La Poste

Etonnant paradoxe : au moment ou une crise financière, comme sait en produire le régime capitaliste, sévit, et montre la fragilité des entreprises cotées en bourse, le gouvernement français s’apprête à appliquer une directive européenne postale lui intimant d’ouvrir le capital de La Poste.

Un choix idéologique

En France, depuis le programme du CNR (Conseil National de la Résistance), ses nationalisations à la fin de l’occupation nazie, les forces capitalistes rêvent de revanchent. « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance [...] Il est grand temps de réformer, et le gouvernement s’y emploie », déclare Denis Kessler, Vice-président du MEDEF de 1998 à 2002, à « Challenges », le 4 octobre 2007.

Dans le monde occidental, sous l’impulsion d’une vaste entreprise idéologique menée par les grands groupes capitalistes et des économistes, les politiques sont gagnés à l’idée que seul le marché est l’avenir incontournable.

Avec Friedrich Hayek, l’économiste Milton Friedman est sans doute le penseur qui aura le plus inspiré le capitalisme. Dès 1947, il participe avec Hayek, mais aussi George Stigler et Maurice Allais, à la création de la Société du Mont-Pèlerin, une « boîte à idées » dont l’objectif déclaré était de refouler le socialisme, mais aussi plus largement la pensée keynésienne alors en vogue en Europe et aux Etats-Unis. A la suite, fut créés, le groupe de Bilderberg en 1954 puis la Trilatérale en 1973, de puissants réseaux qui rassemblent l’élite mondiale de la finance, de l’économie, de la politique et des médias où se théorise une idéologie de mise en concurrence et de déréglementation.

Le mouvement de déréglementation que connaît le service postal en France débute en 1987. Sous l’intitulé des « chantiers de liberté », Gérard Longuet, ministre délégué chargé des postes et télécommunications du gouvernement de Jacques Chirac, introduit par décrets la concurrence dans les domaines des cabines téléphoniques, de la télévision par câble, des services téléinformatiques et du radiotéléphone. Il tente de changer les statuts des PTT, mais les luttes des personnels et l’approche de l’élection présidentielle de 1988 l’oblige à faire machine arrière.

C’est en avril 1989 que Hubert Prévot, ancien commissaire général du Plan de 1981 à 1984, ancien secrétaire confédéral de la CFDT et membre du Parti socialiste, remet un pré rapport à Paul Quilès, ministre des PTT de Michel Rocard, sur « la place du service public de la Poste et des Télécommunications » en France. Il évoque « un service public à vocation industrielle et commerciale, qui ne peut ignorer les lois du marché ».

En Mai 1990 : L’assemblée Nationale adopte la réforme des PTT. Le 1er janvier 1991, sous le gouvernement Rocard, la Poste et France Télécom perdent leur statut d’administration et deviennent deux établissements autonomes de droit public.

En juillet 1996, c’est la déréglementation et l’ouverture à la concurrence de France Télécom, puis l’ouverture du capital, avec mise en bourse de 21 % du capital en octobre 1997 par le gouvernement Jospin.

L’antichambre de la privatisation

Le démantèlement du service public postal est mis en œuvre avec une constance affirmée depuis le milieu des années 80 (ministre Louis Mexandeau) avec une importante propagande interne, notamment en direction de l’encadrement.

A la fin des années 90, l’embauche massive de CDD et CDI coupe le statut des personnels en deux. Une partie étant fonctionnaires d’Etat, l’autre salariés de droits privés. La Poste compte ainsi diviser son personnel et assouplir ses marges de manœuvre pour diminuer celui-ci lorsqu’elle le voudra (aujourd’hui, 47 % des 280.000 salariés de La Poste n’ont plus le statut de fonctionnaires.)

La Poste s’éloigne de sa mission de service public. Le service marketing crée de nouveaux produits. Aux guichets sont proposés des services individualisés à la personne caractérisés par les prêts à poster qui donnent lieu à des compétitions internes de manière de casser la solidarité entre agents et à les infantiliser. Des stages de formation inculquent aux postiers l’art de vendre qui ressemble fort à une idéologisation, comparée par certains aux méthodes scientistes.

Une réorganisation interne a éclaté les différentes activités postales : courrier, colis, guichets, banque. Or, du point de vue du service public, il faudrait renforcer l’unité de La Poste en faisant jouer les complémentarités.

Des filiales sont créées, certaines pour vendre et acheminer de nouveaux produits comme Coliposte, Chronopost ou pour vendre les meubles et les immeubles avec Poste Immo, pour s’attaquer au marché bancaire avec Sofiposte (devenue la Banque postale.) Toutes ces filiales n’ont de logiques que financières.

