Voyage vers l’enfer

Debout depuis plusieurs jours comme tous mes compagnons d’infortune, je fais face à la paroi rugueuse du wagon à bestiaux à l’intérieur duquel nous sommes entassés, serrés les uns contre les autres. L’odeur est épouvantable, un mélange d’urine, d’excréments et de sueur. Deux aînés sont morts, leurs pauvres corps fragiles n’ayant pu résister aux chocs du voyage, et l’âcre odeur de leurs cadavres se mêle aux effluves auxquels nous nous sommes presque habitués. La peur ! Elle se voit dans nos yeux, elle transpire dans le peu de paroles que nous échangeons. Livides, hébétés, à la limite de l’épuisement, l’incertitude lancinante sur notre sort nous taraude et nous obsède.

Le bruit de fond du roulement métallique des roues sur les rails est parfois entrecoupé de claquements secs lors des aiguillages. J’essaie de deviner notre destination finale. Par moments, j’arrive brièvement à oublier ma peur viscérale et je médite sur la fragilité de la condition humaine. Puis la peur me reprend, sans que je puisse la controler. Un couple de petits vieux, derrière moi, parle tout bas. L’homme tremble, tandis que la femme pleure doucement. Je l’observe affectueusement. Elle a l’âge de ma mère et porte comme elle un tablier gris. Je n’ai plus de traces de ma mère ni de mon père, déportés tous deux en 1942. Les reverrai-je un jour ?

Presque tous dans ce convoi portent un signe distinctif qui nous rend infâmants aux yeux de nos tortionnaires, une étoile jaune cousue sur nos habits, incongrue, obscène. C’est ma femme qui a cousu la mienne, à la hâte. Elle a pu échapper à la rafle mais pour combien de temps encore ? J’imagine que mon fils et ma fille sont avec elle. Quand pourrai-je les serrer dans mes bras ?

Mon voisin a allumé une cigarette et me la tend après avoir tiré plusieurs bouffées. Je ne fume presque jamais mais je la prend sans un mot et j’aspire la fumée, une façon pour moi de montrer ma solidarité dans l’épreuve. On échange quelques phrases. Il était libraire à Berlin, et son échoppe a été mise à sac plusieurs fois avant d’être brûlée par des miliciens nazis, le soir où ils l’ont embarqué dans un camion et enfermé dans une cellule dans l’attente d’un départ de convoi ferroviaire. Il a été salement tabassé et porte encore les traces des violences qu’il a subi. Son visage est tuméfié et son œil gauche est cerné de bleu, jaune et noir. Une sale couleur. Et toi ? me dit-il. C’est quoi ton histoire ? Rien, lui dis-je. Je suis Juif, comme toi, c’est tout. C’est trop ou c’est assez pour justifier ce qui nous arrive, dans l’esprit tordu des nazis qui ont le pouvoir en Allemagne. Samuel, c’est son nom, se tourne vers un autre voisin et lui tend le bout de cigarette. Moi, je retourne à mes pensées.

Une autre nuit vient. J’essaie de dormir debout. Mes vêtements, sales et poisseux, me collent à la peau. Sans eau depuis le début du voyage je n’urine presque plus et je me retiens pour le reste, pour jeter crânement ma dignité d’être humain à la figure de ceux qui nous font subir ce supplice. Piètre victoire, mais qui compte beaucoup pour moi. D’ailleurs, à quoi tout cela rime t’il ? Pourquoi nous transporte t’on ainsi, si loin, comme du bétail ? Les questions reviennent, lancinantes, sans que je puisse trouver une explication logique. Sera t’on affecté à un service de travail obligatoire ? Non ! Il y a des enfants en bas âge dans les autres wagons. Les nazis ne comptent tout de même pas les faire travailler.

