(Contre la somatisation de la nature humaine)

Plaidoyer pour le corps et la profondeur.

Il est toujours curieux voire amusant par la duplicité même du sujet, que de constater cette surenchère médiatique et livresque de « l’estime de soi », dans ce qu’on appelle la « croissance personnelle ». En effet, alors que toute la société de réification et d’instrumentalisation de l’individu fait tout pour démanteler les facultés de pensée et de souveraineté de l’esprit humain en standardisant les hommes, alors que l’idéologie de mode via l’intoxication médiatique gave l’individu de toute sorte de messages malsains sur la façon d’être pour mériter l’acceptation sociale, jamais avant dans l’histoire, « l’accomplissement de soi » n’a autant qu’aujourd’hui, occupé la proue de « l’espace public ». Sachant que ladite estime de soi chez l’homme ordinaire, monsieur tout le monde, est directement liée à l’approbation sociale de ce qu’il « est et fait dans la société », l’on comprend en fait que notre société soit une machine à débiliter et ravaler l’individu postmoderne privé d’intimité, fiché dans les bases de données informatiques de l’État-moloch, surveillé par les GPS et les caméras des cerbères de l’ordre social, rendu extraverti, décentré et dépendant de la définition que l’idéologie de l’establishment et du Léviathan lui donne de son corps, de son destin et du sens en général... La société capitaliste d’aujourd’hui est - dans cet atelier d’esclaves qu’est notre civilisation avec ses sujets serviles qui osent appeler démocratie leur propre sujétion - dispensatrice exclusive du sens. Car il n’y a de sens qu’idéologique pour l’individu ordinaire plongé sans recul dans l’abysse du matraquage mental et bourrage de crâne infligé par le behaviourisme collectif véhiculé par les grands médias...

Nous allons, dans la suite de ce texte, survoler la misère sociale qui passe par cette hypostase, entre toutes, sollicitée, surmenée et asservie par l’idéologie : le corps.

Le corps au lasso de la culture people

La culture populaire, hypermédiatique contemporaine est avant tout, celle de la surenchère du corps et d’une forme d’esthétique corporelle en fonction de la nouvelle iconographie somatique des revues écrites ou électroniques de mode. Les acteurs, actrices, mannequins, tops modèles, sont devenus pour la plupart (il y a quand même certaines exceptions) les faces hagardes - sans visage, car le visage est vie alors qu’ils sont images formelles animées, mimiques, modélisantes - du standard morphologique de corps humain admissible par la culture, sous peine de critique voire de rejet de qui n’y correspond. Je ne parle pas ici de gens malades par boulimie, gloutonnerie, dérèglement de la nutrition et qui doivent objectivement améliorer leur rapport au manger et au boire pour redresser leur condition de santé métabolique et leur forme physique. Je ne parle pas non plus du maintien de la bonne forme par de l’exercice physique modéré. J’évoque ici ce qui fait figure d’une véritable doctrine de la musculature pour l’homme et de la minceur obsédante pour la femme, quand ce n’est de la chirurgie esthétique, doctrine de minceur déviant assez souvent chez la femme en anorexie ou anémie et qui balaie le paysage culturel contemporain, où le corps spolié, séquestré par l’inflation du discours néoesthétique de notre temps est devenu étranger à soi, prisonnier des modèles et standards esthétiques médiatiques. En fait, disons-le, ce n’est pas du tout du corps humain spécifiquement masculin ou féminin qu’il s’agit, mais du corps-signe, corps-objet de la consommation sociale qui incarne les vœux mercantiles des décideurs de la mode. Un déni imaginal du conatus, cette causa sui « (cause de soi) de l’essence s’efforçant de se préserver en son être » chez Spinoza. Car l’idéologie du corps - pour s’attaquer à ce que la spiritualité des siècles désigne comme contenant et étendue, le corps - commence par torpiller et déformer le contenu, l’esprit, centre de conscience et de volonté voulante, en lui enlevant ou subvertissant toute velléité d’autodétermination et de préservation sui generis de son essence. Le mode de fonctionnement de cette somatisation perverse dans la culture de masse œuvre à redéfinir les données classiques du rapport de l’humain à son habitat biologique qu’est le corps et le dépouiller de toute intériorité, de toute mysticité, bref de toute identité ontique c’est à dire là où il est spécifiquement part inviolable et inaliénable de l’humanité de chaque Étant Humain, chaque Être au monde appelé Homme ou Femme. Cela, à l’analyser de près, entre dans le projet sempiternel et obsessif de domination des oligarchies opulentes, des producteurs industriels d’objets et de biens de service ou de consommation qui tendent à rendre les caractères humains le plus vulnérables possible et donc plus faciles à manipuler. Un homme totalement extériorisé, extraverti, vidé de toute la substance que révèlent les métaphysiques, les sciences humaines et les arts, n’est qu’un corps et un corps mou, une étendue qu’on peut aisément moulée dans la forme d’un imaginaire collectif amolli. Par ironie des valeurs toujours admises avant cette invasion de l’idéologie somatique, une somatologie totalement ignorante de la somatognosie qui met l’esprit d’accord avec le corps, de fait, remplace philosophie et théologie, dénigre toute spiritualité intérieure et confère au corps la fonction duelle de chair et « d’âme ». Mise à mort de la profondeur, le système actuel est contempteur de l’esprit, et dans sa contemption, il initie un curieux paradoxe de déification et de réification simultanées du corps humain. Corps masculin de plus en plus exposé et érotisé à l’heure d’un véritable « gay system » médiatique. Corps féminin chanté comme corps divin à l’image des déesses de la mythologie, mais aussi traîné dans la boue du sexualisme avilissant où une immense quantité des images de femmes en vogue dans la banque des icônes à l’usage des organes de presse populaire, sont soit ouvertement soit suggestivement des expositions sexuelles, manière pornographique évidente ou voilée de représentation de l’être au monde féminin !