Depuis 2006, 5 000 bureaux de plein exercices (sur 17 000) ont disparu aux profits d’agences postales ou de « points de contact » financés par les impôts locaux.

L’aboutissement d’une logique

La réforme qui arrive est un aboutissement qui vise à faire partager à des actionnaires les bénéfices réalisés. Elle vise également à ce que les groupes postaux (en concurrence) se positionnent et choisissent exclusivement des secteurs rentables financièrement au détriment des secteurs rentables socialement.

Cette vague de mises en concurrence et de privatisations traverse toute l’Union européenne : la poste autrichienne les postes allemandes, la poste hollandaise sont cotées en bourse avec toujours le même résultat, la fermetures des bureaux de poste et des salaires en dégringolade pour les salariés qui diminuent en nombre, remplacés par le discount, l’épicier, le boulanger du coin ou l’église anglicane en Angleterre.

Car il s’agit bien de privatisation. Dans sa lettre, datée du 16 septembre, adressée aux personnels de La Poste, le Président Jean Paul Bailly, qui se veut rassurant, confirme, « La seule solution réaliste est donc l’augmentation du capital de La Poste, celle-ci pouvant d’ailleurs provenir d’investissement publics et/ou privés. »

Notons encore que l’on peut difficilement croire Jean Paul Bailly, le Président de La Poste, lorsqu’il jure que La Poste ne sera pas privatisée, lorsqu’on sait que le ministre des finances Nicolas Sarkozy, disait en 2004, que Gaz de France resterait public à hauteur d’au moins 70 %. Aujourd’hui, avec le président Nicolas Sarkozy, Gaz de France est entièrement privatisé sous l’égide du groupe Suez. A menteur, menteur et demi. . .

L’augmentation du capital et l’Etat qui conserve la majorité du capital sont le plat réchauffé toujours servi pour privatiser. Hors, s’agissant de La Poste, celle-ci a enregistré 943 millions d’euros de bénéfices pour 2007, en hausse de 16% par rapport à 2006. On ne privatise que les entreprises qui font des bénéfices. C’est une règle intangible du capitalisme. L’augmentation du capital dans ces conditions n’est qu’un miroir aux alouettes.

Selon la direction de La Poste, il manquerait 3, 5 milliards d’euros [1] à La Poste pour financer sa croissance et son développement dans un secteur devenu concurrentiel. Quelle croissance ? Quel développement ? Quelle concurrence ?

La croissance, en langage courant, cela signifie racheter des opérateurs en Europe (dans un contexte de crise financière.) Le développement, c’est de se porter sur des produits financièrement porteurs pour des actionnaires. La concurrence est organisée par l’Union européenne qui obéit à des considérations purement idéologiques. La concurrence, c’est celle des salariés des différents services postaux européens qui en paieront les conséquences.

Quel actionnaire de la Poste acceptera demain pour le prix d’un timbre d’aller faire porter une lettre ou un journal dans une ferme ou un village isolé ?

Quel actionnaire acceptera demain que la presse bénéficie de tarifs préférentiels permettant pour la presse d’opinion indépendante, nationale, régionale, syndicale et associative, ne recevant pas les mannes de la publicité, d’exister et de favoriser l’exercice de la démocratie ?

Poser ces questions, c’est hélas, y répondre.

La disparition de la péréquation tarifaire mènerait à la fermeture des bureaux de poste financièrement non rentables, notamment dans les zones rurales ou les zones urbaines sensibles ou les quartiers à la population vieillissante.

La mise en concurrence, c’est l’abandon de la maîtrise de décider de l’aménagement du territoire dont la population a besoin.

Les acteurs politiques

La population a un lien presque quotidien à La Poste. Le gouvernement sait que la privatisation de celle-ci ne passera pas facilement. Alors, pour ce faire, Nicolas Sarkozy a créé une commission dite d’experts pour étudier le changement de statut de l’opérateur public en essayant d’y intégrer les syndicats ce qui aurait pour effet de déconsidérer ceux-ci en cas d’ouverture du capital et de privatisation. Cette commission [2] sera présidée par François Ailleret, ancien dirigeant d’EDF, un expert assurément, qui a privatisé le secteur énergétique en France.

Avec cette commission, il s’agit pour le gouvernement de « troubler » suffisamment les esprits, de gagner un peu de temps, pour que l’opposition à la privatisation postale ne s’élargisse, ni ne se manifeste.

Pour rassurer encore, le 1er ministre, François Fillon a annoncé que le capital de La Poste pourrait être ouvert avec une prise de participation de la Caisse des Dépôts et Consignations. Hors, le capital étant ouvert, pourquoi la Caisse des dépôts ne se comporterait pas comme un actionnaire classique qui remettrait en cause les missions de service public aujourd’hui assurés par La Poste ?

