Le Havard du sport français ?

"Il faut que l’Insep devienne le Harvard du sport français" déclare Bernard Laporte dans l’interview qu’il a accordée au journal Le Monde, et il complète, comme à son habitude, en ajoutant "Et j’ai besoin du secteur privé pour faire tout cela".
Il y a un coté lancinant dans ses déclarations, peut-être Bernard Laporte se croit-il un nouveau Caton, et à défaut de nous envoyer détruire Carthage pense-t-il qu’il suffit de répéter sans cesse cette même idée pour qu’elle devienne une réalité partagée par tous. Il serait préférable de sortir de l’incantation de d’expliquer pourquoi l’Etat n’a pas les moyens de ses ambitions dans le secteur du sport, et pour ce faire de reprendre les promesses du candidat Sarkozy concernant le montant du budget du sport.

Mais cette fois Bernard Laporte a apporté un élément supplémentaire à sa déclaration, parlant du secteur privé il indique : " Il faut savoir ce que l’on peut lui donner en contrepartie. On peut par exemple développer les conférences faites par les coaches et les sportifs dans le monde de l’entreprise".
Bernard Laporte indique clairement, pour une fois, que l’intervention du secteur privé ne se fera pas sans contre partie. Et il faudra là aussi avoir une approche financière de cette contrepartie, en commençant bien sur par la baisse d’impôt pour les entreprises qui "accompagneraient" cette politique.
L’exemple pris pour illustrer cette contrepartie est significatif, des conférences. Cela suppose que les sportifs sont aussi des conférenciers, en quoi la formation d’un sportif le prédispose-t-il à avoir ce genre de compétences, à moins que dans le nouvel Harvard du sport français ne soient prévues des formations spécifiques en ce sens. Cela suppose aussi que les entreprises aient besoin de ce genre de conférences, ce qui reste là aussi à démontrer et l’on peut penser que certains sportifs seront plus demandés que d’autres en fonction de la couverture médiatique de leur sport, qui se souvient aujourd’hui du nom des médaillées françaises de Pékin en tir à l’arc ? Enfin le montage financier de cette opération gagnerait à être précisé, les conférences à donner dans les entreprises seraient elles la contrepartie, pour le sportif, de la formation reçue au sein de l’Insep ?

Outre cet appel récurent au financement privé, cet interview met en avant un autre élément important de la vision du sport par Bernard Laporte. "Il faut faire des choix politiques" là nous sommes d’accord, "il faut se concentrer sur les meilleurs".Les choses sont claires, l’élitisme est la seule voie à suivre, loin de l’amateurisme de Pierre de Coubertin qui pensait sottement que l’essentiel est de participer. Et Bernard Laporte enfonce le clou, donnant un objectif pour les JO de Londres, 50 médailles dont 15 en or "C’est ça notre place dans le classement mondial".
Il serait facile de rappeler les objectifs que s’était fixé l’entraineur de l’équipe de France de rugby et la manière dont ils ont été atteints.. Cette déclaration soulève deux questions importantes.

Elle traduit un glissement sémantique, Bernard Laporte parle de "notre place", en fait il s’agit que la place des sportifs français et plus précisément de la place de la délégation française. Le passage, certes habituel, de la délégation ou l’équipe aux sportifs puis aux Français et enfin à la France traduit une vision très nationaliste. Ce n’est pas la France qui a gagné le mondial en 1998, c’est une équipe de France. Dans ces temps de montée, de remontée des nationalismes et des particularismes en tous genres il convient plus que jamais d’être vigilants sur les mots employés.

D’autre part, la référence au nombre de médailles a pour soubassement une conception libérale, ultra libérale du sport. Chaque concurrent est présumé égal à tous les autres au départ de la compétition dans laquelle il a donc les mêmes chances que tous les autres, et dans le cas présent tous les pays sont égaux devant les jeux olympiques, comme tous les hommes sont égaux devant le marché...
Les résultats pourraient être lus selon d’autres critères, par exemple, le nombre d’habitants par médaille obtenue. Dans ce cas le pays arrivant en tête serait les Bahamas avec une médaille pour 165.000 habitants, suivi par la Jamaïque une médaille pour 245.000 habitants, et en troisième position le premier pays européen, l’Islande, une médaille pour 310.000 habitants. La France serait à la 30ème place avec une médaille pour 1,5 million d’habitant, les Etats-Unis à la 45ème avec une médaille pour 2,7 millions d’habitants et la Chine à la 67ème place avec une médaille pour 13,6 millions d’habitants. L’entrée dans les 10 premières nations se situant alors aux alentour d’une médailles pour 650.000 habitants, ce qui nécessiterait pour la France d’obtenir 95 médailles, soit 10% du nombre des médailles attribuées à Pékin....
D’autres modes de lecture sont possibles par exemple le nombre de médaille en fonction du PIB par habitant. Dans ce cas l’Ethiopie serait en tête du classement avec une médaille pour 150 $ de PIB par habitant...

D’autres visions du sport sont possibles, Bernard Laporte a déclaré "Il faut faire des choix politiques", il est important de les faire ensemble. Et il est surprenant que Bernard Laporte opposé à un "Grenelle du sport" en France plaide maintenant pour un forum consultatif à Bruxelles.
Les choix politiques devront être construits collectivement avec l’ensemble des acteurs du mouvement sportif, et surtout pas dans un cabinet ministériel. Cette construction collective aura lieu, avec le secrétaire d’Etat aux sports, s’il accepte d’y participer, mais s’il refuse le mouvement sportif saura se donner les moyens pour mener publiquement cette réflexion.

Le 10 octobre 2008


 
 
 
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