Alors qu’à coups de grands sous, l’ordre sordide du marché cache ses morbides vrais objectifs et effets, alors que la prostitution classique tombe de plus en plus dans l’illégalité, l’enrichissement pécuniaire « héroïse » et « surhumanise » les stars et les mannequins, produites comme nouvelles dispensatrices de jouissance virtuelle, multimédiatique d’une société désemparée de la vraie jouissance naturelle. Car la jouissance véritable est totale, à la fois spirituelle et corporelle, dépassant toujours la platitude du charnel psychologique. J’appelle charnel psychologique, la perception perverse du rapport à soi qui trône une perception hypersomatique de l’individu d’aujourd’hui, réduit à n’être que corps et apparence, subjugué par les diktats sinistres d’une société de rection médiatique au service de la mode dont décident les cercles jet set. Le triste de toute cette déchéance, c’est que c’est l’humanité qui s’appauvrit de l’essentiel, privée des valeurs fondamentales et pauvre de toute profondeur et transcendance. Le sacré avachi, profané par l’ère de la soma désincarnée et iconographiée, accomplit le vieux rêve d’être dieux démiurges qui a toujours hanté les oligarchies dominantes de l’histoire des sociétés. Mais comme toujours quand l’imposteur idéologue ou manipulateur subornant veut remplacer dieu par le mortel et l’absurde qu’il prétend produire en sens, c’est de la tératogénie qui remplace la création et de la mécréance qui altère la spiritualité originelle de l’humanité.

Surhomme ou sous-animal ?

L’homme n’est même pas encore en route vers son essence, ses possibles, qu’on lui brûle les étapes par la surhumanité dégénérée et monstrueuse des faiseurs d’image que sont les industriels du modelage de l’apparence et de l’esthétique idéologique de la société de consommation. La somatisation de l’homme ainsi réduit à une seule dimension, signe la mort des hypostases sacrées qui, toute l’histoire, malgré errements et erreurs, ont constitué les garde-fous ontologiques contre certaines errances extrêmes, ayant toujours permis quand même à cette espèce de revenir de ses monstruosités les plus diaboliques dans l’histoire. Mort ou exclusion donc des garde-fous moraux mais surtout ontologiques constituant les référents de l’espèce humaine en rapport à elle-même, à l’univers et au sacré. Ces garde-fous perdus, l’humanité risque désormais de s’enfoncer dans l’horreur sans même pouvoir en revenir ! La somatisation idéologique réductrice hypermatérialiste ne pose l’homme que comme présence somato-psychique, perpétrant la déréliction douloureuse de l’individu humain contemporain si éloigné de la dimension de personne humaine, assigné au fond de l’abysse dans son statut d’individu désessentialisé et sans humanité. Individu déshumanisé figé dans le triste séculier de représentation perversement tangible et réducteur du monde et de son propre être exproprié par l’idéologie sociale du corps. Et dire pourtant que même en langage, la morphè ou forme, ne peut artificiellement faire l’économie de la hylè ou matière. Intéressante liaison donc du verbe à l’être, car elle nous redit que la forme n’évacue jamais la matière qui en est sa substance... Mais le figement dans le séculier, l’aversion du spirituel transcendant générée du matérialisme capitaliste va jusqu’à substituer un amour-haine de l’homme effacé dans ses dimensions humaines à travers une iconolâtrie somatique qui n’est même pas somatocratie parce que ne se référant point au corps réel mais au corps-icône idolâtré, corps virtualisé éclipsant la transcendance spirituelle. Vacuité d’essence, dévale dans l’informe où les ombres ambulantes de nos mégapoles cherchent un ersatz de sens quasi cultuel, un nouveau rituel succédané et laïque en palliatif à leur déchéance rendue quasi incurable (permanente à tout le moins) par leur cécité ontologique. Mais leur misère de sous-animaux, car l’animal humain tend toujours à se transformer en personne humaine par l’impulsion spirituelle, les fait ombre errante et programmée, objet animé de l’idéologie des establishments. Miséreux aussi, tous ces manipulateurs qui se croient maîtres et qui regardent avec mépris les paupérisés du monde. Car seuls des démunis ontologiques peuvent produire un tel monde ! Leur Misère ontologique restera irrémédiable tant que, eux, et ces sortes d’hologrammes de leur ressort, je cite les vedettes people et leurs émules, seront paradigmes et guides de la vision de soi dictée et imposée aux masses.

Hélas ! Nous vivons le temps des choses viles et vides de l’idéologie de mode, la prolifération des individus-reflets de la presse people leur désignant arbitrairement le corps à la mode à travers la désacralisation mortelle : l’infâme sécularisation somatique et idéologique de la nature humaine !

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE


 
 
 
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