Chez les opposants qui ne sont plus au gouvernement et qui souhaitent y revenir, peut-être une conséquence de la visite du pape en France, un miracle a eu lieu, ils viennent de re-découvrir l’importance des services publics qu’ils avaient pourtant largement dégradés lors de leurs différents passages au gouvernement. Pour mémoire c’est le gouvernement Jospin (période 1997-2002) qui détient le record avec environ 31 milliards d’euros de recette des privatisation et 145 000 salariés qui changent de statut.

Dans une déclaration du 12 septembre 2008, avec des organisations syndicales, des associations, ils appellent à s’opposer à la privatisation de La Poste avec un grand débat public et proposent un référendum.

Si le grand débat public s’impose, le référendum, pose, pour le moins, problème.

En effet, le référendum d’initiative populaire sur lequel s’appuie les opposants à Sarkozy est le résultat des travaux de la commission Balladur qui furent proposés et adoptés par le parlement le 9 juillet 2008 (article 11 de la Constitution révisée), auxquels s’opposa les opposants qui aujourd’hui s’en servent. La politique politicienne a de ses vertus que le pouvoir inspire.

Notons qu’un référendum pourra éventuellement avoir lieu à l’initiative de un cinquième des parlementaires (députés + sénateurs), soit 184, s’il est soutenu par un dixième des électeurs inscrits, soit environ 4 millions de françaises et français (pétition). En outre, le scrutin ne peut être organisé que si la proposition de loi n’a pas été examinée dans un délai d’un an par les assemblées. La procédure reste donc inaccessible sans le passage par la case parlementaire et pour l’instant les décrets de mise en application n’ont pas été publiés. Ce qui rend fortement douteuse la volonté politique des signataires de l’appel que ressemble fort à un leurre.

Il est d’ailleurs symptomatique que dans cet appel on ne trouve pas un mot sur le traité de Maastricht qui fut pourtant l’accélérateur des privatisation, ni sur les traités qui suivirent : Amsterdam, Nice et Lisbonne. Il est vrai que l’exercice est difficile. Les élections européennes approchent et les signataires politiques se réclament tous de l’Union européenne.

Rien n’est joué

L’Union Européenne a publié une nouvelle directive postale (2008/6) le 27 février 2008. Cette nouvelle directive fixe au 1er janvier 2011, au plus tard, l’ouverture totale du marché postal. Pour la France, il s’agit de transposer cette troisième directive postale européenne en droit français avec la transformation du groupe La Poste en société anonyme (SA) de droit privé. Tout ça au nom de la concurrence libre et non faussée.

Hors l’opposition à la concurrence libre et non faussée, c’est la principale raison de la victoire du NON au référendum du 29 mai 2005. Ce qui prouve au demeurant qu’il n’y a pas besoin de demander un référendum spécifique pour La poste, mais seulement besoin de faire respecter celui qui a eu lieu.

Malgré le démantèlement en cours, La poste, par ses facteurs et guichetiers, à un effet structurant sur la société française qui dépasse la simple fonction prévue dans les textes. Le sociologue, Jean Claude Kaufmann, à propos du livre d’Olivier Constant « facteurs en France - Chroniques du petit matin [3] » a noté qu’il n’y avait pas d’affaiblissement du rôle social du facteur malgré les changements technologiques intervenus dans les dernières décennies. Vraisemblablement l’univers postal a joué pour la popularité du film « bienvenue chez les Ch’tis » et vient renforcer cette remarque.

La grève et les manifestations du mardi 23 septembre, au delà de l’éternelle polémique sur les chiffres, a montré une forte mobilisation des personnels de La poste contre le projet de privatisation. De plus, tous les dirigeants de la poste le savent, le rejet de privatisation à l’intérieur de l’entreprise postale dépasse très largement le nombre de grévistes du 23 septembre. Le projet de privatisation est fortement rejeté.

La crise du système financier en cours est l’exemple par l’absurde. Les postes européennes cotées en bourse voient leurs actions chuter (l’action de Deutsche Post a perdu 37 % depuis le 1er janvier 2008, celle de TNT a perdu 33 % pendant la même période.)

Ces constatations doivent constituer, un espoir, un terrain, une base de rassemblement, pour dire NON à la privatisation postale.

Puisque le projet de changement de statut de La poste obéit à un choix idéologique, un autre choix est possible.

Il faut un service postal au service de l’intérêt général

Il n’y a pas de solution pour La Poste dans le cadre de l’intégration à l’Union européenne et ne pas l’affirmer, c’est ne pas se donner les moyens d’un service public de qualité. Il faut donc que les directives postales européennes ne soient pas transposées dans le droit français.

