« Le tribunal fait le ramadan »

samedi 6 septembre 2008,
par Alain Gresh

Il y a quelques semaines, les médias nous avaient abreuvé avec l’histoire de la femme à la burqa à qui on avait refusé la nationalité française. J’avais noté, ironiquement, que la journaliste de Libération Catherine Coroller, alors que ce quotidien titrait sur toute la Une sur cette « affaire », écrivait : « Y a-t-il davantage de frictions entre la laïcité et l’islam ? Difficile à dire, le moindre incident concernant des musulmans étant systématiquement monté en épingle. »

On prend les mêmes et on recommence. Rappelons les faits. Un procès pour braquage devait avoir lieu à Rennes. Il avait été reporté à plusieurs reprises, notamment après la découverte de la condamnation d’un enquêteur pour agression sexuelle sur un témoin (affaire actuellement en cassation) et parce que plusieurs autres témoins devaient être jugés dans une affaire de stupéfiants. Dans une lettre envoyée au président du tribunal, l’avocat Yann Choucq a invoqué, parmi d’autres motifs, le fait qu’un de ses client jeûnait. Dans Libération (6-7 septembre), il s’explique : « “Pourquoi cet emballement ? s’interroge-t-il. Y a-t-il des audiences à Noël où à la Toussaint, qui ne sont pas que je sache des fêtes républicaines ? N’est-il pas d’usage d’obtenir des reports pour cause de fêtes juives ou autres. Y aurait-il des religions plus respectables que d’autres ?” Surtout, l’avocat n’en fait pas une question “religieuse” mais seulement “un problème de discrimination” vis-à-vis de personnes qui auraient été affaiblies physiquement. “Pour suivre une audience d’assises sur trois semaines, il faut être en pleine possession de ses moyens, souligne-t-il, or ces personnes auraient été dans un état de grande faiblesse physique.” ».

Pourquoi le parquet général de la cour d’appel ne s’est-il pas opposé à la décision ? Toujours dans le même article de Libération :

« Le parquet général de la cour d’appel de Rennes (Ille-et-Vilaine) a démenti vendredi que le “jeûne diurne” ait pu motiver l’ordonnance de renvoi d’un procès pour braquages qui devait s’ouvrir pour trois semaines le 16 septembre à Rennes, en plein ramadan. “Cela aurait été contraire à tous les principes républicains de laïcité, l’institution judiciaire ne va pas arrêter de juger des personnes de confession musulmane qui suivraient le ramadan”, a affirmé le procureur général de la cour d’appel Léonard Bernard de la Gatinais. Si le parquet général ne s’est pas opposé à l’ordonnance de renvoi, qui mentionne pour seule justification “une bonne administration de la justice”, ce n’est “en aucune façon le motif du ramadan qui a été retenu”, a insisté le procureur. Il a évoqué des raisons procédurales et la nécessité de “retrouver un climat serein” dans une affaire ayant suscité déjà bien des remous. »

Dans son édition des 6 et 7 septembre, Libération titre en Une : « Le tribunal fait le ramadan ». En illustration, la tranche de trois livres, le code pénal (en blanc) pris en sandwich entre la Bible (en bleu) et le Coran (en rouge). Un chapeau accompagne cette illustration : « Le soupçon qu’un procès à Rennes, ait pu être ajourné car l’accusé observait le jeûne musulman, suscite l’inquiétude des tenants d’une application stricte des principes laïcs. » Deux remarques sur cette présentation : la première est, bien évidemment, l’importance accordée à cette affaire (dès que l’islam est évoqué, cela fait la Une des journaux) ; l’hypocrisie, car l’illustration met sur le même plan la Bible et le Coran, alors que tout dans la présentation indique bien que c’est l’islam qui est le problème. Qui peut croire un seul instant que Libération pourrait titrer « Le tribunal fait shabbat » ou « Le tribunal fait Pâques » ?

Sensationnalisme donc des médias. Cette affaire mérite-t-elle un tel ramdam ? Ou bien ne sert-elle qu’à encourager l’islamophobie en faisant croire que nous vivons une grande offensive de l’islam (toujours pointé, malgré les tentatives de faire croire que l’on s’attaque à « toutes » les religions) contre la République et la laïcité ? Il est intéressant de noter que dans la frise qui couvre les pages 2 et 3 de Libération, et qui rappelle les articles 1 et 2 de la loi de 1905 (que le journal présente comme les articles 1 et 2 de la Constitution...), les exemples donnés concernent tous l’islam : le voile, le mariage annulé (virginité), la burqa et les créneaux horaires des piscines (qui concernent aussi les juifs).