Le convoi ralentit, puis s’arrête plusieurs minutes. Il repart lentement, après que nous ayons entendu le bruit de lourdes portes d’acier s’ouvrir. Des voix fortes, martiales, nous parviennent. Le train s’arrête. Presque immédiatement la porte du wagon coulisse sur son rail. Il pleut dehors, un sale crachin qui rajoute à l’ambiance d’un ciel gris assombri de gros nuages noirs. Je saute du wagon, sur un quai de béton, et je suis poussé sans ménagements à coups de crosse de fusil vers les rangs d’autres infortunés comme moi. Quelques uns de mes compagnons, moins vifs, reçoivent des coups de crosse dans l’estomac ou dans les reins. Un grand escogriffe, Juif comme moi, a fait mine de se rebiffer et gît immobile à terre dans une marre de sang. Sa boîte cranienne a éclaté et sa cervelle a éclaboussé le béton. Incrédule, les pires craintes m’assaillissent. Pourquoi massacrer ainsi un jeune homme qui n’a fait qu’élever la voix ? Triste présage, qui me fait croire que le pire est à craindre.

Mon voyage se termine, nous sommes arrivés en enfer, sans encore le savoir. On nous a séparés en deux groupes. Le mien se dirige vers les baraquements, l’autre vers les douches à en croire le soldat qui a aboyé l’ordre. J’ai le sentiment que ce lieu est un avant-goût de l’enfer. Résigné je marche dans les rangs, la tête baissée, rentrée dans les épaules. Nous avons le regard vide, tandis que le spectacle atroce du camp se dévoile à nous. La réalité me parvient lorsque je découvre les silhouettes cadavériques des déportés qui sont arrivés ici avant nous. Leurs récits, dans les heures qui suivront, me feront prendre conscience de l’horreur de ma nouvelle condition. Je sais désormais que je suis en sursis, livré à mes bourreaux.

S. Lévy Mort à Auschwitz le 12 Décembre 1943

Ashoka


 
 
 
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2 commentaires
  • > Voyage vers l’enfer 28 septembre 2008 22:23, par Delcuse

    C’est atroce, mais que peut-on faire d’un tel témoignage, nous qui vivons une toute autre misère pas forcément moins atroce, mais sans doute moins ténébreuse.
    Dit autrement : que voulez vous nous dire ?

    Voir en ligne : http://destroublesdecetemps.free.fr

  • > Voyage vers l’enfer 29 septembre 2008 13:42, par Dabeldi

    Oui effectivement, çà doit ressembler à l’enfer. Ces évènements d’une rare cruauté nous disent qu’ils se sont passés il y a 65 ans.

    A titre personnel, je n’ai pas de liens avec ces événements ; j’en ai probablement d’autres, en temps qu’algérien de père et mère, avec les victimes de la colonisation de l’Algérie par la France pendant 130 ans, puis celles plus proches de la guerre d’Algérie. Les tortionnaires d’alors étaient l’armée française et une grande partie de colons fanatisés.

    Je suis né en 1960 et j’ai pleinement conscience de l’innocence face à ses crimes des français qui sont nés après ces événements où qui étaient enfants lorsqu’ils ont été commis. Ce sont mes concitoyens aujourd’hui comme hier et comme demain et je les aime et les apprécie pour ce qu’ils sont aujourd’hui, en fonction de la nature de nos relations ; chacun sera toujours responsable de ce qu’il fait.

    Aujourd’hui, les tortionnaires sont les états-uniens en Irak (depuis 1991)et en Afghanistan (depuis 2001) et les israéliens en Palestine (depuis 1948 ; soit 60 ans).

    C’est très curieux comme le témoignagne posthume de S. Levy de 1943 rapporté par Ashoka semble laisser de marbre les actuels tortionnaires israéliens ainsi que leurs coréligionnaires néoconservateurs étatsuniens ; il se peut même qu’il ravive davantage encore leur haine de l’autre par un bien mystérieux détour psychologique qui défierai toute notion élémentaire de morale et d’humanité ; surtout quand il est palestinien et innocent de tout.

    Il y a quelques jours, un berger palestinien de 19 ans a été assassiné par quelques courageux colons israéliens en "ratonnade" ordinaire quelque part en Cisjordanie occupée ; mais pas de problèmes, au nom - peut-être - de la mémoire de S. Levy et de son témoignage poignant, l’armée d’occupation israélienne diligente une enquête. Dormez tranquille, innocents de tous les pays ...

    Salutations fraternelles.

    Dabeldi

 
 
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