Ce qui est vrai pour la Poste l’est également pour tous les secteurs publics démantelés. Le salarié de l’un est à un moment donné l’usager de l’autre. Cette interpénétration des rôles est garant d’une compréhension et d’une solidarité active qui peut se traduire par des luttes combinées et de grandes mobilisations avec les usagers.

Les élus, notamment les maires, peuvent aussi aider au refus de la privatisation postale car ils sont aux premières loges pour répondre aux besoins de leurs mandataires. Encore, faut-il qu’ils ne devancent pas, comme c’est trop souvent le cas, les souhaits gouvernementaux et européens en faisant payer par le contribuable local l’agence postale communale ou intercommunale en cédant (ou faisant mine ?) au chantage du désengagement de La Poste.

La lutte contre la privatisation sera d’autant plus efficace qu’elle s’inscrira dans un choix d’élargissement du champ de la propriété publique et de développement de l’appropriation sociale sous des formes diversifiées.

En définitive, le projet de privatisation de La Poste, pose la question de redéfinir une nouvelle génération de la propriété, celle de l’appropriation sociale, qui formaliserait la combinaison des potentialités nouvelles de grands services publics du XXIe siècle avec notamment une intervention des travailleurs et des usagers associés aux choix et aux décisions pour une réponse aux besoins affranchis des milieux financiers.

 [1]


Notes

[1] [1] L’Union européenne interdit les aides d’Etat (articles 87 et 88 du traité de Maastricht), c’est ce que rappelait (à juste titre) Jean Paul Bailly, pour justifier les 3,5 milliards d’euros pour faire face à la concurrence (RTL, 19 septembre 2008.)

[2] Cette commission serait composée de six "personnalités qualifiées ?", trois UMP, un nouveau centre, un PCF, un PS ; de six représentants des organisations syndicales de La Poste : CGT, SUD PTT, FO, CFDT, CGC, CFTC ; de trois représentants de l’Etat et de trois représentants de La Poste.

[3] "Facteurs en France - Chroniques du petit matin", Olivier Constant, éditions Textuel, 2006.


 
 
 
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1 commentaire
  • > La Poste 8 octobre 2008 11:58, par Manut

    La Poste organise pour ses cadres des stages de formation pour leur apprendre à "communiquer" sur l’innocuité de la privatisation.

    Elle organise également des stages de "formation" obligatoire où les postiers sont invités à entendre la bonne parole.
    Parfois ça dérape. À l’un de ces stages, l’un des formateurs, ne sachant répondre à une question piège sur les efforts déployés par les postes nationales pour se concurrencer entre elles, perdant pied et oubiant son rôle, s’est oublié. Les postiers présents - dont j’étais - ont pu ainsi apprendre que les postes nationales avaient passé des accords secrets.

    Il n’a pas été possible de connaître le contenu de ces accords, mais la teneur est facile à deviner.
    Alors, la concurrence ?

    J’ai été amené, en tant que militant CGT, à informer par mail l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques et Postales des manquements flagrants de la Poste à ses obligations de service universel (entre autres, le postdatage organisé pour masquer les retards), j’attends toujours qu’il en soit accusé réception.

    Mais pour mieux illustrer encore la mascarade, l’arrêté tout frais pondu par Christine Lagarde, publié au JO du 03 octobre :
    http://www.legifrance.gouv.fr/jo_pd...

    En langage poli, ça s’appelle un passage en force. En termes juridiques, un excès de pouvoir. Madame Lagarde n’était absolument pas habilitée à revenir par un arrêté sur une obligation imposée à la Poste par l’article R1 du Code des Postes et communications électroniques, puisque l’article L2 du même Code interdit qu’il soit légiféré en la matière autrement que par un décret en Conseil d’État. Elle aura tablé sur le délai de 2 mois pour introduire un recours devant le Conseil d’État.
    Un syndicat réagira-t-il assez rapidement pour faire échouer la manoeuvre ?

    À noter que ce décret, bien que publié au JO en octobre, est daté du 22 juillet, coïncidant à peu près avec l’annonce par la Poste de sa demande de privatisation.
    Réduire à 85 % l’obligation du J+1, c’est donner à la Poste les moyens de ne plus assurer ses missions de service public, et préparer son retrait des zones rurales.

    Les dates ne laissent aucun doute qu’il s’agit d’une manoeuvre concertée.

    Mais la Poste s’en fiche. Elle communique. Et à partir du moment où elle a communiqué, elle est persuadé qu’elle a convaincu.

    Voir en ligne : La face cachet de la Poste