Libération consacre, en plus de sa Une, trois pages au sujet. Dans son éditorial intitulé « Exception », Laurent Joffrin écrit : « C’est contre l’intégrisme que la République se raidit et choisit, à juste titre, l’interdiction, comme dans le cas du foulard islamique. Ou encore quand le principe de l’égalité homme femme est violé. Le report d’une audience de justice pour cause - entre autres - de ramadan entre-t-il dans cette catégorie ? Ce serait vrai s’il servait de précédent et que soudain le calendrier judiciaire devait se calquer de manière aberrante sur celui des religions. Court-on vraiment ce risque ? On peut en douter. Et d’ailleurs qui le réclame ? Au pire la décision de la cour d’appel de Rennes est une concession - ou une maladresse - qui doit rester l’exception. Pour le reste, sans jamais oublier le principe général, on aurait tort, sauf à vouloir stigmatiser l’islam, de crier haro sur le ramadan, rite privé et pacifique. Gageons, en tout cas, que Ferry ne l’aurait pas fait... »

Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la politique de la ville, après avoir expliqué qu’elle ne commentait pas une décision de justice, affirme qu’étant « féministe et laïque », la décision des magistrats rennais la « dérange. Des centaines de personnes se présentent à leur procès le ventre vide et affaiblies parce qu’elles sont pauvres, et on ne repousse pas pour autant le procès. Le religieux n’a rien à faire dans la justice. Il faut être extrêmement vigilant ».

Le ministère public aurait-il dû s’opposer à cette décision ?, l’interroge Libération :

« Certainement, ça aurait été bien vu à mon avis. Des centaines de personnes qui font le ramadan vont travailler comme tout le monde. Mais ça relève du privé, de l’intime même. Ça n’a rien à voir ni avec la justice, ni l’espace public, encore moins la politique. »

A la page 4 du quotidien, pourtant, un texte intitulé « La justice s’arrange » montre que les accords à l’amiable sont courants pour cause religieuse :

« Un vendredi après midi, devant la 23e chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. La salle est bondée, les affaires nombreuses. Un avocat explique que son client aimerait “ne pas rentrer trop tard” : il fait shabbat. Le tribunal fait passer l’affaire en premier. “Courant”, “banal”, témoignent la plupart des magistrats et avocats interrogés. “J’ai déjà demandé plusieurs fois des renvois pour des fêtes religieuses, kippour par exemple, dit Karine Shebabo, avocate à Paris. On les obtient sans difficultés.” “Cela se fait discrètement, à l’amiable, parce que c’est l’intérêt de tous que les parties soient présentes et en forme au procès”, renchérit un autre avocat, persuadé que le démenti du procureur général de Rennes, soutenu par la Chancellerie, vient du fait “qu’ils ne veulent pas assumer de positions publiques sur de tels sujets”. »

Dans Le Figaro du 6 septembre, Yves Thréard a des accents martiaux dans son éditorial « Debout la justice ! » :

« Nul ne contestera que la machine judiciaire doive faire preuve d’humanité. Elle n’a pas, en revanche, à s’adapter aux cas particuliers, à “se coucher” devant les revendications religieuses, communautaristes ou identitaires des justiciables. Pas plus que l’école publique ne doit tolérer le port du foulard et de signes religieux, l’hôpital, des exceptions à la mixité de son personnel soignant ou encore les piscines, des horaires aménagés pour certaines catégories de visiteurs. Et pourquoi pas, demain, vider les bibliothèques de leurs ouvrages critiques sur telle ou telle confession ? »

« La pratique de l’islam est souvent en cause. Ne pas en accepter les manifestations les plus ostentatoires n’est pas faire preuve d’islamophobie. C’est au contraire favoriser l’intégration des millions de musulmans d’origine étrangère qui vivent dans notre pays. Et qui, dans leur immense majorité, ne réclament aucun régime spécial. »

« Les seules conditions recevables en France sont celles admises par la loi de ses représentants élus. Là s’arrête le droit de chacun de suivre ses traditions ou ses croyances. Capituler devant ce principe, c’est ouvrir la porte à toutes les dérives et, partant, mettre en danger le pacte social français. »

Le seul élément étonnant de cet éditorial est qu’il n’ait pas évoqué un « nouveau Munich ».

Inexorablement, la lepénisation des esprits est en marche, encouragée par les médias...


 
P.S.
 
 
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