. Ce qui s’appellerait « bâtir des châteaux en Irak » est apparu comme une farce tragique.

Qu’à cela ne tienne, on peut toujours ressusciter les vieux démons. Les maîtres du travestissement que sont les manipulateurs au pouvoir ont plus d’un Raspoutine dans leurs petites manches. Les gentils Russes qui, grâce à la chute de l’empire soviétique, boivent désormais du Coca Cola peuvent aussi bien redevenir les affreux ruskofs d’hier. Il suffit de tracer une frontière pour rebâtir un Mur. On a déjà vu en Yougoslavie combien il est facile de déclencher des guerres entre voisins. La Georgie a pris le relais. Inversée dans le miroir, la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes est devenue l’argument idéologique de Moscou pour défendre la sécession de l’Ossétie du Sud contre l’impérialisme georgien, et les Occidentaux ont soutenu l’ancien étudiant américain installé au pouvoir à Tbilissi au nom de la démocratie dont il est supposé être l’expression. Aussitôt connu le nouveau refrain, les chantres des croisades sont ressortis de leurs oubliettes et les bonimenteurs ont resservi les couplets à la gloire du Monde Libre. On a vu l’inénarrable foutriquet BHL reprendre en taxi son bâton d’expert en philosophie de la guerre et tous les commentateurs entonner la nouvelle chansonnette sur la défense de la démocratie en mode chez les Occidentaux. Pareillement, les Russes ont été invités par les chefs de choeur des nouvelles armées rouges à célébrer la défense de leur liberté face aux tentatives diaboliques de l’Amérique redevenue impérialiste et arrogante.

Chez les petits Français, on se la rejoue défenseur des droits de l’homme ou quelque chose d’approchant, sans voir que les dindons sont toujours farcis des mêmes ingrédients. La guerre froide réchauffée a la même fonction qu’avant : renforcer le pouvoir des Etats sur leur population pour protéger la propriété des maîtres de l’économie. D’ailleurs, plus le temps passe et plus les fusion-acquisition qui font grossir les entreprises capitalistes font ressembler l’économie mondiale à un vaste copié-collé du système militaro-industriel qui servait d’armature à l’Union Soviétique. C’est pourquoi il importe peu que le marxisme-léninisme ne soit plus l’idéologie officielle des dirigeants du Kremlin pour leur faire rejouer le même rôle que leurs prédécesseurs à la faucille et au marteau. La stratégie de la tension n’a plus besoin d’arguments idéologiques.

Bientôt, il suffira de dire : voilà l’ennemi ! aux petits hommes conditionnés à la concurrence permanente, qui revendiquent qu’on les asservissent plus efficacement, pour qu’ils s’enrôlent avec enthousiasme dans n’importe quelle croisade. « Ils ont besoin d’être gouvernés » déclare le premier venu des politiciens, lui-même laquais des grand épiciers qui croient contrôler le monde. Le moindre des bonimenteurs pourrait faire marcher les citoyens soumis vers l’abattoir.

Voire ? C’est le rêve de quelques uns. Mais il n’est pas sûr que les mensonges vomis chaque jour par les medias aient vraiment germé dans les têtes. Et si les pauvres étaient vraiment des classes dangereuses pour l’équilibre de la terreur que font régner les supermarchés, les agences de pub, les commentateurs de télévision, et autres agents de l’ordre marchand ? Si ça branlait dans le manche et que les dirigeants ne savaient plus à quel général ou nouveau philosophe se vouer ? Si tout le monde s’en foutait d’avoir un ennemi de l’autre côté d’une frontière tracée par ceux-là même qui profitent des commerces et trafics qui la traversent ? Si les Etats n’étaient en fait qu’un ramassis de messieurs-dames engoncés dans des habits désuets qui n’ont d’importance que parce qu’on continue à filmer leurs tristes activités dans des émissions trop ennuyeuses pour qu’on continue à les regarder ? Si on rêvait d’un monde où bourgeois et bureaucrates ne seraient plus ? Si la guerre cessait entre les peuples ? Si les mauvais jours finissaient ?...

Tout ça n’empêche pas, Nicolas, que la Commune n’est pas morte.... Le cauchemar des uns peut être le beau rêve des autres. Et réciproquement. Allez savoir...


 
 
 
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1 commentaire
  • > Rideau ! 8 septembre 2008 16:06, par CD

    Analyse un peu simpliste qui veut démontrer que la responsabilité des
    tensions actuelles entre l’Est et l’Ouest est également partagée.
    Allons, réfléchissez et n’oubliez pas que l’Ossétie s’est détachée de la Géorgie
    après une guerre assez sanglante en
    1991, date où la Russie avait perdu toute influence sur les états de l’ex-URSS.
    Qui poursuit maintenant une politique expansionniste ? l’OTAN ou la Russie ?
    Un peu de lucidité ne nuira pas à la critique.

 
 
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